depuis 2002, des agressions se multiplient contre des habitants d’origine maghrébine

La question des actes racistes en Corse

publié le 12 octobre 2004 (modifié le 22 décembre 2019)

Depuis décembre 2002, les actes ou agressions racistes se multiplient en Corse. Les habitants d’origine maghrébine sont les premières victimes de cette campagne, mais la LDH est également l’objet de menaces.

Le racisme et la Corse

[Éditorial du journal Le Monde, le 19 Septembre 2004]

La xénophobie et le racisme prennent en Corse des proportions inquiétantes. Les attentats contre les Maghrébins se multiplient, au point que certains quittent l’île. Un nouveau pas a été franchi avec les menaces adressées aux organisations antiracistes, qui appellent à un rassemblement citoyen à Corte (Haute-Corse) le samedi 18 septembre.

Aux facteurs habituels de la xénophobie (rejet des étrangers dans les milieux les plus populaires, lié à la précarité et au mal vivre, etc.) se mêlent sans doute - sans justifier si peu que ce soit ce climat - des causes propres à la Corse : l’empreinte de la tradition catholique s’ajoute peut-être pour certains, face à ces populations musulmanes, au poids du passé colonial. Les Corses n’ont-ils pas été le fer de lance de la France coloniale, avant de se sentir eux-mêmes abandonnés, voire d’une certaine façon « colonisés », notamment par les rapatriés, après les indépendances du début des années 1960 ?

Le « désespoir d’un petit peuple qui ne veut pas mourir », selon une formule de l’amiral Sanguinetti, décédé récemment, peut se pervertir en nostalgie d’une Corse aujourd’hui disparue et en réactions racistes avivées par l’importance des populations maghrébines. Selon les chiffres du recensement de l’Insee de 1999, la Corse est juste derrière l’Ile-de-France pour la part des étrangers dans la population totale (9,9 %, contre 11,9 %).

Mais la proportion des Maghrébins dans la population étrangère y atteint 64,2 %, contre 30,3 % en Ile-de-France. Racisme et xénophobie sont aussi le fait de Corses « ordinaires ». Mais les nationalistes ont une responsabilité particulière. Porteurs de la revendication identitaire la plus exacerbée, ils sont aussi les plus proches de la ligne rouge qui fait basculer dans le rejet de l’autre.

Face à la montée des actes racistes, les autonomistes multiplient les condamnations fermes et claires, alors que celles des nationalistes sont plus ambiguës. Certains des groupuscules qui revendiquent ces actes ont d’ailleurs fait savoir qu’ils rejoignaient les clandestins.

En se ralliant, à la fin des années 1980, à l’idée de « communauté de destin » pour définir le « peuple corse », les nationalistes ont écarté la tentation de l’identité définie par le sang. Mais les Maghrébins peuvent-ils être intégrés à cette « communauté de destin » ? Les nationalistes, dont certains venaient de l’extrême droite, ont contribué à nourrir un mouvement de refus qui, aujourd’hui, les déstabilise.

Les insulaires se plaignent, souvent à bon droit, des amalgames hâtifs et des condamnations collectives. Mais la honte que représente l’affichage, à visage de moins en moins couvert, d’un racisme militant et violent ne peut que renforcer cette tendance, même si la France du continent connaît aussi une augmentation des actes racistes. L’intégration des populations d’origine maghrébine, qui jouent un rôle important dans l’économie, est devenue un des enjeux essentiels de l’avenir de la Corse.

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Des clandestins menacent pour la première fois les associations antiracistes corses

par Ariane Chemin [ Le Monde daté du 10 septembre 2004 ]

Sous la pression du FLNC, Clandestini Corsi a annoncé une trêve mais s’est félicité de l’attentat contre la maison d’un entrepreneur marocain.

Le groupe indépendantiste Clandestini Corsi, qui avait revendiqué sept attentats anti-maghrébins en Corse, a annoncé, mercredi 8 septembre, une trêve, tout en félicitant un autre groupe pour un récent attentat contre un Marocain, dans un communiqué adressé à France 3-Corse. Mais surtout - et c’est une première -, il a mis en garde l’association antiraciste Ava Basta et la Ligue des droits de l’homme (LDH) « pour leurs propos tenus » dans divers médias de l’île.

« Nous lançons une trêve sans conditions de temps ni de lieux, pour faciliter le rapprochement de nos frères de lutte emprisonnés », écrit Clandestini Corsi. Une revendication récurrente, qui donne surtout l’impression que le FLNC-Union des combattants a sommé ce petit groupe de dissidents, apparu le 22 mars, de rentrer dans le rang.

« Nous félicitons le mouvement clandestin anonyme pour leur opération contre le domicile d’un Maghrébin à Biguglia », poursuit en revanche le groupe, évoquant la maison en construction d’un entrepreneur marocain dans la banlieue de Bastia, en Haute-Corse, victime d’une première tentative d’attentat le 19 juillet avant d’être presque entièrement détruite le 3 septembre. Clandestini Corsi, qui explique que son combat « n’est pas à but raciste » mais « pour la survie du peuple corse », avait, lui, revendiqué le 7 juillet trois attentats. « Il est inadmissible que cette racaille s’enrichisse sur notre terre », écrivait le groupe clandestin, menaçant la communauté maghrébine en Corse : « Ils seront touchés à leur domicile privé et des éliminations physiques seront perpétrées contre les plus réticents. »

« IDÉOLOGIE D’EXTRÊME DROITE »

Les responsables d’Indipendenza, principale organisation nationaliste de l’île, favorable à l’indépendance et à la clandestinité, n’avaient pas réagi, jeudi 9 septembre, à ce communiqué. A l’été 2003, son bras armé, le FLNC-Union des combattants, avait accueilli sans commentaires dans ses rangs un de ses faux nez, Resistenza Corsa, petite organisation responsable d’attentats racistes rue Droite, à Bastia, à l’été 2003.

Le communiqué a en revanche provoqué la colère des deux organisations antiracistes. « Nous n’allons évidemment pas nous laisser intimider, explique Noëlle Vincensini, responsable d’Ava Basta. Ces gens disent qu’ils ne sont pas racistes, mais ils baignent de toute évidence dans une idéologie d’extrême droite. » Pour André Paccou, délégué de la LDH en Corse, « ce texte est celui d’un groupe fascisant. Le mouvement nationaliste doit dénoncer ces violences croissantes, tout comme le Comité anti-répression (CAR), puisque Clandestini Corsi revendique le rapprochement des prisonniers ». Membre de la LDH, l’écrivain Gabriel-Xavier Culioli estime que « foulant aux pieds le si beau concept de communauté de destin, ces individus pervertissent l’idée de peuple corse telle que nous l’avons défendu dans les années 1980 ».

Les deux organisations ont prévu un « rassemblement contre le racisme », à l’université de Corte, le 18 septembre, avec Amnesty international. Le préfet de Corse, Pierre-René Lemas, avait pour sa part annoncé cet été, après la multiplication des attentats racistes, l’organisation d’une « semaine de la fraternité » en décembre.

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Le soutien de Michel Tubiana

9 septembre 2004 : lettre de Michel Tubiana, président de la LDH, adressée à André Pacou, délégué régional LDH Corse, au sujet de l’article d’Ariane Chemin paru dans Le Monde.

André,

Je reçois ton fax en même temps que je lis l’article d’Ariane Chemin dans Le Monde. Je veux te dire d’abord notre totale solidarité et je te demande de transmettre à tous les membres de la Ligue en Corse, mais aussi aux militants de « Ava Basta », nos sentiments de fraternité.

En vous opposant aux dangereux imbéciles qui s’en prennent à la population d’origine étrangère qui vit en Corse, vous êtes l’expression de la LDH toute entière.

En refusant de vous laisser intimider par des menaces insupportables et inadmissibles, vous êtes fidèles à la tradition séculaire de la LDH et de ses militants.

Je sais que ceux qui s’adonnent à cette haine ne représentent qu’une infime minorité de ceux qui vivent en Corse. Revendiquer de tels actes au nom du peuple Corse est un déshonneur car rien ne peut justifier le racisme. Je veux croire que, sans ambiguïté aucune, chacun se démarquera d’une démarche qui est une flétrissure pour l’idée même d’un peuple Corse.

Je suis tout à fait prêt à me rendre en Corse si vous le souhaitez et si vous l’estimez utile.

Je rends publique cette lettre.
Bien à toi.

Michel Tubiana, Président de la LDH.