Histoire coloniale et postcoloniale

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l’appel “France-Algérie” : revue de presse

jeudi 6 décembre 2007, par la rédaction

Vous trouverez ci-dessous :

  • la dépêche de l’AFP du 3 décembre 2007,
  • une tribune libre de Catherine Coquery-Vidrovitch dans L’Humanité du 3 décembre,
  • l’éditorial de Laurent Joffrin dans Libération du 3 décembre,
  • un entretien avec Mohammed Harbi dans le Quotidien d’Oran,
  • la chronique d’Olivier Duhamel à France culture le 6 décembre au matin.

Agence : AFP
Pays : FRA
Catégorie : C P
Paru le : 2007-12-03 18:01:50

France/Algérie : appel à reconnaître les traumatismes
de la colonisation

PARIS, 3 déc 2007 (AFP) -

Plus de 160 personnalités ont appelé la France à
reconnaître les "traumatismes" engendrées par la
colonisation en Algérie où le président Sarkozy a
entamé lundi une visite d’Etat de 3 jours, dans un
climat pollué par les allusions d’un ministre algérien
à ses origines juives.

"Nous demandons aux plus hautes autorités de la
République française de reconnaître publiquement
l’implication première et essentielle de la France
dans les traumatismes engendrés par la colonisation en
Algérie", écrivent ces personnalités des deux rives de
la Méditerranée.

Cette reconnaissance, estiment-elles, est "nécessaire"
pour "faire advenir une ère d’échanges et de dialogue
entre les deux rives".

"Sans omettre la complexité des phénomènes
historiques, c’est bien la France qui a envahi
l’Algérie en 1830, puis l’a occupée et dominée, et non
l’inverse : c’est bien le principe des conquêtes et
des dominations coloniales qui est en la cause",
ajoutent ces personnalités dans un appel qui circule
en France et en Algérie depuis le 30 novembre.

"Dépasser le contentieux franco-algérien implique une
décision politique, qui ne peut relever du terme
religieux de +repentance+, et des +excuses
officielles+ seraient dérisoires", estiment-elles dans
une allusion à une demande algérienne de "repentance"
de la France pour la colonisation entre 1830 et 1962.

Le président Sarkozy a répété à plusieurs reprises que
les Français refusaient la "repentance" estimant qu’il
s’agissait d’une forme de "haine de soi" et de
"dénigrement de la France".

Parmi les signataires figurent des responsables
politiques, comme le chef du Front des Forces
socialistes (FFS) Hocine Aït-Ahmed, des
universitaires, des historiens, comme Mohammed Harbi,
des personnalités issues du monde associatif, comme
Rony Brauman (ex-président de Médecins sans
frontières), des journalistes, des avocats, etc.

ao/abm/sh

L’Afrique, l’histoire et le président

par Catherine Coquery-Vidrovitch
Professeur émérite d’histoire de l’Afrique à l’université Diderot Paris-VII
L’Humanité du 3 décembre 2007

Le 15 avril 2007, Sarkozy a annoncé que son premier voyage présidentiel hors d’Europe serait « pour l’Afrique » ; dans la foulée, il réitérait son engagement de « régler la question du regroupement familial » par une nouvelle loi sur l’immigration. Les trois visites successives du président Sarkozy dans des États africains issus de l’ex-Empire ne sont donc pas anodines. Il aurait passé le week-end au Maroc, ce qui n’est peut-être pas le meilleur préalable quand on connaît les relations délicates entre les deux pays. Peut-être veut-il par son passage montrer qu’à lui seul il peut donner vie à l’union méditerranéenne (qui vise surtout, ne l’oublions pas, à exclure la Turquie de l’Union européenne). Il faut donc inscrire les propos que tiendra le président en Algérie dans une continuité, en espérant que sa connaissance du pays sera mieux préparée. Rappelons le passif. Le président français et sa plume Guaino affectionnent les grands auteurs du passé. À Dakar il a invoqué Senghor et l’Enfant noir de Camara Laye (1953), à Rabat il s’est référé à Lyautey (premier résident général du protectorat en 1912), en Algérie il se met sous la protection d’Albert Camus (mort en 1960) dont il déclare, à la veille de son voyage, que grâce à lui il a la nostalgie « de ne pas être né en Afrique du Nord ». Autrement dit, ses références datent de l’ère coloniale. L’Afrique n’aurait pas bougé depuis que la France l’a quittée… Le discours de Dakar (26 juillet 2007), devant l’aréopage des universitaires du pays, a scandalisé. Certes, le président a souligné le passif passé de la colonisation. Mais il a traité ses hôtes de grands enfants demeurés dans un passé immobile, et s’est proposé de les conduire à la « renaissance »… en marche depuis longtemps. Rebelote au discours de Tanger (23 octobre) : comprendra qui voudra, Lyautey, ce colonisateur fier de l’être (« Je me sentais né pour créer et je crée, pour commander et je commande ») aura été nommé, affirme Sarkozy, pour « accompagner les Marocains sur le chemin de la liberté » qu’ils venaient de perdre. Ce qui n’empêche pas un tour de passe-passe (coutumier au temps colonial) : d’un côté l’Afrique noire est exclue de l’histoire, de l’autre l’Afrique blanche méditerranéenne est installée au coeur de… la même histoire. En France, les stèles mémorielles à la gloire des Français - harkis compris, depuis peu -, dont la dernière à Perpignan le 25 novembre et la prochaine à Sète, se multiplient dans les municipalités désireuses de gagner des voix. Or, la pétition des chercheurs spécialistes de l’histoire algérienne publiée samedi dans l’Huma l’explique : la compréhension du passé doit « être accomplie non par des entreprises mémorielles unilatérales privilégiant une catégorie de victimes, mais par un travail historique rigoureux conçu en partenariat » franco-algérien, franco-africain, franco-vietnamien… La bibliothèque de Guaino s’est arrêtée au siècle dernier…

Tourner la page

éditorial de Laurent Joffrin, Libération, le 5 décembre 2007

Repentance ? Le mot a une dimension religieuse, doloriste même, qui le rend impropre. Mais la chose, elle, est légitime, nécessaire. Un geste, une déclaration forte s’imposeraient pour mettre enfin à distance cet héritage colonial qui empoisonne encore, plus de quarante ans après, les relations entre la France et l’Algérie.

Certes, il est difficile à une nation de s’excuser quand elle a perdu une guerre et quand cinq ou six millions de personnes, sur son territoire, divisées par l’éternelle concurrence des victimes, ont eu à voir directement avec la guerre d’Algérie. Certes, le gouvernement algérien, agressif, rancunier, ne fait rien pour faciliter les choses. Le traitement humiliant qu’il a parfois infligé au président français en visite n’incite guère à la bienveillance, sans parler de l’antisémitisme affiché par un de ses ministres qui aurait, dans tout autre pays, entraîné l’annulation du voyage.

Mais le fond de l’affaire est ailleurs. On ne peut, côté français, donner le sentiment qu’on renvoie sans cesse dos à dos les protagonistes de la guerre. A la fin des fins, c’est bien la France qui a colonisé l’Algérie et maintenu pendant un siècle et demi un ordre brutal et souvent inhumain. Comme l’ont dénoncé les consciences les plus aiguës, pourtant attachées en leur temps à l’apaisement, Germaine Tillion ou Albert Camus, elle a fait périr des dizaines de milliers de colonisés et clochardisé une grande partie des autres, enfermant dans un statut inférieur des millions d’hommes et de femmes. La guerre est née de cette injustice : l’essentiel est là, qui ne comporte guère « d’aspects positifs ».

Une intelligente pétition de la Ligue des droits de l’homme, signée par des personnalités des deux rives, ne dit pas autre chose. « Les hautes autorités de la République française, y lit-on, devraient reconnaître publiquement l’implication première de la France dans les traumatismes engendrés par la colonisation. » La République française doit donc y réfléchir. La République algérienne aussi. Pour obtenir ce geste, elle doit également, même à un moindre degré, changer d’attitude. Les victimes ou leurs représentants peuvent avoir des torts. Le massacre des harkis est un crime honteux qu’on doit reconnaître aussi, autant que l’utilisation systématique de la terreur contre les civils, ou encore les exactions commises par le FLN envers les autres fractions du nationalisme algérien, à Melouza par exemple. Trop souvent le régime algérien ne parle de la guerre que pour masquer par une rhétorique antifrançaise purement manipulatoire ses propres erreurs, sa corruption ou ses crimes. Certes, les Français doivent commencer. Mais les Algériens doivent suivre. Faute de quoi la mémoire malade du passé franco-algérien continuera de fausser les incontournables relations entre les deux rives de la Méditerranée.

Sarkozy n’a pas été entièrement conséquent

par Mohammed Harbi, Le Quotidien d’Oran, le 6 décembre 2007

Initiateur aux côtés d’historiens français et algériens de l’appel en faveur d’une réconciliation historique entre Paris et Alger, Mohammed Harbi réagit à chaud aux deux derniers discours du président français.

  • En l’espace de 72 heures, Nicolas Sarkozy a lancé des flèches contre le colonialisme, un « système injuste par nature » dont les faits et les « crimes furent impardonnables ». Y voyez-vous une évolution dans le regard de la France officielle à l’endroit de la colonisation ?

Visiblement, les actions conjointes des historiens, politiques et acteurs de la société civile ont porté leurs fruits. Ou, à tout le moins, atteint une partie de leurs objectifs.
Ce faisant, Nicolas Sarkozy semble avoir renoncé à des lectures et à des interprétations qui étaient siennes sur la page coloniale. Mais force est de remarquer qu’il n’a pas été entièrement conséquent. Il ne faut pas rester dans le clair-obscur pour reprendre la phrase de l’un de vos journalistes.

  • Qu’est-ce qui a manqué, à vos yeux, dans les discours algérois et constantinois du chef de l’Elysée ?

Un propos sur une reconnaissance pleine et entière des crimes qui ont ensanglanté la période coloniale. Cela implique que la France ne doit plus accepter, chez elle, les actions et autres initiatives destinées à réhabiliter le colonialisme. Plus que cela, l’Etat français est tenu de ne plus cautionner des opérations qui, à l’image du « Mur des disparus » de Perpignan, vont dans le sens de la loi du 23 février 2005.

  • Le ministre algérien de l’Intérieur, Noureddine Yazid Zerhouni, estime que le propos de Sarkozy « va dans le bon sens, mais ce n’est toujours pas assez ». A un confrère français qui l’interrogeait sur la nature de la revendication mémorielle algérienne, il n’a pas parlé de « repentance », pas plus qu’il n’a formulé d’exigence.
    Tout au plus, a-t-il fait remarquer, les excuses sont « toujours utiles ». Visiblement, le discours officiel algérien a, lui aussi, changé.

Il semble prendre acte de la teneur des propos de Nicolas Sarkozy. Manifestement, il est en recul par rapport aux exigences enflammées de repentance.
Vis-à-vis de l’opinion, les officiels algériens vont continuer à plaider l’inachèvement par la France du travail de reconnaissance sur les drames de la colonisation. Ils savent bien que des pans de la société les guettent pour les attaquer sur ce terrain.

  • Sarkozy a puisé dans l’histoire de Constantine le portrait d’une ville cosmopolite, la « Jérusalem du Maghreb », une cité de cohabitation multiconfessionnelle. Quel commentaire vous inspire à chaud ce propos ?

L’état pré-colonial a donné aux juifs d’Algérie le statut de « dhimmi ». L’Algérie a des torts à leur égard pour cette période.
Après 1830, l’Etat colonial les a associés à son entreprise comme il a associé des notables musulmans. A la seule différence que ces derniers sont restés des colonisés. Mais nous ne devons jamais oublier que beaucoup de nos compatriotes de confession juive n’ont pas épousé la logique coloniale.
Je cite, entre autres, Henri Alleg, Claude Sixou et Daniel Timsit. Nous ne devons jamais céder au racisme anti-juif et les blesser.

Propos recueillis par S. Raouf

France-Algérie : passer à autre chose

Chronique d’Olivier Duhamel, France culture, 6 décembre 2007.

Que penser du contentieux franco-algérien et de la façon d’en sortir ? On peut avoir des positions tranchées, marquées par une histoire personnelle. Vous ne ferez pas admettre à telle rapatriée d’Algérie, retraitée à Perpignan, arrière-petite fille d’un colon auvergnat installé en 1852 pour cultiver deux hectares de friche, elle-même jadis institutrice, qu’il faille condamner la colonisation. Et jamais admettre non plus à un vieux moudjahid ayant combattu dans les rangs du FLN devenu vendeur de fruits et légumes à Belcourt, quartier populaire d’Alger, que la France ne doive pas des excuses officielles à ceux qu’elle a torturés ou tués. D’ailleurs, même en France aujourd’hui, vous ne lisez pas les témoignages de l’un et l’autre dans le même journal, c’est dire…

On peut alors trouver relativement équilibré le discours tenu par le Président de la République à Alger, dénonçant le caractère, je cite, « profondément injuste de la colonisation, contraire aux trois mots fondateurs de notre République » et voulant je cite encore « honorer toutes les victimes ». Et dans Le Parisien d’hier c’est un anticolonialiste radical, Jean Lacouture, qui affirme « Je trouve son discours parfait, et pourtant je suis loin d’être sarkozyste. Il a dit ce qu’il fallait dire… ». Pour qui voudrait cependant aller plus loin que l’approbation ou la désapprobation, recommandons la lecture de l’appel d’historiens français et algériens publié par la Ligue des Droits de l’Homme de Toulon. Il s’intitule « France-Algérie, dépasser le contentieux historique ». Il récuse la concurrence des victimes, la compétition des souffrances et des mémoires. Mais il souligne que pour passer à autre chose, il faut regarder en face le passé.

Et d’abord admettre les souffrances réciproques au lieu que les unes servent à nier les autres. Admettre la dépossession et la clochardisation opérées par la colonisation. Admettre aussi les malheurs de Français embrigadés dans les guerres coloniales ou victimes de l’effondrement du système colonial. L’admettre sans oublier que c’est la France qui a envahi et dominé l’Algérie, et non l’inverse. Et cela fait, dépasser le passé, se défier des, je cite, « pièges des nationalismes et autres communautarismes qui instrumentalisent ce passé… pièges d’une histoire officielle qui utilise les mémoires meurtries à des fins de pouvoir, figeant pour l’éternité la France en puissance coloniale et l’Algérie en pays colonisé. »

Il est bon pour sortir des manichéismes et des enfermements que ce soient des historiens français et algériens qui récusent les entreprises mémorielles unilatérales, appellent à la reconnaissance de la souffrance de toutes les victimes, refusent l’emploi du terme religieux de « repentance », et dénoncent le caractère dérisoire d’« excuses officielles ». Ajoutons qu’adressées à un pouvoir officiel dont un représentant a fait preuve d’antisémitisme avéré toute excuse eut été plus que déplacée. Le texte des historiens des deux rives appelait les plus hautes autorités de la République française à reconnaître l’implication première et essentielle de la France dans les traumatismes exercés par la colonisation en Algérie. Le chef de l’État l’a fait. Alors oui, passons à autre chose.