l’amère fatigue des harkis

publié le 8 juin 2006

Les propos insultants de Georges Frêche lui valent une mise en examen. Dans la communauté visée, les fils ont été secoués, choqués même. Les pères ne disent rien, murés dans une rancoeur qui les tue.

Par Benoît Hopquin et Michel Samson [Le Monde daté du 7 juin 2006].

A Mas Thibert, beaucoup, parmi les 2 300 habitants, sont des anciens supplétifs de l’armée française. (Geoffroy Mathieu pour « Le Monde »)

Tayeb Chaïbi a 42 ans. Il reçoit sur l’étroite terrasse de la villa de ses parents, à Mas Thibert, ce quartier éloigné d’Arles dont le Bachaga Boualem, chef charismatique des harkis, a fait une petite capitale des supplétifs de l’armée française. Son père, 79 ans, qui a reçu à la guerre une blessure au poumon, « est très fatigué. » Il est couché en chien de fusil sur son lit, recru de fatigue, après une vie de travail agricole.

L’homme a grandi ici. Il est maintenant éducateur sportif et habite Arles. Il a entendu Georges Frêche, le 11 février, « au »20 heures«  » de France 3. « Vous n’avez rien du tout, avait lancé M. Frêche, vous êtes des sous-hommes, vous n’avez aucun honneur ! » Tayeb a été « outré ». « J’ai pensé à mon père, qui dort là, à tout ce qu’il a donné à la France, à sa vie dans les camps. Il a travaillé toute sa vie, pour nous, sans rien dire, et on l’insulte. » Le choc de ces mots lancés « par un élu, par un responsable socialiste », a été si grand que Tayeb s’est dit : « C’est pas possible, ça doit être »Les Guignols de l’info« . Il n’a pas pu dire »sous-hommes« . Qu’est-ce qu’on a pu lui faire pour qu’il dise une chose pareille ? »

Quelques semaines après, Tayeb connaît mieux les circonstances de l’incident, reconnaît que M. Frêche avait peut-être des raisons d’être exaspéré. Mais « honnêtement, c’est impardonnable ». Le père n’a pas entendu : il ne parle pas vraiment le français, ce sont ses enfants qui traduisent. Quelques jours après, alors que toute la famille ne parlait que de ça, Tayeb a expliqué à son père ce que le président du Languedoc avait dit. Il était bien embarrassé pour traduire « sous-hommes » en arabe. « Moins que rien », a-t-il dit. Le père a d’abord ri un peu, puis il a réalisé que ce n’était « pas rigolo du tout ». Il s’est écrié : « Mais qu’est-ce que je lui ai fait pour qu’il me traite comme ça ? »

La mère « encaisse, comme tous les vieux. Ils subissent un mépris de plus, elle n’a plus la force de combattre, elle n’a même pas voulu savoir qui avait dit ça. Vous savez, tous nos vieux sont malades, dans des hôpitaux, sans force, fatigués. » Et dans le Midi, le mot « fatigué » est un euphémisme pour dire beaucoup plus : on peut mourir de l’être. Tayeb, dont on sent qu’il a plutôt le coeur à gauche, a encore quelque chose à dire sur l’expression de M. Frêche : « Ses excuses n’en sont pas, on sent que c’est plus ou moins réfléchi. Pourtant, d’un élu, je n’avais jamais entendu une chose pareille. Sauf de Le Pen, ou des nazis, avec les juifs. » Un ami, même génération, même coeur à gauche, même statut de « grand frère » dans l’âme : « Ces propos m’ont transpercé, je me suis mis à pleurer. » Ce grand gabarit a réveillé sa compagne, « qui n’est pas harkie ou même arabe », parce qu’il ne pouvait pas garder ça pour lui. Il a appelé son frère, a pensé à son père, à son grand-père, « ces hommes qui ont définitivement perdu le sourire ». Avant de contacter ses amis, de se mobiliser pour exiger des excuses, il a dit à tous : « Ne me demandez rien, laissez-moi 48 heures, je suis incapable d’analyse, de rien. »

Leur copain Lahcène Boualem, fils du Bachaga, éleveur de chevaux et jeune chef coutumier de la communauté harkie de Mas Thibert, a lui aussi appris la nouvelle par téléphone. Un ami qui était sur place, à Montpellier, lui a raconté. Ce père de famille de 40 ans, activiste de la relève harkie, a donc ouvert la radio et la télévision de la ferme où il élève des pur-sang arabes, et il a entendu. « C’est  »sous- hommes« qui m’a choqué. C’est un mépris de plus, pour nous, pour ceux qui sont morts. Et je l’ai pris personnellement, pour moi, parce que c’est des expressions qui viennent du nazisme. »

Finalement, Lahcène Boualem a été surpris, bien sûr, choqué, mais moins secoué. Pour la raison que M. Frêche a « fait beaucoup pour nous : il a embauché 196 fils de harkis à la ville de Montpellier ou à la région, il a été l’un des seuls à réagir quand Bouteflika nous a insultés. Et on sait qu’il est un peu extravagant ». Peut-être aussi parce que cet inlassable avocat des siens « qui ne votera jamais gaulliste ou communiste, mais qui ne juge plus les hommes politiques que sur leurs actes », tient les discours pour peu de chose. Quand il en a parlé « aux anciens », qui, bien sûr, « se sentent salis par l’expression », beaucoup lui ont dit que ce mépris, ils le connaissaient déjà.

A Amiens, où vit une importante communauté harkie, les propos de Georges Frêche ont provoqué la même onde de choc. Ni la distance ni le temps n’ont atténué la force du propos. Même adressés à une seule personne et prononcés sous le coup de l’emportement, ils ont été une poignée de sel jetée exactement à l’endroit de la plaie.

« Quarante ans que nous subissons les humiliations. En Algérie, on nous accuse toujours d’être des traîtres. En France, nous sommes restés des étrangers. Et maintenant, on traite nos pères de sous-hommes. » Nourredine Amiri, 49 ans, ouvrier dans le bâtiment, flotte entre abattement et colère. Engagé dans l’armée française, son père a participé à la libération de la France, au conflit d’Indochine puis à la guerre d’Algérie. Tous ces états de service pour se retrouver, en juillet 1962, au fond d’un camion de l’armée à traverser la France vers une destination inconnue.

Plusieurs centaines de harkis se retrouvent ainsi parqués dans la citadelle Doullens et soumis au régime de la caserne : lever aux couleurs à 7 h 30 et couvre-feu à 20 heures. Au milieu des années 60, les familles sont relogées à l’étroit dans les nouveaux immeubles du Pigeonnier, au nord de la ville.

A partir de 1967, on leur loue des maisons construites à la va-vite dans le quartier de la Briqueterie. Ces maisonnettes, ni belles ni laides, ne doivent être qu’une nouvelle étape de l’intégration républicaine. Mais les harkis vont s’accrocher là, au point qu’on a fini par leur vendre, cher d’ailleurs, ce toit. La Briqueterie est devenue une sorte de patrie pour ces déracinés.

« Ici, on ne dérange personne », justifie Khadra Guelfat, 52 ans, présidente du comité de quartier. On n’y essuie pas les insultes des jeunes beurs qui ne connaissent rien à l’histoire complexe de l’Algérie. On y oublie également l’ostracisme de la société française. « Du coup, les gens refusent de partir », poursuit Khadra. Un « Français » s’est bien installé récemment au bout de la rue. Mais, dès qu’une maison est en vente, un fils de harki la rachète aussitôt.

Dans le salon de Khadra, trône, en uniforme de l’armée française, le portait d’Ahmed, le mari décédé. La veuve vit avec 700 euros par mois, une allocation spécifique dont l’Etat chipote aujourd’hui la prolongation. « Nous sommes délaissés. On s’est fait arnaquer », assure Khadra.

Mais comment faire comprendre l’importance de la blessure à un pays qui a tiré un trait sur ce passé ? Les anciens se taisent. Ils remâchent leur amertume mais refusent de s’épancher devant un étranger. Ils meurent les uns après les autres, souvent avant l’âge, minés par cette rancoeur silencieuse. « Avec les pieds-noirs, nous étions sur le même bateau. Regardez où ils en sont et où nous sommes restés ! », assure ce fils de harki qui préfère rester anonyme. Lui a « pris un raccourci » et fait un peu de prison. Il n’est pas le seul. A Amiens, la Briqueterie n’a pas bonne réputation.

L’homme dénonce le clientélisme et l’assistanat dans lequel les pères ont été maintenus. « En échange de leur tranquillité, on leur achetait les mêmes vêtements, les mêmes meubles. Ils se sont noyés dans l’alcool, comme les Indiens d’Amérique. Frêche a raison d’une certaine manière : on les a traités comme des sous-hommes. Il n’a fait que tendre un miroir dans lequel les harkis se sont vus. » Les fils, eux, se sont révoltés à de multiples reprises, la première fois dès 1983. Régulièrement, le quartier s’est embrasé, puis s’est refermé sur lui-même.

A Amiens, les Abdellatif sont à la fois l’exemple et le contre-exemple. La famille était une des plus riches de Kabylie. Elle a acquis, en 1962, à Poix, en Picardie, une demeure bourgeoise baptisée pompeusement « château ». Tout le clan s’est installé là en 1962, soit près de trois cents personnes, qui habitaient jusque dans la cabane de jardinage et la sucrerie désaffectée jouxtant la propriété.

Bien que ruiné, Abdallah Abdellatif, ancien interprète de l’armée, a toujours veillé à l’éducation de ses enfants. « Ce sera votre bouée de sauvetage », leur disait-il. Grâce à son obstination, ils sont aujourd’hui installés dans la société française. Avocats, médecins, ils habitent de belles maisons au centre d’Amiens ou sont partis à Paris.

Yakoub Abdellatif, 49 ans, écrit des pièces de théâtre. Il avait cinq ans quand il a traversé la Méditerranée sur un paquebot « avec des couloirs immenses remplis de vomi et de pleurs ». « Dans mes textes, les bateaux reviennent tout le temps. » Il y est également question de trahison, de fidélité, de respect de la parole, de déchirement. Dans une des histoires, un corps tombe à la mer : une moitié nage vers la France et l’autre vers l’Algérie. « Mon identité, c’est le doute », affirme-t-il. En 2004, Yakoub a reçu la médaille du Haut Conseil de l’intégration, remise, est-il écrit, « aux Français venus de loin ».

Les Abdellatif se sont révoltés contre les propos de Georges Frêche. Haroun, 58 ans, l’aîné médecin, a porté plainte. Zineb, 42 ans, l’avocate, plaidera pour son père. « Il ne méritait pas ça. Il a avalé tant d’humiliations dans sa vie. Qu’on le laisse au moins partir tranquillement. »

A 82 ans, le vieil Abdallah préfère éluder. Sa femme s’emporte en berbère. « La France nous a abandonnés. » Il la rabroue. Trop de pudeur, trop de dignité.

Benoît Hopquin et Michel Samson