Histoire coloniale et postcoloniale

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esclavage et traite atlantique

samedi 5 mars 2005, par la rédaction

La traite atlantique

Les puissances européennes (Espagne, Portugal, Pays-Bas, Angleterre, France) furent très tôt colonisatrices, et très tôt, dès le XVle siècle, elles inventèrent la traite, appelée pudiquement « commerce triangulaire ». Des navires européens partaient des ports de Liverpool, Nantes, Bordeaux, La Rochelle, chargés d’armes ou de babioles - tissus, verroterie... - qu’ils échangeaient tout le long des côtes africaines contre des, prisonniers noirs, qu’ils déportaient comme esclaves dans leurs, colonies, en Amérique tropicale en particulier. Ce commerce devait aboutir à la déportation de plus de 10 millions d’Africains , entre le XVIIe et le XIXe siècle .

Le Code noir, édicté sous Louis XIV par Seignelay (fils de Colbert), en 1685, considérait les esclaves noirs comme des biens meubles . Par exemple, les enfants qui naissent des mariages entre des esclaves seront esclaves et appartiennent aux maîtres des femmes esclaves...

Ce commerce infâme suscita de vives désapprobations chez les philosophes du XVIIIe siècle, sans que tous pourtant ne songent à l’abolir. Montesquieu fut de ceux qui inscrivirent l’ abolitionnisme au programme des Lumières, au nom du respect de la personne humaine.

De l’esclavage des nègres

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

« Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’ Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’ Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.

« Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

« Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.

« On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.

« On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

« Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande consé­quence.

« Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. »

Montesquieu - De l’Esprit des lois, 1748, livre XV, chap. v. [1]

Les abolitions

- Le 4 février 1794 (16 pluviôse an II), la Convention adoptait sans débat un décret abolissant l’esclavage, sur la proposition du député Levasseur de la Sarthe : « Je demande que la Convention, ne cédant pas à un mouvement d’enthousiasme, mais aux principes de la justice, fidèle à la Déclaration des droits de l’homme, décrète dès ce moment que l’es­clavage est aboli sur tout le territoire de la République. » La Convention énonçait là un grand principe ; surtout elle tentait d’endiguer ainsi les mouvements de révoltes qui s’étaient déclenchés à travers toutes les colonies, dès l’annonce de la Révolution. Les colons, quelle que fût leur appartenance politique, firent tout pour s’y opposer. Des révoltes d’esclaves éclatèrent partout, bientôt réprimées dans le sang. Cette première abolition fut sans effet réel dans les colonies, si ce n’est à la Guadeloupe, où la décision de 1794 trouva un début d’application, vite réprimée et par les colons et par Bonaparte.

- En 1802 (27 Floréal an X), Bonaparte rétablit l’esclavage « conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789 ». L’esclavage reprend force et vigueur, la traite recommence. Mais les Anglais avaient fait voter en 1807 un bill d’interdiction de la traite, interdiction qui sera étendue à l’ensemble des nations par le Congrès de Vienne, en 1815. À partir de cette date, la traite, assimilée à de la contrebande interdite, devait être supprimée ; nombre de négriers français continuaient pourtant de la pratiquer.

- Le meilleur apôtre de l’abolitionnisme resta, en métropole, Victor Schoelcher, qui pourfend l’esclavage depuis 1840. Républicain, il est nommé, au lendemain de la révolution de février 1848, sous-secrétaire d’État aux Colonies et signe, à ce titre, le décret du 27 avri1 1848. Il sera élu député de la Martinique et de la Guadeloupe (de 1848 à 1851 ), partira en exil en Angleterre sous le Second Empire, sera réélu député de la Martinique en 1871. Nommé sénateur inamovible de la Martinique en 1875, il mourra en 1893 et ses cendres seront transférées au Panthéon en 1949.

Le décret du 27 avril 1848  [2]

Au nom du peuple français, le Gouvernement provisoire,

Considérant que l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine ;

Qu’en détruisant le libre arbitre de l’homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir ;

Qu’il est une violation flagrante du dogme républicain : Liberté, Égalité, Fraternité ;

Considérant que, si des mesures effectives ne suivaient pas de très près la proclamation déjà faite du principe de l’abolition, il en pourrait résulter dans les colonies les plus déplorables désordres ;

Décrète :

Art. 1 - L’esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises, deux mois après la promulgation du présent décret dans chacune d’elles. À partir de la promulgation du présent décret dans les colonies, tout châtiment corporel, toute vente de personnes non libres, seront interdits.

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Traite négrière : les détournements de l’histoire,
par Olivier Pétré-Grenouilleau [3]

[Le Monde, daté du 5 mars 2005]

Dangereuses et répétées, les élucubrations d’un Dieudonné, relatives aux rapports entre traite des Noirs et Shoah, suscitent un émoi justifié.

Peut-être ne s’est-on pas suffisamment penché sur les raisons facilitant un tel détournement de l’histoire négrière. Pourquoi est-il apparemment si facile de dire n’importe quoi à propos de cet épisode si tragique de l’histoire de l’humanité ?

La raison fondamentale réside dans le fait qu’il ne constitue toujours pas un véritable objet d’histoire. Aprement discutées à partir de la fin du XVIIIe siècle, à l’époque où abolitionnistes et négriers s’affrontaient, les traites négrières devinrent un enjeu politique avant même d’être érigées en objet historique. De cette époque demeure une tendance à ne les appréhender qu’à partir d’une approche morale.

Le racisme, la colonisation, le tiers-mondisme, le fait que nombre de pays d’Afrique noire dérivent aujourd’hui aux marges lointaines du monde riche n’ont fait que renforcer l’approche moralisante. Au poncif raciste blanc - l’Occident civilisé face aux sauvages noirs - a succédé l’image tout aussi déformée de bourreaux uniquement blancs face à des Noirs uniquement victimes.

Mais l’inversion ainsi opérée n’a nullement remis en cause la manière, essentiellement morale, d’appréhender les traites négrières. Dans l’affaire, les errements d’une certaine gauche tiers-mondiste ont été aussi préjudiciables que ceux de mouvements antérieurs, que certains qualifieraient aujourd’hui de "réactionnaires".

Analyser les traites du passé à travers le prisme d’une vision à la fois contemporaine et moralisante des rapports Nord-Sud est en effet tout aussi dangereux. Un piège dans lequel Yves Benot, qui nous a malheureusement quittés cette année, était tombé. Comparant certains de ses textes, on pourrait croire que les marchandises de la traite occidentale (en direction des Amériques) et celles de la traite orientale (en direction de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient) étaient assez comparables. Le jugement (c’en est un) auquel il aboutissait était pourtant complètement opposé. La traite occidentale était rangée dans la catégorie des échanges inégaux, et même complètement inégaux, la seconde ressortissait quasiment du type de l’échange équitable.

Le danger d’une telle démarche est de comparer pour juger, et non pour comprendre, tâche du scientifique. Il est d’ouvrir la porte à une sorte de compétition dont l’objectif serait de déterminer quel trafic est le plus abominable, quelles souffrances sont les plus importantes, et, finalement, quels "responsables" sont à placer sur le banc des accusés.

Avec l’affaire Dieudonné, nous sommes précisément dans la tentative d’établir une putative échelle de Richter des souffrances et des responsabilités, avec une sorte de "challenge" entre la tragédie négrière et celle de la Shoah.

Le reste - l’écoute dont Dieudonné a malheureusement bénéficié - est affaire de conjoncture : le communautarisme, le mal-être dont souffrent parfois les membres de certaines minorités fournissant un terreau idéal au processus de victimisation décrit par Tzvetan Todorov.

Que faudrait-il faire pour éviter que des mensonges aussi grossiers que ceux de Dieudonné (car les juifs ne sont nullement "responsables" des traites négrières) puissent trouver un écho ? En premier lieu, il faudrait comprendre que ces traites ne renvoient pas seulement à une question de morale.

Comprendre qu’il s’agit d’une histoire complexe, loin de tout manichéisme, constituerait également un grand progrès. On pense souvent, et on le dit parfois très haut, jusqu’à l’Unesco, que les recherches seraient en la matière freinées par une sorte de "conspiration du silence". C’est une vue de l’esprit. Il est vrai qu’il reste beaucoup à découvrir dans ce domaine. Mais des milliers d’ouvrages et d’articles lui ont été consacrés. D’un point de vue quantitatif, les traites négrières constituent désormais l’un des domaines les plus dynamiques de la recherche historique internationale.

Ce qui permet de battre en brèche de nombreux clichés. Il en va ainsi de l’idée selon laquelle ces traites seraient entièrement solubles dans le fameux "trafic triangulaire" Afrique-Europe-Amériques. On sait maintenant que le premier port atlantique, en importance, fut Rio de Janeiro, et non Liverpool. Si les Portugais, les Anglais et les Français dominèrent la traite atlantique au XVIIIe siècle, ce fut le tour des Brésiliens au siècle suivant. Or, du Brésil à l’Afrique, et retour, il n’est aucun triangle.

Au total, 11 millions d’Africains furent déportés vers les Amériques entre 1450 et 1867. Les traites orientales, elles, conduisirent à la déportation d’environ 17 millions de personnes (avec une marge d’erreur de plus ou moins 25 %) entre les années 650 et 1920. A quoi il faut ajouter les traites internes, destinées à alimenter en captifs les sociétés esclavagistes de l’Afrique noire précoloniale. On pense que 14 millions de personnes furent ainsi également déportées, toujours de 650 à 1920. Le fameux "trafic triangulaire" ne renvoie donc qu’à une partie de l’une des trois traites négrières de l’histoire.

Complexité et nuances sont aussi de mise du côté des acteurs de ces traites, largement organisées sur le mode de l’échange, marchand ou tributaire. Au mythe d’esclaves razziés par les Européens doit se substituer l’idée d’un commerce entre négriers occidentaux, orientaux et noirs, chacun cherchant à trafiquer au mieux de ses intérêts. D’où l’inanité d’un autre poncif, celui de la "pacotille" relatif aux marchandises de traite.

Ce terme est aujourd’hui synonyme de chose de faible valeur. Dans le passé, du côté occidental, il définissait un ensemble de produits, sans préjuger de leur valeur. Parmi ceux-ci, nombreux étaient relativement chers, comme les textiles. D’autres, apparemment insignifiants, comme les cauris, pouvaient jouer un rôle essentiel. Ces coquilles de gastéropodes furent massivement introduites en Afrique noire précoloniale où elles remplissaient un rôle d’équivalent monétaire.

C’est aussi en fonction de leur valeur d’usage en Afrique noire que les marchandises de traite doivent être estimées. Dans l’affaire, les courtiers noirs n’étaient nullement des êtres naïfs acceptant de déporter des hommes contre des babioles, comme des racistes blancs du XIXe siècle ont pu souhaiter le faire croire. Jamais n’importe quelle marchandise ne pourra évidemment valoir la vie d’un seul homme. Mais se réduire à une perception morale des traites négrières, c’est se condamner à ne rien comprendre des logiques ayant permis leur essor.

Les considérer comme ce qu’elles sont désormais, un sujet d’histoire complexe encore obscurci par nombre de clichés, et que l’on ne peut appréhender qu’avec de solides connaissances, voilà ce qui importe. En prendre conscience permettrait d’entendre moins d’erreurs à leur propos, et d’être plus prudent face aux discours extrémistes de tous bords. Il est aussi important de saisir que les Occidentaux, Orientaux ou Africains d’aujourd’hui ne sont nullement responsables des crimes commis par quelques-uns de leurs ancêtres, et qu’il ne sert à rien de monter certaines communautés les unes contre les autres.

Comme l’écrivait Edouard Glissant, à propos de l’esclavage, le travail de mémoire ne doit pas conduire au ressassement du passé. C’est à une mémoire-dépassement de ce passé qu’il faut œuvrer.

Gorée : la porte du voyage sans retour (DR)

[1Il est clair, que le texte de Montesquieu doit être compris de façon ironique.

[2La section de Toulon de la LDH a participé à la commémoration du cent-cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage, en intervenant dans plusieurs lycées et en organisant une séance de cinéma avec buffet antillais le 30 avril 1998.

[3Olivier Pétré-Grenouilleau est professeur d’histoire à l’université de Lorient, membre de l’Institut universitaire de France.
Lire également : breve 385 (note ajoutée le 9 décembre2005).