Au-delà du crime de l’OAS, une amitié franco-algérienne

publié le 28 mars 2007 (modifié le 14 septembre 2019)

Le 15 mars 2007, à l’initiative de l’association Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons [1], des Français et des Algériens ont commémoré ensemble à Alger le 45e anniversaire de l’assassinat des six Inspecteurs des Centres sociaux éducatifs.

Au nom de tout ce qui unit les deux rives de la Méditerranée, Jean-Philippe Ould Aoudia, fils d’une des six victimes, a tenu à dénoncer la montée du négationnisme auquel nous assistons en France.

Madame la représentante de la ministre de la Culture,
Monsieur le représentant du ministre de l’Education nationale,
Monsieur le représentant de l’Ambassadeur de France,
Mesdames et Messieurs les représentants des organisations d’Anciens combattants, patriotiques et syndicales
Mesdames et messieurs les adhérents de l’association « Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons »,

Mesdames et Messieurs,

Souvenons nous :
ici, un crime inexpiable a été commis, un jeudi, un 15 mars, vers 10 heures 30,
c’était il y a quarante cinq ans : le jeudi 15 mars 1962.
Un drame parmi tant d’autres au cours de cette guerre livrée par un peuple pour obtenir son indépendance, direz-vous.
Il y a parmi nous, c’est vrai, des hommes et des femmes qui ont souffert les tourments de cette période où tout un peuple connut la brutalité.
Vous, par exemple, Madame Malika Boumendjel, veuve d’Ali dont un général borgne revendique sans vergogne la liquidation sommaire après quarante trois jours de calvaire.
Je ne peux tous vous citer mais je vous remercie tout particulièrement de votre présence en ces lieux où la mort fut donnée à six Justes.

Mesdames et messieurs, « une guerre : il n’en est pas de propre !
Une guerre civile aussi. La fureur y ajoute à l’horreur ! » [2]
Et la guerre d’Algérie a été celle de la fureur et de l’horreur conjuguées au présent de chaque jour durant sept ans.

Mais alors pourquoi ce qui s’est passé, là où nous sommes, il y a 45 ans, mérite-t-il aujourd’hui encore commémoration, parmi tant et tant d’événements horribles qui ont marqué la guerre de Libération.
Parce que, au-delà de l’acte barbare, il y a la signification d’un crime collectif délibérément et lucidement commis pour diviser Algériens et Français.

Trois Algériens et trois Français ont été assassinés parce qu’ils se consacraient à une tâche fraternelle d’éducation et d’action sociale en faveur de la jeunesse déshéritée des villes et des campagnes.
Parce qu’ils favorisaient l’alphabétisation et contribuaient à la formation
professionnelle des jeunes et des adultes.
Parce qu’ils participaient ainsi à l’amélioration de vie du peuple et à la
préparation du devenir de l’Algérie indépendante ce que leurs assassins ne voulaient pas.
En cela, ils restaient fidèles aux traditions les plus nobles de tout Enseignement.
Et c’est tout ce qui fait la singularité de ce crime commis contre l’amitié, contre la fraternité, contre l’avenir commun des peuples algérien et français au-delà des souffrances d’une guerre injuste et cruelle qui a frappé tant d’autres femmes et tant d’autres hommes.
Voilà pourquoi la mémoire des six héros du savoir et de la culture
est honorée en Algérie et en France.

C’est à l’initiative de Mohamed Fares, ancien secrétaire général de l’Union général des Travailleurs (UGTA) et de Charles Koenig, ancien membre de l’Exécutif provisoire à Boumerdes qu’une plaque fut gravée, apposée et inaugurée le 15 mars 1964. Elle a été ensuite restaurée.
Il y a également au ministère de l’Education nationale à Paris une plaque commémorative à la mémoire des six Inspecteurs des Centres sociaux éducatifs avec cette inscription : « …assassinés dans l’exercice de leurs fonctions le 15 mars 1962 à Alger, victimes de leur engagement pour les valeurs de la République et pour l’indépendance de l’Algérie dans une relation fraternelle avec la France ».

Ce crime conçu pour diviser, rapproche et unit des femmes et des hommes des deux rives de la Méditerranée.
Avec le temps, on pouvait penser que « la poussière des fureurs de la guerre était retombée, que les assassins n’avaient plus de nom, leurs visages noyés dans la cohorte sanglante des bourreaux de tous les âges et de toutes les guerres… » [3]
Jusqu’à ce que soit découvert l’infâmie : les « singes sanglants », comme les avait qualifiés la fondatrice des Centres sociaux éducatifs, madame Germaine Tillion, ces criminels qui avaient fait la loi à Alger sont de retour.
Et avec eux, un négationnisme historique le plus monstrueux est à l’oeuvre.
De Nice à Perpignan, de 1973 à 2005, des stèles, des cénotaphes, des
monuments sont élevés en hommage et à la gloire des assassins de l’OAS.
Les bourreaux sont considérés comme des héros.
Le plus célébré de ces tueurs, celui qui est l’objet d’un véritable culte, est précisément le tueur qui a tiré au fusil-mitrailleur dans les jambes des six Inspecteurs des Centres sociaux éducatifs : un officier déserteur, un traître qui a tourné contre la République les armes qu’elle lui avait confiées, un partisan acharné de l’Algérie coloniale, celui-là est l’objet d’hommages publics les plus vibrants.

Comment deux pays peuvent-ils envisager de partager un avenir commun si les plaies des victimes sont ravivées de la manière la plus intolérable ?
Si une authentique révision d’une histoire commune s’écrit dans le
marbre monumental ?
Comment signer un Traité d’amitié entre nos deux pays si les racistes, adeptes des ratonnades de 1962 en Algérie, font de nouveau la loi, mais à Paris cette fois ?

Car enfin, si le chef des assassins de six dirigeants d’un service de l’Education Nationale est considéré comme un héros, quel est le statut des six victimes ?

Le négationnisme, c’est cela : il n’y a plus de bourreaux, il n’y a plus
d’assassins : il n’y a que des morts, par hasard, pour rien !

L’association Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs
compagnons s’oppose et s’opposera de toutes ses forces aux assassins de la mémoire de ceux qui sont morts pour un idéal de paix et de réconciliation.
Elle s’oppose et s’opposera de toutes ses forces contre les ennemis de l’amitié entre les peuples algérien et français.

Pour montrer que les six Inspecteurs des Centres sociaux éducatifs sont toujours parmi nous, que nous sommes fidèles aux valeurs qu’ils transmettaient, celles qui transcendent l’Homme pour devenir communes à l’humanité, je vais faire l’appel des six noms, comme ils l’ont fait eux-mêmes tant de fois devant leur classe, en vous demandant de répondre « présent » après chaque nom :



Marcel BASSET, présent !
Robert EYMARD, présent !
Mouloud FERAOUN, présent !
Ali HAMMOUTENE, présent !
Max MARCHAND, présent !
Salah OULD AOUDIA, présent !



Vous êtes présents, vous êtes parmi nous !

El Biar, jeudi 15 mars 2007 à 10h30
Jean-Philippe Ould Aoudia

[1Le site de l’association : http://marchandferaoun.free.fr/.

[2Discours de Jean-Luc Mélanchon, ministre de l’Enseignement professionnel, lors de l’inauguration de la salle Marchand-Feraoun au ministère de l’Education nationale, le 12 décembre 2001. [Voir Le Lien n° 44, mars 2002].

[3Id.