« Identité nationale » et immigration, les liaisons dangereuses de Nicolas Sarkozy

publié le 15 mars 2007 (modifié le 9 juin 2019)

Gérard Noiriel observe que, depuis les années 1930, l’identité nationale a toujours été associée à l’idée faisant de l’étranger une menace. « On parle alors d’« indésirables » et même plus de « racailles », de « métèques », de « clandestins », les « indésirables » étant ceux que l’on n’avait pas choisis », ajoute l’historien [1].

Jean-Marie Le Pen, obsédé par l’immigration (elle met en danger l’identité française), peut se réjouir de la proposition de Nicolas Sarkozy de créer un « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale » : à force de racoler son électorat, le ministre-candidat est devenu le meilleur propagandiste des thèmes de l’extrême droite.

En réalité, rien de véritalement nouveau : les relations entre droite et extrême droite sont anciennes tant sur le plan idéologique que sur le plan « électoral ».

© Lefred-Thouron (Le Canard enchaîné, 14 mars 2007)


Le thème de l’« identité nationale » est central dans le discours de l’extrême droite en France, une identité française sacralisée, conçue comme une substance immuable dont il s’agit de protéger la pureté contre toute altération et toute évolution.

« La population de notre pays est restée homogène depuis ses origines [...] L’identité française est donc également liée au sang. [...] La France est une nation européenne venue du fond des âges, fixée depuis plus de deux millénaires. [...] Si elle a pu, depuis le milieu du XIXe siècle et au début du XXe siècle, absorber des étrangers, ces derniers étaient d’origine européenne, généralement catholique (Italiens, Polonais, Espagnols, Portugais). Il n’en va pas de même avec l’immigration des vingt dernières années, maghrébine, africaine, turque, indo-pakistanaise [...] L’immigration planétaire subie aujourd’hui par la France est d’abord un danger pour l’identité nationale. »

Bruno Mégret - 1993 [2]

« Dans quelques années, les 6 millions d’immigrés, qui sont actuellement chez nous, risquent d’être deux ou trois fois plus nombreux. Il ne faut pas s’y tromper : c’est l’existence même du peuple français qui est en cause. »

La vraie opposition : le FN - Paris 1984, p. 11-12

Voyons, à partir d’un texte de Michel Winock, Portrait historique d’un parti d’extrême droite, quelles sont les bases idéologiques du Front national concernant l’identité nationale puis l’immigration.

Le Pen et l’identité nationale

« Si Jean-Marie Le Pen admet [...] un héritage de la Révolution française, c’est sa dimension nationale. De ce point de vue, son nationalisme tient plus de Maurice Barrès que de Charles Maurras qui rejetait en entier l’œuvre de la Révolution. Barrès s’impose peut-être comme une référence clé, faisant la transition entre la tradition contre-révolutionnaire et la tradition « populaire » [3]. Lui aussi, un siècle avant Jean-Marie Le Pen, a défendu la conception d’un nationalisme identitaire et exclusif. Définissant l’identité nationale par la « terre et les morts », il explique l’enracinement dans le sol natal et la cascade des générations comme principes d’« une commune manière de sentir et de réagir ». Barrès ajoute : « C’est [pourquoi] tant de naturalisés, quels que soient leur mérite personnel et leur bonne intention, qui n’ont pas avec nous cette communauté de race, de sang et d’histoire, ne sauraient sentir comme nous sentons, et surtout dans les questions nationales » [4]. Le Pen, de son côté : « La nation est la communauté de langue, d’intérêt, de race, de souvenirs, de culture où l’homme s’épanouit. Il est attaché par ses racines, ses morts, le passé, l’hérédité et l’héritage. Tout ce que la nation lui transmet à la naissance a déjà une valeur inestimable [5]. »

« Dans la définition de la nation issue de la Révolution, il y avait la notion de contrat, d’adhésion volontaire. Pour Jean-Marie Le Pen, ce qui menace aujourd’hui comme hier, c’est un « germe de destruction que notre nation porte en soi » : « Le décroissement de notre natalité, l’épuisement de notre énergie depuis cent ans [...] ont amené l’envahissement de notre territoire et de notre sang par des éléments étrangers qui travaillent à nous soumettre. » Tout comme Barrès, il juge improbable, voire impossible, l’assimilation de ces nouveaux venus : « Les immigrés ne veulent pas s’intégrer », titre National Hebdo (1er juin 1995), qui ne cesse de reprendre le thème de « notre droit à la différence, à notre spécificité, à notre identité ». Quant au métissage, réalité historique et démographique de la nation française, Jean-Marie Le Pen le dénonce comme un effet mortel d’une mondialisation qui altère la qualité génétique de la population. »

Michel Winock

Le Pen et l’immigration

« Le chef du Front national aux fourneaux utilise tour à tour les ingrédients mêlés de toutes les traditions de l’extrême droite française. Contre-révolutionnaire, il défend les valeurs sociétales contre l’individu, la famille contre l’avortement, la foi religieuse contre l’impiété. [...] Il exalte les bienfaits de l’héritage génétique (l’homme « a reçu 99,999 pour cent de ce qu’il est des gens qui l’ont précédé, que ce soit ses gènes, la couleur de ses yeux, celle de ses cheveux » [6]). L’individu n’est rien sans la société ; la notion d’égalité issue de 1789 est dangereuse. « Je ne considère pas que le mot réaction soit péjoratif. »



« Nationaliste, Jean-Marie Le Pen distille les thèmes de la « décadence », illustrés jadis par Maurice Barrès, Paul Bourget, Charles Maurras et combien d’autres - décadence où il voit la main de l’étranger, l’action de « l’internationale juive », les manœuvres des lobbies de la finance « apatride ». Le chapitre xénophobe du nationalisme fermé s’applique aujourd’hui à l’immigration « extra-européenne », coupable du chômage dont souffre la population française et, plus encore, des ravages subis par l’identité de la nation peu à peu corrompue par l’intrusion des autres (civilisations, religions, modes de pensée) : " S’ils ne parviennent pas à promouvoir une politique hardie de natalité, la civilisation occidentale, les peuples occidentaux seront submergés par la vague déferlante du démographisme asiatique et africain [7]. »

Michel Winock

Electoralisme ...

En réalité, les relations entre la droite et l’extrême droite ne datent pas d’hier et ne se limitent pas au domaine idéologique. Au tournant des années 90, sous le coup de l’ascension électorale du FN, la droite RPR-UDF avait durci le ton sur l’immigration pour récupérer un électorat qui la quittait pour Le Pen. Après 1993, la plupart des leaders de la droite ont rompu avec ces dangereux cousinages, à l’exception de barons locaux (Millon, Soisson, Baur, Blanc) qui, pour conserver leurs positions dans les assemblées régionales, n’ont pas hésité à se compromettre avec le FN en 1998.

Dans le Var, les liaisons entre droite et droite extrême remontent au moins à la fin de la guerre d’Algérie. En voici deux manifestations plus récentes.

Dans le Var : le FN plutôt que le PS

Le 2 juin 1988, lors des élections législatives, Maurice Arreckx, alors sénateur et président du conseil général du Var, avait clairement pris position pour le second tour, dans la 3e circonscription : si Yann Piat, députée sortante FN, arrive en tête du premier tour, les candidats de droite doivent se retirer. Et de marteler : « Plutôt le FN que le PS ! ». Yann Piat l’emportera et sera accueillie quelques mois plus tard à l’UDF. [8]

Plus récemment, le 22 mai 2002, à quelques semaines de législatives partielles, Georges Ginesta, président départemental du RPR – l’ancêtre de l’UMP –, maire de Saint-Raphaël et vice-président du conseil général du Var annonçait : «  Il n’y aura pas de front républicain dans le département du Var. Cela veut dire qu’on maintiendra nos candidats. S’ils ont la possibilité de se maintenir au deuxième tour, ils se maintiendront ...  » Autant dire qu’il bafouait la règle édictée par Alain Juppé : « pas d’accord direct ou indirect avec le Front national. Si la droite n’est pas dans les deux premiers, elle ne se maintiendra pas...  ». Georges Ginesta était prêt à aider le FN pour empêcher l’élection d’un candidat de gauche. [9]

Un homme politique doit être responsable

Terminons par un autre extrait des déclarations de Gérard Noiriel qui ont suivi les « dérapages » de Nicolas Sarkozy.



« Il y a toujours une fraction de l’opinion qui se retrouve dans ce discours et est réceptive aux effets de stigmatisation de ceux qui se sentent de près ou de loin liés à l’immigration. Mais un homme politique doit être responsable de ses mots. Il est de son rôle de lutter contre les préjugés. »

Gérard Noiriel, Le Monde du 14 mars 2007.



[1Le Monde, du 14 mars 2007.

[2Bruno Mégret, Front National, 300 mesures pour la renaissance de la France. Programme de gouvernement - Paris 1993, p. 30-31.

[3Cf. J.-P. Honoré, « Jean-Marie Le Pen et le Front national », Les Temps modernes, avril 1985.

[4Maurice Barrès, « L’éducation nationale », Le Journal, 30 octobre 1899.

[5La Vraie Opposition : le Front national, brochure, 1984.

[6J.-P. Apparu, La Droite d’aujourd’hui, Albin Michel, 1979, p. 175.

[7Ibid., p. 178.

[8Voir article 79.

[9Voir article 53.