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deux archivistes toujours au placard, par J.P. Thibaudat

jeudi 17 octobre 2002, par la rédaction

Ils avaient témoigné à propos des événements du 17 octobre 1961

[Libération - jeudi 17 octobre 2002]

Les maires de Paris changent (de droite à gauche), les ministres de la Culture aussi (de gauche à droite), l’infamie demeure. Maurice Papon est libre, les deux archivistes Brigitte Lainé et Philippe Grand sont toujours au placard aux Archives de Paris. En février 1999, lors du procès intenté pour diffamation par Maurice Papon contre l’historien Jean-Luc Einaudi à propos des événements du 17 octobre 1961, le témoignage des deux archivistes avait été capital. Documents, registres et cotes d’archives à l’appui, ils avaient démontré l’ampleur du massacre des Algériens par la police parisienne. Cet acte de courage et de civisme rompait avec le sacro-saint devoir de réserve des archivistes.

Une enquête administrative fut ouverte par leur hiérarchie pour « délit d’obligation de secret ». Brigitte Lainé et Philippe Grand risquaient un an de prison ferme, 100 000 francs d’amende et une sanction professionnelle. Mais, pénalement, le fait d’avoir répondu aux questions d’un magistrat les déliait du secret professionnel. Les poursuites furent vaines.

Renvoi. Restait, pour leur hiérarchie, une arme lourde : la sanction disciplinaire. On les priva des dossiers sur lesquels ils travaillaient, on fit en sorte qu’ils n’aient plus de contact avec le public. Le mot de « discrimination » employé alors par Lainé et Grand n’était pas trop fort. Il perdure. Ni le ministère de la Culture (dont relèvent les archivistes), ni la mairie de Paris (où ils sont détachés) ne semblent vouloir prendre à bras-le-corps cet aberrant dossier. Trautmann, Tasca, Aillagon, même non-combat. Tiberi et Delanoë, itou. L’an dernier, pour le quarantième anniversaire du 17 octobre, qui a suscité légitimement beaucoup d’échos et ravivé bien des souvenirs, les deux archivistes espéraient une certaine amélioration de leur sort. Ils demandèrent une entrevue auprès de Christophe Girard, responsable de la culture à la mairie de Paris [ ... [1]
].

« Voeu ». Pourtant, lors d’une séance du Conseil de Paris le 25 septembre 2001 un « voeu » avait été voté, demandant que Brigitte Lainé et Philippe Grand retrouvent la plénitude de leurs attributions aux Archives de Paris. En ce jour du 41e anniversaire du 17 octobre 1961, rien n’est encore advenu. Les deux archivistes, héros de la mémoire contemporaine, dont ils sont les gardiens, sont toujours au placard.

Depuis avril, une nouvelle pétition en leur faveur a reçu plus de 750 signatures. Des organisations comme la Ligue des droits de l’homme, les associations « 17 Octobre contre l’oubli » (Olivier Le Cour Grandmaison) et Mémoire et Vigilance (Sam Braun), l’ancien Premier ministre Michel Rocard, un membre du Conseil économique et social comme Aline Pailler. Bien d’autres. Et, il va sans dire, des historiens, écrivains, éditeurs comme Henri Alleg, François Gèze, Claude Liauzu, Sonia Combe, Michelle Perrot, Gilles Manceron, Jean-Jacques Gandini et, bien sûr, Jean-Luc Einaudi. Les signataires ont demandé à être reçus à la mairie de Paris le 29 octobre pour y remettre la pétition avec ses nombreuses signatures.


[1Le 18 octobre 2002, Libération devait publier le rectificatif suivant :

Contrairement à ce que nous écrivions hier, c’est à sa demande que Christophe Girard, responsable de la culture à la mairie de Paris, a reçu à l’automne dernier les deux archivistes détachés aux Archives de Paris par le ministère de la Culture. Toutefois,la situation des archivistes qui avaient témoigné au procès Papon-Einaudi reste inchangée : toujours au placard.