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« ces gens-là »

jeudi 20 août 2009

Qu’un haut fonctionnaire, qu’un élu de la République, qu’un ministre, parlent de « ces gens-là » à propos d’une catégorie de la population est tout simplement inacceptable.

[Mise en ligne le 17 août, mise à jour le 20 août 2009]

« Ces gens-là »

[Editorial du Monde, le 18 août 2009]


L’enquête ouverte par le parquet de Créteil pour « injures publiques à caractère racial » dira si le préfet hors cadre Paul Girot de Langlade, 63 ans, a réellement tenu, à Orly, le 31 juillet, les propos qui motivent la plainte déposée le même jour par une femme agent de sécurité à l’aéroport.

Selon la plaignante, M. Girot de Langlade aurait lancé sur elle le contenu de ses poches après qu’elle lui eut demandé de les vider, le portique de sécurité ayant sonné. « On est là où ? On se croirait en Afrique ici », se serait-il exclamé, avant de déclarer : « De toutes façons, il n’y a que des Noirs ici. »

L’intéressé dément ces propos et dénonce une « manipulation ». Il reconnaît seulement s’être énervé. En 2002, M. Girot de Langlade, alors préfet du Vaucluse, avait déclaré publiquement son hostilité à l’égard des gens du voyage : « Je n’ai pas de tendresse particulière pour ces gens-là. Ils vivent à nos crochets, de la rapine aussi, tout le monde le sait. »

Quatre ans plus tard, devenu préfet d’Indre-et-Loire, il avait estimé : « Il y en a trop (des gens du voyage) sur le département. » Les plaintes déposées contre lui n’avaient pas abouti à une condamnation pour des raisons juridiques.

Il n’empêche : qu’un haut représentant de l’Etat garant des valeurs de la République et de la cohésion sociale parle de « ces gens-là » à propos d’une catégorie de la population, la stigmatisant au surplus en l’estimant en surnombre, est tout simplement inacceptable. En 2007, le préfet Girot de Langlade avait d’ailleurs été placé "hors cadre" après ces propos.

Que le pouvoir actuel ait choisi un haut fonctionnaire ayant ce profil pour coordonner les Etats généraux de l’outre-mer, apparaît au minimum comme une maladresse. L’empressement du ministre de l’intérieur, Brice Hortefeux, à suspendre l’intéressé de sa fonction après l’ouverture d’une enquête ne va d’ailleurs pas sans hypocrisie : la mission du préfet était quasiment achevée depuis la remise de son rapport, le 30 juillet.

Reste le contexte dans lequel s’inscrivent les propos prêtés à M. Girot de Langlade : celui d’une France où avoir affaire à un employé noir ne va pas de soi, où être français mais non blanc de peau continue de poser question.

Le 7 juin, le maire (PS) d’Evry, Manuel Valls, n’avait pas hésité à estimer qu’il n’y a pas assez « de Blancs, de white, de blancos » dans une brocante de sa ville. Déclaration plus que problématique, là encore. L’habillage sociologique qu’a fourni après coup M. Valls ne fait que masquer une confusion bien périlleuse et qui n’est pas rare, entre le racial et le social.

Et si les politiques cessaient de donner le mauvais exemple ...

C’est à l’occasion d’une réunion avec l’association départementale des maires, en octobre 2002, que Paul Girot de Langlade, alors préfet du Vaucluse, a répondu en ces termes à l’interpellation d’un élu qui se plaignait de la difficulté d’appliquer la loi [1] imposant la création d’aires d’accueil pour les gens du voyage : « Je n’ai pas de tendresse particulière pour ces gens-là. Ils vivent à nos crochets, de la rapine aussi, tout le monde le sait. […] On a déjà trouvé des gens qui avaient huit comptes en banque au Luxembourg. Certains roulent dans des Mercedes que je ne peux pas me payer. Moi aussi, ça m’agace. » [2]

À la suite de la polémique que ses propos avaient suscitée, Paul Girot de Langlade s’était étonné « du remue-ménage fait pour une déclaration assez anodine » avant de poursuivre : « Les Français attendent de nous autre chose que des propos angéliques vis-à-vis des gens qui ne respectent pas forcément les lois. » Il devait confirmer devant les caméras, lors d’une conférence de presse à Carpentras, le 23 octobre 2002 : « Ces gens vivent d’escroquerie et de rapines, mais ce n’est pas une raison pour les pousser de place de village en place de village, ce n’est pas comme ça qu’on règlera le problème. Ce sont des gens qui roulent dans des voitures de luxe, qui ont des caravanes énormes et qui ne travaillent pas. On peut donc s’interroger sur les revenus de ces gens-là et je pense qu’il est de mon devoir de m’interroger sur : est-ce qu’il y a de la délinquance là derrière, oui ou non ? » [3]

Invité sur le plateau du journal de 20 heures de France 2 le soir même, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, s’était désolidarisé de Paul Girot de Langlade : « Je n’accepterai aucun amalgame, lorsque le préfet donne le sentiment que c’est l’ensemble des Roms ou des gens du voyage qui sont malhonnêtes, il a tort et je ne fais pas miens ses propos. » Mais il avait poursuivi : « Quand le préfet a dit “il y a certaines grosses voitures”, j’ai posé cette question : comment se fait-il que, dans certains campements illégaux où tout le monde vit avec le RMI, on ait des voitures que ne pourra pas se payer un homme ou une femme qui travaille dur ? Eh bien nous avons prévu qu’on pourra saisir ces voitures et poser un certain nombre de questions. […] Je n’accepterai aucun amalgame pour la raison simple que nous allons nous donner les moyens d’agir. » [4]

En fait, on ne peut pas isoler les affirmations dignes de Vichy du préfet du contexte d’alors. Le 10 juillet précédent, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, avait posé la question, devant la commission des lois de l’Assemblée nationale [5], à propos des gens du voyage : « Comment se fait-il que l’on voit dans certains de ces campements tant de si belles voitures, alors qu’il y a si peu de gens qui travaillent ? »
 [6]

Ces propos avaient été repris à Gien en avril 2007 par le fidèle Christian Estrosi lors de la campagne pour l’élection présidentielle. Désignant un camp des gens du voyage il devait déclarer : « Ces gens-là doivent rendre des comptes, expliquer d’où viennent leurs caravanes et leurs grosses voitures. Nicolas Sarkozy au pouvoir les fera tous contrôler et expulser. » [7].


Tout aussi inacceptables sont les propos de Georges Frêche qui, évoquant les Algériens, déclarait le 30 novembre 2005 : « nous avons apporté la civilisation à ces gens-là, vous ne voulez pas qu’on s’excuse, qu’on revienne à la charia », avant de chanter, en choeur avec le FN, le chant des Africains en plein Conseil Régional [8].


[1Loi Besson n°2000-614 du 5 juillet 2000.

[2L’Humanité, 24 octobre 2002.

[3Pour les déclarations de Girot de Langlade en 2006, voir : http://www.cettefrancela.net/volume... ainsi que http://filsduvent.kazeo.com/?page=a....

[5La commission étudiait alors le projet de loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure (Lopsi).

[6« Offensive des députés de droite contre les gens du voyage lors du débat sur la sécurité », Bertrand Bissuel, Le Monde du 20 juillet 2002. Repris dans cette page du site. Voir également : http://www.re-so.net/spip.php?artic....

[7Voir cette page.