Histoire coloniale et postcoloniale

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l’Algérie dénonce le « rôle positif » de la colonisation

mardi 12 juillet 2005, par la rédaction

Le Parlement algérien fustige la loi française sur les rapatriés.

Des réactions tardives en Algérie

Le 23 février 2005 : promulgation de la loi « portant reconnaissance de la Nation en faveur des Français rapatriés ». Elle exprime la « reconnaissance » de la France pour l’« œuvre » des rapatriés et prévoit que les programmes scolaires reconnaissent « en particulier le rôle positif de la présence française en outre-mer, notamment en Afrique du Nord ».

Le 27 février : en visite à Sétif, l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, rend hommage aux victimes des massacres du 8 mai 1945 perpétrés par l’armée française après le meurtre de plusieurs dizaines de colons. Il parle de « tragédie inexcusable ». La presse algérienne y voit « un premier pas » vers une « repentance » de la France envers la colonisation.

Le 8 mai : à Sétif, le président algérien Abdelaziz Bouteflika demande « un geste plus probant » de la France. Il compare les fours crématoires des nazis aux fours à chaux utilisés par des colons pour incinérer les cadavres d’Algériens après les massacres. Il ne mentionne pas la loi du 23 février.

Le 2 juin : Philippe Douste-Blazy, considéré comme l’instigateur de la loi du 23 février, est nommé ministre des affaires étrangères dans le gouvernement Villepin.

Le 6 juin : à Alger, le FLN condamne la loi du 23 février qui « glorifie l’acte colonial ».

Le 29 juin : à Tlemcen, Abdelaziz Bouteflika affirme que la loi du 25 février représente « une cécité mentale confinant au négationnisme et au révisionnisme ». Il qualifie le colonialisme d’« un des plus grands crimes contre l’humanité que l’histoire a connus ». Il reviendra à la charge le 3 juillet.

Le 7 juillet : les deux chambres du Parlement algérien condamnent la loi du 23 février, sans vote mais par des déclarations de leurs présidents.

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L’Algérie dénonce la loi sur les rapatriés

par Thierry Oberlé [le Figaro du 7 juillet 2005]

Unanime, la presse algérienne dénonce à propos de l’affaire de Marignane une « campagne de réhabilitation des tueurs de l’OAS ». Une nouvelle occasion d’exprimer son antagonisme sur la question de la colonisation. Car c’est aussi l’article 4 de la loi du 23 février 2005 en faveur des rapatriés qui ne passe pas en Algérie. « Les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française en Afrique du Nord », dit le texte. Selon Abdelaziz Bouteflika, cet article constitue une « cécité mentale » proche du « révisionnisme ». « Comment au Parlement peut-on glorifier une présence coloniale coupable de massacres contre un peuple en entier et prétendre que cette présence a rendu service aux peuples colonisés ? » s’est à nouveau interrogé samedi dernier le président algérien. « Nous devons être vigilants à l’égard de ces lois qui sont loin d’être innocentes », a-t-il ajouté.

A Alger, le texte suscite depuis des mois des commentaires navrés. Historien indépendant, peu suspect de complaisance avec le pouvoir en place, Mohamed Harbi estime qu’« en ne retenant que le « rôle positif » de la colonisation, la loi impose un mensonge officiel sur des crimes ».

Le Front de libération nationale (FLN) tire à boulets rouges contre la France. Selon son secrétaire général, le ministre d’État Abdelaziz Belkhadem, l’avenir des relations franco-algériennes pourrait être « remis en cause ». Le ministre des Anciens combattants, Mohamed Chérif Abbas, agite même la menace de sanctions. « Nous pourrions aller jusqu’à mettre un terme aux intérêts français en Algérie. S’ils continuent dans cette direction, la confrontation pourrait se terminer par un boycottage économique », affirme-t-il.

Ce brusque accès de fièvre n’est pas dénué de calculs politiques. Le 8 mai, Abdelaziz Bouteflika avait comparé au nazisme l’attitude de la France coloniale lors de la répression sanglante du soulèvement de Sétif. Paris avait mollement réagi pour ne pas mettre en péril le traité d’amitié qui devrait être signé entre les deux pays avant la fin de l’année. Mais le président algérien paraît déterminé à demander en préalable à une réconciliation un geste qui libérerait la conscience française des « cauchemars de la longue nuit coloniale ». Si tel était le cas, il passerait alors pour l’homme qui a fait plier la France pour mieux se rapprocher d’elle.

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Le Parlement algérien fustige une loi française

par Arezki Aït-Larbi [le Figaro du 8 juillet 2005]

Après une lune de miel de plusieurs mois, la « refondation » des relations bilatérales franco-algériennes, qui devait aboutir à la signature d’un « traité d’amitié » avant la fin de l’année, a pris du plomb dans l’aile. Pomme de discorde, la loi « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». Adoptée le 23 février 2005 par le Parlement français, elle recommandait d’enseigner « en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ».

D’abord passée inaperçue chez les Algériens, elle est ressentie par la suite comme une provocation qui a engendré une cascade de réactions. Dernier épisode du feuilleton, le Parlement algérien est monté, hier, au créneau pour condamner cet « attentat contre la mémoire ». Les parlementaires voulaient adopter une riposte solennelle des deux Chambres, réunies en congrès. Ce même congrès qui avait ovationné Jacques Chirac, lors de sa visite d’Etat en mars 2002. Ils se sont contentés d’un « service minimum » en applaudissant les déclarations séparées d’Abdelkader Bensalah, président du Sénat, et d’Amar Saïdani, président de l’Assemblée nationale, à l’occasion de la clôture de la session de printemps.

Cette fièvre patriotique, bien tardive, soulève auprès des Algériens, sensibles à tout ce qui touche à leur guerre de libération, sarcasmes et interrogations quant aux motivations qui la sous-tendent. Le signal a été donné par le président Bouteflika près de trois mois après l’adoption de la loi controversée. A l’occasion de la commémoration des massacres du 8 mai 1945 perpétrés par les forces de l’ordre françaises dans l’Est algérien, il avait comparé les fours à chaux de Guelma utilisés pour incinérer les corps des victimes aux fours crématoires nazis.

Début juin, le FLN (ex-parti unique, majoritaire) lui emboîte le pas et « s’élève contre ce texte qui consacre une vision rétrograde de l’histoire, et condamne, avec la plus grande fermeté, cette volonté de justification de la barbarie du fait colonial en gommant les actes les plus odieux ». Son secrétaire général, Abdelaziz Belkhadem, chef de la diplomatie algérienne lors de l’adoption de la loi, est resté jusque-là bien silencieux. Officiellement, son successeur, Mohamed Bédjaoui, joue l’apaisement, en appelant chacun des deux pays à « assumer ses responsabilités à cet égard pour un travail de mémoire en profondeur » et à « tourner (notre) regard vers l’avenir ».

Alors que l’on croyait la tension retombée, le président Bouteflika revient à la charge. Dans une série de discours prononcés à quelques jours de la célébration du 5 juillet, Fête de l’indépendance, il dénonce la « cécité mentale confinant au négationnisme et au révisionnisme » qui tend à glorifier une « présence coloniale coupable de massacres contre un peuple en entier et prétendant que cette présence a rendu service aux peuples colonisés ». Adoptant un ton particulièrement musclé, le chef de l’Etat algérien rappelle que son pays était prêt à « signer avec l’Etat français un traité de paix et d’amitié sur la base de l’égalité des Nations et de la complémentarité de nos intérêts », mais « (il) ne saurait en aucun cas cautionner, même par (son) silence, une prétendue mission civilisatrice du colonialisme ».

Malgré la virulence du ton contre « les nostalgiques de la colonisation », Abdelaziz Bouteflika reste attaché à la « refondation » des relations bilatérales, qu’il veut concrétiser avec son « ami Chirac ». En occupant le terrain de la « légitimité historique », il veut éviter tout débordement sur son aile nationaliste par tous ceux qui, en Algérie comme en France, tentent de torpiller la réconciliation entre les deux pays.

Dans ce climat de surenchère patriotique, Abdelhamid Mehri, vieux militant nationaliste et ancien patron du FLN, tente, avec sérénité, de dépassionner le débat : « Chaque pays a le droit plein et entier sur sa mémoire. Il en dispose librement. Je ne crois pas que la mémoire d’un peuple puisse faire l’objet de négociation ou de compromis. Cela ne signifie pas qu’on ne doit pas chercher les meilleures relations avec la France. »