Entre Paris et Alger, le passé colonial ...

publié le 11 juin 2005 (modifié le 27 juillet 2019)

La résurgence du passé colonial jette un froid entre Paris et Alger

par Florence Beaugé [Le Monde du 11 juin 2005] |

La réaction a été tardive mais musclée. Le Front de libération nationale (FLN), parti issu de la guerre d’indépendance algérienne, a réagi à la récente adoption d’une loi par le Parlement français prônant un enseignement positif de la colonisation dans les établissements scolaires en France. La loi du 23 février 2005 avait pour vocation initiale d’indemniser les rapatriés et les harkis, et de leur manifester la reconnaissance de l’Etat français. Elle serait passée presque inaperçue s’il ne s’y était greffé, à la dernière minute, un article, présenté sous forme d’amendement en séance et voté dans l’indifférence générale, faisant référence au « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » . Pas un mot sur les aspects négatifs de la colonisation, en particulier sur la brutalité avec laquelle l’Algérie a été conquise en 1830, puis maintenue sous le joug colonial jusqu’en 1962.

Dans un communiqué publié le 7 juin, le FLN condamne « avec la plus grande fermeté » cette loi qui, dit-il, « glorifie l’acte colonial » , « consacre une vision rétrograde de l’histoire » et tente de justifier « la barbarie du fait colonial en gommant les actes les plus odieux » . Signé Abdelaziz Belkhadem, ministre des affaires étrangères jusqu’au 1er mai, date à laquelle il a quitté la diplomatie pour se consacrer au FLN avec le titre de représentant personnel du président Bouteflika, le communiqué souligne que « l’avenir des relations algéro-françaises pourrait être remis en cause », notamment le grand traité d’amitié que les présidents Bouteflika et Chirac espèrent signer avant la fin de l’année 2005, à l’image du traité de l’Elysée, conclu entre la France et l’Allemagne, en 1963.

Que le FLN, parti qui détient la majorité à l’Assemblée nationale algérienne ­ et dont M. Bouteflika est le président d’honneur ­, réagisse à cette loi ressentie à Alger comme « néocoloniale » et « révisionniste » n’est pas surprenant. Qu’il le fasse avec quatre mois de retard laisse penser qu’il s’agit d’un calcul, non d’un coup de colère. « Notre base était choquée et nous réclamait depuis longtemps de réagir. Si nous avons attendu avant de répondre à l’appel de nos militants, c’est qu’il nous fallait le temps de nous concerter. En outre, le parti avait d’autres priorités », plaide Saïd Bouhedja, chargé de la communication du FLN.

La presse, elle, ne se prive pas de critiquer l’ancienne puissance coloniale et d’ironiser sur le pouvoir algérien. « 104 jours sans pantalon pour une nation » , écrit ainsi Kamel Daoud, éditorialiste au Quotidien d’Oran. « Plus de 100 jours d’immoralité nationale, d’infraction à la pudeur historique et d’atteinte à l’honneur des morts, sans que personne de la famille révolutionnaire, des défenseurs du temple ou des chargés d’affaires des martyrs ne trouvent urgent de répondre à ce blanchiment politique d’une certaine France par elle-même » , souligne ainsi ce journaliste, regrettant qu’en Algérie on ne fasse pas la différence entre « dépassionner et dépolitiser l’histoire, et la jeter à la poubelle » .

TORPILLE TARDIVE

Quelles sont les véritables motivations du secrétaire général du FLN, Abdelaziz Belkhadem ? M. Bouteflika est-il l’instigateur de cette « relance artificielle du nationalisme local » ? A la présidence de la République, on assure que cette torpille tardive est l’oeuvre du FLN et de lui seul. Il paraît cependant difficile de croire que le chef de l’Etat n’a pas donné son accord. L’entourage de M. Bouteflika ne cache pas, en effet, que le fameux article 4 a été ressenti en Algérie comme un outrage et une humiliation. « La France considère-t-elle encore les Algériens comme des bougnoules ? » , lâche ainsi un proche du chef de l’Etat, avouant ne pas comprendre comment l’ambassadeur de France à Alger, Hubert Colin de Verdière, a pu, en février, qualifier de « tragédie inexcusable » les massacres de Sétif du 8 mai 1945 ­ un geste salué avec enthousiasme en Algérie ­ alors qu’au même moment, le Parlement français vantait « les mérites de la colonisation » en en taisant « toutes les horreurs ».

« Que signifie ce double langage ? Quelles sont les arrière-pensées de la France ? » , se demande-t-on à El Mouradia (palais présidentiel). Un nom revient souvent dans les conversations, parfois même dans les journaux : celui de Philippe Douste-Blazy. Le nouveau ministre des affaires étrangères est en effet perçu comme l’instigateur de la loi « néocoloniale » du 23 février.

Le pouvoir algérien n’ignore pas que le député de Haute-Garonne, à l’époque secrétaire général de l’UMP, a tenté, en mars 2003, avec d’autres députés de la majorité, de faire adopter une proposition de loi « visant à la reconnaissance de l’oeuvre positive de nos concitoyens qui ont vécu en Algérie pendant la présence française » , proposition comportant un article unique. « Ce n’est pas insulter l’avenir que d’effectuer un travail de mémoire lucide et équilibré sur ce passé commun, douloureux et encore proche de nos deux pays, souvent encore évoqué de manière personnelle ou caricaturale » , mentionnait l’exposé des motifs de cette proposition de loi, jamais débattue. Ce souvenir explique sans doute que la nomination de Philippe Douste-Blazy à la tête de la diplomatie française ait été accueillie à Alger sans le moindre enthousiasme.


M. Douste-Blazy et le travail de mémoire

Sollicité par Le Monde à propos de la proposition de loi reconnaissant « l’oeuvre positive » des Français en Algérie, qu’il a cosignée en 2003, le nouveau ministre des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, demande qu’on ne « déforme pas ses intentions » : « Il y a en France, précise-t-il, une mémoire des souffrances mais aussi une mémoire de tout ce que des générations de Français d’Algérie ont pu accomplir dans ce pays aux côtés du peuple algérien. Ce texte ne visait rien que cela. »

A propos de la loi de 2005, M. Douste-Blazy affirme qu’« il n’y a jamais eu en France d’histoire officielle, il n’y en aura jamais » . Le ministre appelle « les historiens de nos deux pays » à « mener par eux-mêmes et en commun » le travail de mémoire qui est « une dimension essentielle de la relation que la France souhaite poursuivre et renforcer avec le peuple algérien à travers, notamment, le traité d’amitié qui doit être signé cette année ».



Les mots de la rancoeur continuent de faire obstacle à la réconciliation franco-algérienne

par Bertrand Le Gendre [Le Monde du 11 juin 2005]

Un traité d’amitié entre la France et l’Algérie ? Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika le préparent activement. La signature est même prévue avant la fin de l’année. Mais le passé fait toujours barrage, et la polémique enfle. Le président algérien accuse la France de « génocide ». Et, malgré l’outrage, le président français se tait. Curieux contexte pour nouer des liens privilégiés sur le modèle revendiqué du traité d’amitié franco-allemand de 1963.

Depuis quarante-trois ans qu’a pris fin la guerre d’Algérie, la question est toujours la même : comment tirer un trait sur le passé ? La volonté existe de solenniser les relations entre les deux pays mais, comme l’a montré le 60e anniversaire des massacres de Sétif, elle bute sur l’impossibilité de s’accorder sur une histoire commune.

Les événements de Sétif, le 8 mai 1945, marquent le vrai début de la guerre d’indépendance. Alors que la métropole en liesse fête la victoire sur les nazis, de violentes émeutes éclatent dans le Constantinois. Des dizaines d’Européens sont massacrés, leurs cadavres mutilés. Sonne alors l’heure des représailles, sanglantes. Le bilan de ces tueries est difficile à établir ­ 3 000, 20 000 morts ? ­, mais la proportion entre les victimes européennes et algériennes est probablement de une pour cent.

Paris ne nie plus l’ampleur de ces massacres. A l’approche de leur 60e anniversaire, l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, a parlé de « tragédie inexcusable », avant d’ajouter quelques semaines plus tard : « Gardons la mémoire de toutes les victimes dans une démarche exigeante, donc volontaire : celle de la vérité. »

Etablir la vérité ? Le 7 mai, Abdelaziz Bouteflika a fait lire à Sétif, par son ministre des anciens combattants, un discours surprenant. A l’entendre, la France aurait commis un « génocide » en Algérie. Et, pour que son allusion au nazisme soit bien comprise, il a qualifié de « fours » les grottes dans lesquelles les conquérants français ont enfumé des rebelles arabes au milieu du XIXe siècle.

La France a commis des atrocités en Algérie. Des crimes de guerre, sinon des crimes contre l’humanité. Mais non un « génocide » , que les Nations unies définissent strictement depuis 1948 comme un acte « commis dans l’intention de détruire, en tout ou partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel ».

Pourquoi ce terme de « génocide » dans la bouche du président Bouteflika ? Par fidélité au passé ? En 1951, les partisans de Messali Hadj, le fondateur du nationalisme algérien, parlaient déjà du « génocide de mai 1945 ». La formule a perduré chez ses héritiers proches ou lointains, par conviction ou par calcul.

Abdelaziz Bouteflika sait que, en 1995, Jacques Chirac a rompu avec le dogme gaullien, en déclarant que « la France » des années d’Occupation avait commis « l’irréparable » : « la France » et non pas le régime de Vichy. L’Algérie attend-elle du président français la même « repentance » ? Qu’il reconnaisse ès qualités la pratique de la torture et des « corvées de bois » ?

PUDEUR SÉMANTIQUE

L’Algérie a d’autres exigences. Elle demande réparation à la France pour l’avoir mise en coupe réglée cent trente années durant. Une dette que le président Bouteflika juge « imprescriptible » . C’est le mot qu’il a employé à la tribune de l’Assemblée nationale française, le 14 juin 2000. « Imprescriptible » ... L’expression résonne comme « crime contre l’humanité » et « génocide » . A dessein.

La guerre des mots perdure entre l’Algérie et la France. Les Algériens parlent de « guerre d’indépendance » ou de « guerre de libération » . La France a d’abord évoqué des opérations de « maintien de l’ordre » puis a parlé d’« événements », avant de reconnaître officiellement ­ en 1999 ­ qu’il y avait bien eu une « guerre » en Algérie. Mais pas « de libération ».

Les manuels scolaires usent d’un vocabulaire qui fait, lui aussi, écran avec le passé. Ils parlent de « rebelles » , non de « patriotes » . Jamais de « résistants » . Il faudrait pour cela reconnaître que la France était l’« occupant ».
 [1]

Le lobby colonial s’insurgerait aussitôt [2]. Il est à l’origine d’un amendement parlementaire, d’abord passé inaperçu, enjoignant aux enseignants de mettre en valeur le « rôle positif » de la colonisation. Depuis le 23 février, cet amendement a force de loi.

Dans plusieurs villes du sud de la France, ­ Toulon, Perpignan, Marignane ­, les nostalgiques de l’Algérie française exercent la même pression. On y voit fleurir plaques, stèles et monuments à la mémoire des grandes figures de l’Organisation armée secrète (OAS). L’OAS qui, l’indépendance devenue inéluctable, tirait à vue sur les musulmans d’Alger et d’Oran.

Pudeur sémantique, histoire officielle. L’Algérie de M. Bouteflika refuse d’admettre que la « guerre d’indépendance » a aussi été une guerre civile entre Algériens. Elle continue de tenir pour des traîtres les supplétifs de l’armée française (les harkis), massacrés sans vergogne au lendemain de l’indépendance, en violation des accords d’Evian. Et elle glorifie sans relâche son « million et demi de martyrs » , alors que la guerre a fait quelque 300 000 morts du côté algérien.

Evoquer, malgré ces arrière-pensées réciproques, le traité de l’Elysée de 1963 témoigne, dans ces conditions, d’un bel optimisme. Lorsque de Gaulle et Adenauer se sont juré amitié, la France et l’Allemagne avaient purgé le passé. Elles pouvaient aller de l’avant. Les rancoeurs de l’histoire continuent au contraire d’empoisonner les rapports entre Paris et Alger. La France, qui a choisi de faire profil bas après les accusations du président Bouteflika, peut difficilement l’ignorer.



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Le président Bouteflika retient du « règne » colonial français un « génocide » et des « fours »

par Jean-Pierre Tuquoi [Le Monde du 12 mai 2005]

L’Etat français et les colons installés en Algérie peuvent-il être assimilés aux nazis ? Ont-ils, eux aussi, par leur comportement, mené un « génocide » ? Le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, semble le penser, qui a fait lire, vendredi 6 mai, par son ministre des anciens combattants, Mohammed Chérif Abbas, un long texte passionné et sans nuance devant les participants à un colloque sur les « massacres du 8 mai 1945 » [3]. Ce dernier s’est tenu à l’université Ferhat-Abbas, à Sétif, dans l’est du pays, à l’occasion du 60e anniversaire des tueries dans le Nord-Constantinois.

Le chef de l’Etat n’y est pas allé par quatre chemins. « Les commandos de mort, écrit-il, à propos des auteurs des massacres commis à Sétif et dans sa région ­ qui ont fait, selon les sources, de 15 000 à 45 000 morts ­, ont exécuté par centaines et milliers les citoyens sur les places publiques, stades et autres buissons. Les corps gisaient sur le sol, en proie aux animaux. Qui ne se souvient des fours de la honte installés par l’occupant dans la région de Guelma, au lieu-dit “El Hadj-Mebarek”, devenu lieu de pèlerinage (...) Ces fours étaient identiques aux fours crématoires des nazis. »

Et le président d’ajouter, selon la traduction de ses propos par l’agence de presse algérienne : « Nous ne pouvons oublier les centaines de massacres commis auparavant et les nombreux fours installés dans notre pays. Le four le plus célèbre est celui du mont Dahra, oeuvre des bourreaux Bugeaud et Pélissier. De telles pratiques se sont multipliées, notamment durant la deuxième moitié du XIXe siècle (...). L’occupation a foulé la dignité humaine et commis l’innommable à l’encontre des droits humains fondamentaux (...) et adopté la voie de l’extermination et du génocide qui s’est inlassablement répétée durant son règne funeste. »

En conclusion de son intervention, le président Bouteflika demande à la France « un geste qui libérerait sa conscience » .

Arrivé lundi soir en Algérie pour une visite de trois jours, le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, Renaud Muselier, s’est gardé de commenter les propos présidentiels, préférant mettre l’accent sur la « volonté » de Paris et d’Alger de « concrétiser le traité d’amitié » que les deux pays devraient signer avant la fin de l’année. La presse algérienne n’a pas davantage relevé les propos présidentiels.

Recours France, une association de rapatriés d’Afrique du Nord, se montre autrement véhémente. « Nous déplorons profondément la perte de sang-froid et les propos insultants que le président de la République algérienne a tenus à l’égard de la France » , écrit-elle, dans une lettre adressée, mardi, au président Chirac. Et l’association d’exprimer, dans un autre courrier adressé au chef de la diplomatie française, Michel Barnier, son « vif mécontentement de voir la France laisser salir son oeuvre civilisatrice outre-mer » , même s’il y a eu, précise-t-elle, « quelques erreurs » .

Le parallèle fait par le président Bouteflika entre le comportement des colons et celui des nazis vient probablement de l’incinération dans des fours à chaux de cadavres de musulmans massacrés au cours des événements de Sétif.

Quant à la référence aux « bourreaux » Bugeaud et Pélissier, elle renvoie à un épisode précis : le 19 juin 1845, alors que Bugeaud, partisan d’une « guerre acharnée » était le gouverneur d’une Algérie encore partiellement insoumise, le général Pélissier n’avait pas hésité à faire enfumer des habitants d’une tribu favorable à l’émir Abd El-Kader qui s’étaient réfugiés dans des grottes.

Quelque 760 personnes avaient péri, parmi lesquelles des femmes et des enfants. Dans une lettre, un officier français présent sur les lieux avait précisé que les soldats en faction devant l’entrée des grottes enfumées n’avaient pas hésité à tirer sur ceux qui, profitant de la nuit, avaient tenté de s’enfuir.

[1Le 10 mai, Bernard Accoyer, président du groupe UMP, s’exprimant « à titre personnel » a jugé « inacceptables » les propos « tenus sur l’attitude des Français », notamment lors des manifestations du 8 mai, 60 ans après la répression de Sétif.

« Lorsqu’un pays souhaite regarder devant », il doit « avoir une certaine fierté de son histoire ». (Note de la LDH de Toulon.)

[2D’après une dépêche AFP du 11 mai 2005, le Cercle pour la défense des combattants d’Afrique française du nord - qui regroupe des associations d’anciens combattants et de soutien à l’armée française - a justifié dans un communiqué « la légitimité » du « rétablissement de l’ordre » en mai 1945 à Sétif.
« Les instructions étaient claires : prendre toutes les mesures nécessaires pour réprimer tous les agissements anti-français d’une minorité d’agitateurs ».

« La répression après le 8 mai s’est avérée nécessaire », dit encore le Cercle, qui estime que la « démarche vers une repentance serait non seulement humiliante pour la France » mais aussi « insultante pour les rapatriés, les anciens combattants et les Harkis ». (Note de la LDH de Toulon)

[3Le texte du président algérien dans son intégralité.