L’été en enfer d’Esmeralda

publié le 20 mars 2005 (modifié le 26 février 2019)

En 2004, une femme raconte les quatre jours d’enfer qu’elle a passés en août 1957 dans un centre de torture militaire. Parmi les officiers parachutistes qui l’ont torturée, le lieutenant Schm. tenait le premier rôle.

Ce récit a été authentifié par un document datant de 1957.

Internée, torturée, Esmeralda, jeune juive compagne du dramaturge Kateb Yacine, publie le récit de son « été en enfer », en 1957

par Sylvain Cypel [Le Monde du 28 octobre 2004]

Décembre 1959 : Le Monde publie des extraits d’une lettre parue, dans le supplément Témoignages et Documents de Témoignage chrétien, sous le titre « Le centre de tri ». Il s’agit du récit, édifiant, écrit par une femme algérienne internée au centre de tri militaire de Ben Aknoun en août 1957, de ce qui s’y passe. Ce document a été envoyé à une vingtaine de personnalités : le général de Gaulle, François Mauriac, Jean-Paul Sartre, le philosophe chrétien Maurice Clavel... « A la demande de l’auteur, précise la revue, nous avons supprimé quelques détails permettant de l’identifier. Son récit complet paraîtra en librairie dès que les circonstances le permettront. »

Les « circonstances » attendront quarante-sept ans. Aujourd’hui, l’intégralité de cette longue et terrible lettre est en librairie. Un été en enfer [1] inclut tous les « détails » absents à l’époque dans Le Monde. Il s’agit principalement de sa première partie : les quatre jours passés par elle au centre de torture militaire de l’école Sarouy. Elle, c’est Esmeralda, pseudonyme d’une jeune juive algérienne, H. G., dont les frères militaient alors au PC.

« C’est un matin que des jeunes gens en civil m’appréhendèrent. Le 6 août j’emmenais ma fille à la garderie. Vers 8 heures et demie, après un bonjour au portier de l’hôpital où je travaillais comme infirmière, je me dirigeais vers le laboratoire. On m’interpella alors... »

La suite est le récit détaillé des horreurs que lui feront subir, quatre jours durant, les officiers parachutistes. « L. de la DST, très grand, dans les deux mètres, la quarantaine, brun, les cheveux frisés », « le lieutenant Schm., remarquable de cynisme, [qui] entretenait notre peur avec raffinement », d’autres encore, « le lieutenant Sirv. », un nommé « B. » et « le jeune para blond ». Elle raconte la baignoire et la gégène : « Le courant s’installait en maître dans mon corps, le brûlant davantage. Je criai : « Arrêtez ! J’ai soigné R. S. ! ». Mais ils ne s’arrêtaient pas pour me punir d’avoir menti. »

Quatre jours d’« enfer », de folie sadique et sanguinaire, de dysenterie, d’odeur de mort et de souffrances infinies. L’écriture est parfois sèche, clinique, parfois douce et poétique. Et ce verdict final, terrible : « A partir de cet instant, la France fut à jamais bannie des coeurs. » Esmeralda fut la compagne du poète et dramaturge algérien Kateb Yacine (1932-1989), avec qui elle eut une fille. Mais cela, Le Monde, à l’époque, ne le savait sans doute pas.



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Un document de 1957 authentifie le récit d’Esmeralda publié en 2004

par Philippe Bernard [Le Monde du 19 mars 2005]




Pendant près de cinquante ans, Esmeralda n’a rien dit. Trop de douleur, trop de raisons d’exister, d’agir. Et puis le temps a fait son œuvre. Ses tortionnaires de 1957 sont devenus « généraux », « députés européens », ou « coulent une vie paisible », alors qu’à l’époque, elle avait transmis leur nom à la commission censée enquêter sur les atteintes aux droits de l’homme dans l’Algérie française ­ « pour qu’ils soient sanctionnés ». En vain. En 2004, la dame âgée, mais toujours vive, s’est décidée à exhumer les cahiers d’écolier sur lesquels elle avait raconté son calvaire, à chaud, en 1957. Pour que l’on sache.

Sous le titre Un été en enfer (Exils éd.) et à l’abri d’un pseudonyme hugolien, elle a fini par livrer son drame aux jeunes générations en 2004. Proche du Parti communiste algérien et des réseaux d’aide au FLN, Esmeralda ­ un pseudonyme ­ a été arrêtée le 6 août 1957, en pleine bataille d’Alger, emmenée « à l’école Sarouy, rue Montpensier », et immédiatement torturée à l’électricité pour lui faire avouer qu’elle avait aidé un « fellaga ».

Quatre jours de sévices et de sadisme sur des bancs d’écolier, à deux pas de l’école de filles qu’elle a elle-même fréquentée. Dans une chaleur étouffante, des paras, en caleçon et maillot, ou torse nu, qui multipliaient les humiliations. Des hurlements couverts par la musique, des odeurs de sang, de dysenterie, des corps suppliciés, la mort sur les visages. Et aussi, surtout, ces décharges électriques qu’elle a endurées, jusqu’à ce qu’un jour, elle finisse par « avouer » qu’elle avait « soigné R. S. ». Enfin, la détention, plus d’un mois durant, au camp de Ben Aknoun, à Alger.

La plume est ferme, précise, sans fioritures. L’écriture oscille entre procès-verbal, récit sensible, et même poésie, lorsque l’humain sourd au milieu du cauchemar.

Si elle s’est décidée à franchir le pas de la publication près d’un demi-siècle plus tard, Esmeralda explique que c’est pour « secouer l’hypocrisie » d’une France prompte à donner des leçons de droits de l’homme à la terre entière, alors qu’« elle n’a cessé d’occulter ses dérives nauséabondes ». C’est aussi parce qu’elle ne supporte pas de voir des enfants d’Algériens impliqués dans des agressions antisémites. Elle veut que cette « minorité, ces jeunes fanatisés » sachent qu’elle, « juive berbère », a partagé les souffrances de leurs aînés, « qui donnèrent leur vie pour libérer leur pays de l’asservissement colonial ».

Son Eté en enfer apporte un témoignage terriblement réaliste sur les méthodes utilisées par les paras français à l’école Sarouy. Le récit vaut aussi parce que, bien qu’inédit, il n’est pas reconstruit postérieurement : il reproduit le texte rédigé sur le vif par la jeune militante, peu après sa libération.

De son manuscrit originel, Esmeralda n’a gommé qu’un élément : le nom de ses tortionnaires. Encore ne l’a-t-elle fait que partiellement, d’une façon telle qu’acteurs et victimes de cet épisode puissent les reconnaître. « Le lieutenant Schm., grand brun à lunettes d’environ 35 ans » tient le premier rôle dans la tragédie vécue par la jeune femme.


« VENIMEUSES TIRADES »

De l’identité complète du « lieutenant Schm. », Esmeralda ne veut rien dire de plus. Mais la liasse originelle de son récit la dévoile. Elle a été retrouvée dans les archives de l’année 1957 d’Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, conservées par la Fondation nationale des sciences politiques à Paris.

« Schmidt [2], est-il écrit dans ces archives, fit un petit signe aux deux hommes, dans mon dos. Aussitôt on me fit lever. L’un d’eux (...) saisit ma main droite : il plaça un fil électrique autour du petit doigt. Un autre à l’orteil de mon pied droit. J’étais interdite : jamais je n’aurais cru en venir si vite à la torture -la scène se passe immédiatement après son arrestation-. Il s’assit sur un tabouret et une magnéto sur les genoux, m’envoya les premières décharges électriques. Froidement, les deux lieutenants suivaient l’opération. Les premières secousses furent telles que je tombai à terre en hurlant. »

Le nom du lieutenant « Schmidt » apparaît à de nombreuses reprises dans ce texte dactylographié, conservé dans un dossier orange, intitulé « Algérie 1957- Témoignages tortures ».

Un texte anonyme qui, sur 41 pages, est conforme, à quelques détails près, au livre Un été en enfer. On y retrouve par exemple l’obsession de lui faire avouer qu’elle a « soigné R. S. », un militant du FLN : « Le lieutenant Schmidt que toute « justification politique » mettait hors de lui, tint à actionner la magnéto lui-même », est-il encore consigné dans les archives. « Alors tu es une jeune communiste ? Eh bien, je vais te montrer ce qu’ils m’ont fait tes copains d’Indochine. Et, saisissant l’appareil des mains de Babouche, il m’envoya plusieurs décharges, accompagnées de venimeuses tirades sur les communistes, le FLN, les maquisards.  »

Sortie de l’enfer, sur les conseils d’un ami journaliste, Esmeralda adressa son manuscrit à de nombreuses personnalités comme le général de Gaulle, François Mauriac, Jean-Paul Sartre, Maurice Clavel et Hubert Beuve-Méry. De chacun, elle reçut une lettre d’où il ressortait qu’aucun ne doutait de la véracité de son récit.

[1Un été en enfer - Barbarie à la française - Alger 1957 de H.G. Esméralda
Témoignage, Éditions Exils, Paris ISBN : 2-9129-6958-1, 2004, 12 €.

[2Le document de 1957 orthographie Schmidt et non Schmitt.