Injure raciale envers les harkis : 15 000 euros d’amende requis contre Georges Frêche

publié le 1er décembre 2006 (modifié le 10 juin 2019)

Le tribunal correctionnel a mis son jugement en délibéré au 25 janvier.

Pour Fatima Besnaci-Lancou, présidente de l’association Harkis et Droits de l’homme, le seul fait que ce procès ait eu lieu, accompagné d’une forte médiatisation, constitue en soi une véritable avancée dans la reconnaissance de l’histoire douloureuse des Harkis.

Le président du Languedoc-Roussillon les avait traités de « sous-hommes » en février dernier

par Pierre Daum, Libération, jeudi 30 novembre 2006


En pleine tempête « black », les « sous-hommes » harkis reviennent sur le tapis de Georges Frêche. Aujourd’hui s’ouvre le procès très attendu sur les injures proférées il y a neuf mois par le président socialiste de la région Languedoc-Roussillon à l’encontre d’un groupe de harkis montpelliérains. Ce 11 février 2006, la droite et la gauche régionale se disputaient la défense du « rôle positif de la colonisation ». L’UMP ayant organisé un meeting le matin à Palavas, Georges Frêche avait appelé à un rassemblement concurrent pour l’après-midi, avec Jack Lang en guest star. A peine son discours entamé, l’éloquent leader régional avait été interrompu par un groupe de harkis venus exprimer leur colère à propos de promesses non tenues de relogement de leurs familles. Comprenant que certains d’entre eux avaient été présents au meeting UMP du matin, Georges Frêche est sorti de ses gonds, et a hurlé à leur encontre : « Vous faites partie des harkis qui ont vocation à être cocus jusqu’à la fin des temps. [...] Allez avec les gaullistes, vos frères à Palavas, vous y serez très bien. Ils ont massacré les vôtres en Algérie et encore vous allez leur lécher les bottes. Mais vous avez rien du tout, vous êtes des sous-hommes ! [...] Il faut que quelqu’un vous le dise : vous êtes sans honneur, vous n’êtes même pas capables de défendre les vôtres ! »

Excuses. Deux jours plus tard, lors d’une conférence de presse, Frêche avait demandé aux journalistes de lui « pardonner » cette « formulation fort maladroite », sans s’excuser auprès des personnes injuriées. Devant le juge du tribunal correctionnel, l’accusé devra répondre du délit d’ « injure commise envers une personne ou un groupe de personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance [...] à une ethnie, à une nation, à une race ou à une religion déterminée », risquant pour cela jusqu’à six mois de prison. « Mais heureusement pas l’inéligibilité », sourit-on dans son entourage. Toute la question sera de savoir si l’élu socialiste a injurié « seulement » une ou deux personnes, ou, à travers elles, l’ensemble des harkis. Il y a deux semaines, Frêche a promis que « 95 % des harkis de la région viendront témoigner que je ne suis pas raciste », avec pour preuve qu’il leur a « donné des emplois à la mairie ».

Déplacement. De nombreux harkis et enfants de harkis devraient en effet être présents cet après midi, mais pour manifester devant les portes du tribunal de Montpellier. Fatima Besnaci-Lancou, auteure du livre Fille de harki et présidente de l’association Harkis et droits de l’homme a prévu de faire le déplacement depuis Paris. Elle aimerait que « ce procès montre enfin que les harkis sont des citoyens français à part entière ».

Puis elle ajoute : « J’ai naturellement apprécié la réaction très ferme de Jacques Chirac contre Georges Frêche à propos des joueurs noirs. Mais cette réaction ne m’a que plus douloureusement rappelé son silence total lorsque les harkis se sont fait traiter de sous-hommes ».

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5 000 euros d’amende ont été requis contre le président du Languedoc-Roussillon, jugé pour injure raciale envers les harkis

par Pierre Daum, Libération, vendredi 1 décembre 2006


Georges Frêche avait assuré qu’à son procès « 95 % des harkis de la région » viendraient témoigner qu’il n’est « pas raciste ». Mais ils n’étaient pas là, hier, alors que le président de la région Languedoc-Roussillon devait comparaître pour injure devant le tribunal correctionnel de Montpellier. Georges Frêche n’a pas, lui non plus, fait le déplacement. Il était poursuivi par avoir, le 11 février 2006, insulté des harkis ayant participé à une manifestation de l’UMP : « ils [les gaullistes, ndlr] ont massacré les vôtres en Algérie et vous allez leur lécher les bottes ! Mais vous êtes des sous-hommes, vous n’avez aucun honneur ».

Sur les sept personnes venues apporter leur soutien au « président », une seule pouvait en fait se prévaloir d’un lien avec le monde des harkis : Tatiana Capuozzi-Boualam, que Frêche a fait élire en 2001 conseillère municipale de Montpellier : « Georges Frêche a toujours mené une politique de qualité envers les harkis, a-t-elle témoigné à la barre. Il leur a donné des postes, notamment comme aides forestiers au zoo de la ville. Et quand ces hommes prennent leur retraite, leurs fils peuvent récupérer le poste. » A la barre du tribunal, le défilé des témoins de moralité était aussi une assez bonne présentation du système clientéliste de l’élu local : un leader pied-noir, un militant homosexuel, un universitaire, un recteur de mosquée, etc. Hussein Bourgi, président du Collectif contre l’homophobie, embauché à la mairie par Georges Frêche en 2002, a longuement expliqué combien son parrain politique « a toujours eu un engagement très ferme dans le soutien de la cause homosexuelle », avant d’évoquer une discussion privée lors de laquelle Georges Frêche « avait rendu un hommage appuyé aux tirailleurs sénégalais ». Le recteur, lui aussi salarié de la mairie, a remercié son tuteur d’ « avoir offert une très grande mosquée aux musulmans ». Le pied-noir enfin a rappelé que le député Frêche « avait toujours voté au Parlement les lois en faveur des rapatriés, et même souvent contre son propre camp ». [1]

« Humanisme ». Pour la défense de Georges Frêche, le témoignage le plus précieux était celui de Michel Miaille, professeur émérite de l’université de droit de Montpellier et président de la Cimade du Languedoc (organisation caritative protestante) depuis 1996. « Nous sommes collègues à l’université depuis trente ans. Tout me permet de dire que sa posture relève de cet humanisme indispensable à la fonction d’universitaire. » Il y a un an, Georges Frêche a offert à son collègue qui venait de prendre sa retraite deux postes prestigieux : celui de président du festival Montpellier Danse et celui du comité scientifique d’un futur musée de l’Algérie française. Michel Miaille a accepté le premier, mais a été contraint de refuser le second, sous la pression de ses frères et soeurs maçonniques. Il y a deux jours, la direction nationale de la Cimade, apprenant qu’il allait plaider en faveur de Georges Frêche, a exigé sa démission.

La présidente du tribunal, Michèle Monteil, a lu une lettre envoyée par M. Frêche : ce dernier a souligné avoir été « copieusement qualifié de cocu et de connard », lors de la cérémonie . « Le terme de « sous-homme » est sorti sur la colère, je voulais dire « minus » ou « minable » » . Ce 11 février, il a voulu « défendre l’honneur de la communauté harkie », mis à mal par une poignée d’entre eux, proche de l’UMP .

« Indigène ». Mais, hier, les harkis, étaient du côté des plaignants. Deux heures avant l’ouverture des débats, une dizaine de vieux « soldats musulmans de la France », épaulés par autant de veuves, et entourés par une bonne centaine d’enfants de harkis, s’étaient rassemblés devant les portes du tribunal. « Mon grand-père a combattu en 39-45 pour libérer le sol français des nazis. C’était un soi disant « indigène », comme dans le film », rappelle Abdelkader Chebaiki, l’homme qui avait provoqué la colère de Frêche. Une vieille femme ajoute : « Ici, tout le monde excuse Frêche en disant qu’il a fait beaucoup pour le développement de Montpellier. Mais Hitler aussi a beaucoup construit en Allemagne. Ça ne l’a pas empêché d’être raciste ! » Reconnaissant qu’il s’agissait d’« injures racistes envers toute la communauté harkie », le procureur a requis hier soir une peine d’amende de 15 000 euros avec diffusion de la condamnation dans la presse.






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Fatima Besnaci-Lancou  [2] : « Ce procès pourrait en partie réparer les années d’humiliation »

par Pierre Daum, Libération, vendredi 1 décembre 2006
  • Etes-vous satisfaite de ce procès ?

Le seul fait que ce procès ait eu lieu, accompagné d’une forte médiatisation, constitue en soi une véritable avancée dans la reconnaissance de l’histoire douloureuse des Harkis. Des paroles très belles ont été prononcées hier, qui pourraient en partie réparer les années d’humiliation que nous avons subies en France. L’ensemble des associations harkies s’est retrouvé, oubliant les querelles. Mais surtout, pour la première fois de notre histoire, des organisations comme le Mrap, SOS racisme ou la LDH sont venues nous soutenir. J’ai le sentiment que les gens de gauche comme de droite sont en train de prendre conscience de toutes les injustices qui ont été faites à cette communauté de destin particulière que sont les Harkis. En 1962, Pierre Vidal-Naquet écrivait déjà que « les Harkis n’ont pas à payer pour nos fautes ».

  • Le procureur a réclamé 15000 euros d’amende…

J’ai beaucoup apprécié la démonstration juridique du procureur. Deux questions essentielles se posaient : les propos injurieux (sous-hommes) ont-ils une connotation raciste? Et la communauté harkie est-elle visée dans son ensemble? Aux deux questions, le procureur a répondu « oui » ! Alors que la défense, elle, a tenté de montrer que Georges Frêche n’avait agressé que deux ou trois individus, et qu’en faisant cela, il avait même défendu l’honneur des Harkis ! Je croyais rêver… Quant aux 15000 euros, c’est vrai que cela ne me plaît pas du tout. C’est comme si la douleur terrible que nous avons tous ressentie avec ces insultes de sous-hommes avait un prix. Je préfèrerais mille fois une condamnation à 1 euro symbolique. Agrémentée peut-être de trois mois de travaux d’intérêt général à construire des logements décents pour les familles de Harkis de Montpellier (rires). Et en tout cas, d’une peine d’inéligibilité.

  • Certains enfants de Harkis ont exprimé une vive colère à la sortie de l’audience.

Je pense que des manifestations bruyantes dans l’enceinte d’un tribunal sont contre-productives. D’autant plus que j’ai confiance dans la justice telle que je l’ai vécue hier. Le jugement est attendu pour le 25 janvier. Et les juges ont le droit d’aller au-delà de la peine requise par le procureur.

[1Dans Libération du 1er décembre 2006, Alain Auffray remarque que Montpellier « cède sensiblement moins que ses voisines aux sirènes frontistes. Aux dernières élections municipales, le FN ne recueillait « que » 11,4 % des suffrages. » Et il poursuit :
« Une performance qui se paie peut-être au prix fort : celui d’une compromission originelle avec la droite extrême. En 1976, Frêche avait confié à un ancien officier condamné pour appartenance à l’OAS, Guy Montero, la mission de lui fournir un service d’ordre pour sa première campagne des municipales. Depuis, les pieds-noirs ont été les enfants gâtés de sa politique : subventions aux associations, construction d’une Maison des rapatriés, distribution d’emplois municipaux, accès facilité aux logements... En 2005, tandis que la gauche bataillait contre la loi reconnaissant « le rôle positif » de la colonisation, Frêche n’a pas caché son exaspération de voir ainsi « la France se culpabiliser ». »

[2Fatima Besnaci-Lancou est présidente de l’association « Harkis et Droits de l’homme » et auteure de plusieurs livres, dont Fille de harki (2005).