en 40 ans, le Petit Robert n’avait pas modifié sa définition du terme colonisation

publié le 4 septembre 2007 (modifié le 31 août 2019)

Mardi 5 septembre 2006, le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) [1] et le Mrap réclamaient « le retrait pur et simple » de l’édition 2007 du Petit Robert pour sa définition des mots « colonisation » et « coloniser ». Le Mrap dénonçait « cette nouvelle tentative de réhabilitation et de glorification du colonialisme », et accusait le Petit Robert de « reprendre à son compte l’esprit de la loi du 23 février 2005 [2] qui reconnaissait à la colonisation française un rôle positif  ».
Un an plus tard, dans son édition 2008, le Petit Robert ajoute à sa définition de la colonisation une citation d’Aimé Césaire, tirée de son Discours sur le colonialisme : « colonisation = chosification ».

Tout ce qui suit a été publié sur ce site début septembre 2006, et n’a pas été modifié depuis.

[Première mise en ligne le 5 sept. 06, dernière mise à jour le 4 sept. 07]

Le Cran demande le retrait du dictionnaire Le petit Robert [3]

Le Conseil Représentatif des Associations Noires de France (CRAN) proteste contre les définitions des mots « colonisation » et « coloniser » proposées dans l’édition 2007 du dictionnaire Le Petit Robert et exige des Éditions Le Robert le retrait de ce dictionnaire.

Aux mots « colonisation » et « coloniser », Le Petit Robert propose les définitions suivantes

  • Colonisation : « mise en valeur, exploitation de pays devenus colonies »,
  • Coloniser : « coloniser un pays pour le mettre en valeur, en exploiter les richesses [...] ».

Le CRAN estime que ces définitions cautionnent et justifient la colonisation. Il rappelle que les idéaux républicains sont en tous points éloignés de ceux de la colonisation.

Après la vive émotion soulevée par l’alinéa 2 de l¹article 4 de la loi du 23 février 2005 mentionnant le « rôle positif » de la colonisation française, le Président de la République, Jacques Chirac, avait compris l’indignation suscitée chez beaucoup de nos compatriotes. Cet alinéa a effectivement été abrogé le 15 février dernier.

Considérant comme le Président de la République, que le pays tout entier doit se rassembler devant son histoire, le CRAN demande le retrait pur et simple du dictionnaire Le Petit Robert, dans toutes ses éditions.

Le CRAN souhaite la mise en place d’un groupe d¹étude pour proposer une définition acceptable par tous, des mots « coloniser » et « colonisation ».

Voici la définition que donnait Aimé Césaire de la colonisation dans son Discours sur le colonialisme :

« À mon tour de poser une équation : colonisation = chosification ;

J¹entends la tempête. On me parle de progrès, de vies élevées au-dessus d’eux mêmes.

Moi je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d¹institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, d¹institutions minées, de magnificences artistiques anéanties, d¹extraordinaires possibilités supprimées.

On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilomètres de routes, de canaux, de chemin de fer ?

Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan.

Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan.

Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la danse, à la sagesse.

Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. »


La polémique sur la « colonisation » relancée

par Alexandra Bogaert, LIBERATION.FR, mardi 5 septembre 2006 - 13:29

Le Petit Robert de la langue française fêtait en fanfare la sortie de son édition 2007, la quarantième. Le Conseil représentatif des associations noires (Cran) a terni la fête mardi en dénonçant la définition du terme « colonisation » figurant dans le dictionnaire et qui établit que la colonisation d’un pays correspond à une « mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies ». Patrick Lozes, le président du Cran, explique à Libération.fr pourquoi il souhaite que toutes les éditions 2007 du Petit Robert soient retirées des ventes.

  • Que reprochez-vous à cette définition?

Ce qui nous fait bondir, c’est que le dictionnaire, aux entrées « colonisation » et « colonisé », parle de « mise en valeur ». On y voit là une manière de cautionner les « bienfaits » de la colonisation. Or, après la tempête autour de la loi du 23 février 2005 (dont l’article 4, alinéa 2 établissait le « rôle positif » de la colonisation, avant d’être abrogé par décret en mars 2006, ndlr), ce n’est pas acceptable.
Le Petit Robert est une référence. Et le premier réflexe, ce n’est jamais de contester un dictionnaire mais de prendre son contenu pour argent comptant. Or, faire croire, en 2006, que la colonisation a eu un effet positif, c’est prendre à son compte l’opinion des parlementaires de l’UMP.

  • Pourquoi se révolter maintenant alors que dans les éditions de 1972, 1993 et 2003, par exemple, le terme est déjà défini de cette manière?

Le Cran s’étant constitué en 2005, on ne va pas parler des années précédant sa création et ce, même si cette définition contestable n’a effectivement pas changé depuis plus de vingt ans. Si nous nous manifestons aujourd’hui, c’est pour éclairer le pays sur les injustices qu’il tolère et pour vaincre l’immobilisme. Les populations dont nous défendons les intérêts, souvent d’anciens colonisés, se veulent légitimes dans un pays qui est depuis longtemps le leur ! Le problème est que lorsque l’on instille dans les esprits que la colonisation était un bienfait, ça conforte ceux qui pensent que tous les hommes ne sont pas égaux...

  • Que réclamez-vous?

Nous avons écrit à Alain Rey, qui dirige l’édition du Petit Robert. Nous attendons une réponse. Nous considérons qu’il en va de l’honneur de la direction de ce dictionnaire de ne pas entrer dans une argumentation mais de retirer d’office de la vente toutes les éditions du Petit Robert 2007. En outre, nous réclamons la mise en place d’un groupe de travail pour trouver une définition qui n’est pas contestable de la colonisation
 [4]. Et c’est possible. Par exemple, le Larousse, lui, n’utilise pas l’expression « mise en valeur ». Nous voulons que ce débat ne soit pas celui du Cran uniquement, mais, plus largement, celui de la société française et invitons nos partenaires, comme la Ligue des Droits de l’Homme, à y prendre part. La France s’apprête à entrer dans une période présidentielle, où il va falloir choisir un nouveau projet de société. Il n’est pas acceptable que l’on laisse en suspens une question comme celle-ci, qui mine la cohésion sociale. Sinon, nous allons tout droit à la catastrophe.

Patrick Lozès
Président du Cran.





1967 - 2007 : cherchez les différences

Le petit Robert, édition 1967.
40 ans plus tard.

Les éditions Le Robert dénoncent les « raccourcis » du Cran [5]

Les éditions Le Robert ont dénoncé, mardi 5 septembre, les « raccourcis » du Conseil représentatif des associations noires de France, qui conteste les définitions des mots « colonisation » et « coloniser » données dans l’édition 2007 du Petit Robert. « Les éditions Le Robert protestent contre l’accusation qui leur est faite de ’cautionner et justifier la colonisation’ dans Le Petit Robert 2007 », écrit la maison d’édition dans un communiqué. « Rien dans la définition » des mots colonisation et coloniser ne justifie, selon Le Robert, les attaques du CRAN.

« Le procédé est connu : des raccourcis, des termes pris isolément en dehors de leur contexte. Le CRAN ne retient que l’une des définitions du mot colonisation, ne tient pas compte des renvois et donc du mode de fonctionnement naturel du dictionnaire Le Robert », poursuivent les éditions Le Robert. Les définitions des dictionnaires Le Robert « ne sauraient en aucun cas être dictées par de quelconques groupes de pression », soulignent-elles.



Alain Rey : « Un dictionnaire ne fait pas d’idéologie » [6]

  • Le Figaro. - Comprenez-vous cette polémique autour de la définition du mot « colonisation » ?

Alain REY [7]. - Je comprends qu’un mot soit dangereux à manipuler. Notamment les définitions des termes « race », « racisme », « esclavage », « antisémitisme » et bien sûr « colonie » ou « colonisation »... Mais le procès intenté au Petit Robert, dont la réputation idéologique n’est plus à faire, se révèle totalement injuste. Il est le signe d’une inculture économique totale de la part de ses détracteurs. Le Cran nous reproche l’expression de « mise en valeur ».

Ils confondent la valeur économique et la valeur morale. Parler de colonisation - processus historique - n’est pas faire l’apologie du colonialisme - qui est une attitude -, mot que nous avons ainsi clairement défini : « Système politique préconisant l’occupation et l’exploitation de territoires dans l’intérêt du pays colonisateur. » Il y a quelques années, nous avons pris la précaution d’y adjoindre le terme « exploitation » pour éviter ce type de quiproquo. [8]

  • Le Mrap et le Cran vous ont-ils contacté avant de lancer leur campagne ?

Pas du tout. Il s’agit avant tout d’une instrumentalisation à des fins médiatiques. Ce n’est pas honnête d’extraire trois mots d’une définition qui renvoie à d’autres termes, de monter une polémique et de demander le retrait d’un ouvrage qui contient 25 millions de signes.

  • La motivation principale est de faire parler de soi. Je rappelle aussi que ce mot apparaît tel quel depuis 1967. Un dictionnaire n’est pas une plateforme de débat idéologique.

C’est un travail de près de quarante ans, réalisé avec une trentaine de personnes (des linguistes, des historiens, des scientifiques), toutes averties de l’impact d’une définition d’un mot. Ce n’est pas un travail subjectif ni un livre d’opinion. Cette polémique ne rend pas service à ces personnes dont je partage les idées.

  • Durant treize ans, dans vos chroniques quotidiennes sur France Inter, vous avez donné une dimension politique et sociale aux mots...

Oui. Je suis conscient que les mots ont un impact affectif, social et idéologique. Et j’accorde à chacun le droit de faire son propre dictionnaire, de dire sa manière d’envisager les mots.

  • Faut-il retirer l’expression « mise en valeur » de la définition dans la prochaine édition du Robert ?

Je ne sais pas. Nous allons réfléchir.

  • N’est-ce pas céder au politiquement correct ?

Sans doute. Mais un renvoi à la définition de « valeur » est sans doute nécessaire. Peut-être, pour plus de précision, préconiserais-je aussi d’y ajouter une citation d’Aimé Césaire tirée de son Discours sur le colonialisme.

Alain Rey.

Complément

C’est sans doute la localisation en Algérie, à Orléansville (aujourd’hui Chleff), de la naissance de Paul Robert (1910 - 1980), fondateur du Robert, qui explique le communiqué publié le 6 septembre 2006 par le Cercle algérianiste :

Le Cercle algérianiste condamne les pressions d’associations extrémistes

En exigeant le retrait de l’édition 2007 du « Petit Robert » et en voulant imposer leur propre définition du mot « colonisation » qui ne reprendrait que les aspects négatifs de celle-ci, le CRAN et le MRAP ont montré, à nouveau, leur approche sectaire et manichéenne de l’histoire.

Après avoir fait interdire la commémoration d’Austerlitz sous prétexte que celle-ci serait politiquement incorrecte, ces associations extrémistes veulent désormais contrôler les définitions du dictionnaire.

C’est une nouvelle dérive que le Cercle algérianiste, principale association culturelle de Français d’Afrique du Nord, qui se souvient que Paul Robert fut un Français d’Algérie, ne peut que condamner en appelant à la vigilance et à la mobilisation de tous ceux qui veulent le respect de toutes les mémoires.

[1Le CRAN 55, rue du Château d’Eau, 75010 Paris.

[2Loi dont l’alinéa controversé a été abrogé en février 2006 (NDLR).

[3Source : http://www.grioo.com/.

[4Sur le site du Nouvel Obs, Patrick Lozès précise que « le rôle du CRAN n’est pas d’être une police de la pensée. Nous, nous ne voulons pas dire ce qu’il faut dire. Par contre, nous ne voulons pas que des dictionnaires continuent à faire croire dans ce pays que l’on a fait par la colonisation des bienfaits ».

[5LeMonde.fr, 6 février 2006.

[6Propos recueillis par Mohammed Aïssaoui et Marie-Christine Tabet, Le Figaro, 8 septembre 2006.

[7Alain Rey, rédacteur en chef des publications des éditions Le Robert, fut le premier collaborateur de Paul Robert.

[8Ajoutons cette autre déclaration d’Alain Rey, rapportée par Libération le 7 septembre : « si on n’a pas le droit de parler des côtés positifs d’une chose qui est globalement négative, c’est une forme de révisionnisme ! »