Deux articles de Florence Beaugé

Après le passage-éclair de Nicolas Sarkozy à Alger : et maintenant, que vais-je faire ?

publié le 27 juillet 2007 (modifié le 6 août 2019)

Nicolas Sarkozy reviendra en Algérie, début décembre, pour une visite d’Etat. C’est le principal résultat de sa visite éclair à Alger, mardi 10 juillet.

« Je n’ai pas fait la guerre d’Algérie. Je ne suis pas de cette génération sur laquelle pèse l’Histoire. Je viens ici ni pour blesser ni pour m’excuser [mais] en ami, avec la volonté de participer à une entente entre deux peuples souverains », a-t-il rappelé. Avant d’ajouter : « Nous voulons résolument nous tourner vers l’avenir. » Réalistes, les Algériens indiquent, en privé, avoir mis « entre parenthèses » la question du bilan de la colonisation et celui de la guerre d’Algérie. Mais certains n’hésitent pas à évoquer la réaction algérienne à la loi du 23 février 2005.

[Première mise en ligne le 19 juillet, complétée le 27 juillet 2007]

Nicolas Sarkozy à Alger, le 10 juillet 2007 (AFP/FAYEZ NURELDINE)

De la parole aux actes

par Florence Beaugé, Le Monde daté du 18 juillet 2007

Au lendemain de la visite-éclair de Nicolas Sarkozy en Algérie, une question s’impose : qui le président français a-t-il séduit, le 10 juillet ? Son homologue algérien, Abdelaziz Bouteflika, ou les responsables de ce pays ? Le pouvoir en Algérie, en effet, reste composé de différents cercles, plus compliqués que jamais à cerner. Armée, sécurité militaire, mafia politico-financière... Nul ne peut comptabiliser ces réseaux, évaluer avec précision leurs poids respectifs, ni savoir comment ils réagiront au fil des mois.

Pour l’instant, aucun des problèmes entre Paris et Alger n’a été sérieusement abordé. Tout a été repoussé à début décembre, pour une nouvelle visite, officielle cette fois, du président français. Ce ne sont pas les questions de mémoire ni de traité d’amitié qui vont poser problème dans les mois et les années à venir. M. Sarkozy a raison de répéter que « l’amitié se nourrit d’actes, plus que de traités ». Mais comment le chef de l’Etat va-t-il passer de la parole aux actes ?

La question des visas et de la circulation des personnes risque d’être la principale source de tension entre les deux pays. Et le sujet est si sensible en Algérie que le pouvoir ne peut se permettre d’ignorer son opinion publique.

Les conditions du regroupement familial - premier motif de venue en France - sont de plus en plus restrictives. Mais ce n’est pas tout. La crainte de l’immigration clandestine est telle, côté français, que l’obtention d’un visa de tourisme est devenue des plus aléatoires pour un citoyen algérien. Officiellement, 60 % environ des demandes de visa sont satisfaites. Entre le discours et la réalité, il y a pourtant un gouffre. La liste des dossiers rejetés de façon incompréhensible est sans fin, y compris pour les demandeurs présentant toutes les garanties. Un grand-père souhaitant rendre visite à ses petits-enfants établis de l’autre côté de la Méditerranée se verra refuser l’accès du territoire français, sans explication. Il peut aussi ne jamais recevoir de réponse. Ou se voir retourner son dossier, après des mois d’attente, avec la mention « incomplet », alors que les pièces supposées manquantes y figurent bel et bien.

Simples dysfonctionnements ? Il y a trop de cas semblables pour y croire. On ne mesure pas, en France, l’humiliation et la frustration qu’engendrent de tels refus, courants en Algérie comme en Tunisie et au Maroc. Comment espérer construire une Union méditerranéenne dans de telles conditions ? A Alger, on est très ferme sur un point : sans la dimension humaine, le « partenariat d’exception » voulu par Paris n’aboutira pas.

Les Algériens le savent : la lutte contre le terrorisme et contre l’immigration clandestine sous-tend le projet élyséen d’Union méditerranéenne (outre la volonté d’intégrer la Turquie dans une structure autre que l’Union européenne). D’où les commentaires désabusés de la presse algérienne, après le départ du président français. « Le bonhomme (Sarkozy) n’est pas venu chercher la chaleur mais le gaz, pas l’amitié mais l’Union. (...) Il ne veut pas une affaire algérienne, mais des affaires en Algérie », écrit Kamel Daoud dans Le Quotidien d’Oran.

Pour ce jeune éditorialiste, Nicolas Sarkozy est « peut-être l’ami de Bouteflika, mais pas l’ami de tous et encore moins l’ami des parents d’immigrés ou des demandeurs de visa ». Les Algériens ne lui en veulent pas, précise-t-il. Pour eux, cela fait longtemps que « la France se ferme, séduit, se refuse, dit oui puis dit non, puis soupçonne, puis promet, puis donne de la semoule et des leçons... ».

Si la France refuse à la génération des « anciens » d’examiner le passé, sous prétexte de regarder l’avenir, quel horizon propose-t-elle à la jeune génération algérienne ? Elle lui ferme ses frontières de façon de plus en plus hermétique, au motif qu’elle doit lutter contre l’immigration clandestine. Et l’on peut s’inquiéter, comme le faisait récemment l’hebdomadaire Jeune Afrique, de la propension française actuelle qui consiste à ramener l’anticolonialisme « au rang de simple opinion » ou à assimiler toute réflexion critique sur cette époque « à une tendance à l’autoflagellation et à la haine de soi ».

LE MOT « REPENTANCE »

Tout le monde ou presque est aujourd’hui persuadé en France que l’Algérie a exigé une « repentance » de la part de l’ancienne puissance coloniale et que ce préalable, refusé par Paris, expliquerait l’échec du traité d’amitié entre les deux pays. En fait, s’il est exact que le président Bouteflika a été outrancier dans ses évocations du passé colonial, il n’a pas posé de conditions à la signature du traité. Tout juste a-t-il réclamé « un geste significatif » de la part de la France. Le mot « repentance » n’a jamais été prononcé par les responsables algériens. Nicolas Sarkozy, en revanche, ne cesse de le brandir à la face de ses concitoyens, comme un épouvantail.

En réalité, son prédécesseur, Jacques Chirac, n’a pas été loin d’accomplir ce « geste significatif » qui aurait pu permettre d’apurer le passé. L’ancien président en a livré un avant-goût à deux reprises au cours de l’année 2005. Le 27 février, en donnant son feu vert à Hubert Colin de Verdière, alors ambassadeur de France à Alger, pour qualifier les massacres de Sétif du 8 mai 1945 (15 000 morts au moins) de « tragédie inexcusable ». Et le 21 juillet, lorsque, en visite officielle à Madagascar, il a dénoncé « le caractère inacceptable des répressions engendrées par les dérives du système colonial », allusion à la mort de plusieurs dizaines de milliers de Malgaches, en 1947, massacrés après s’être révoltés contre la France.

L’Algérie aurait sans doute eu droit à une semblable qualification des faits à l’occasion de la signature du traité d’amitié. Mais un grain de sable inattendu est venu gripper la machine : voté subrepticement et découvert avec retard, un article de la loi du 23 février 2005 a cru bon de vanter « le rôle positif » de la colonisation. Bien qu’abrogé ensuite à l’initiative de M. Chirac, cet article allait déclencher la fureur du président algérien, le persuader que la France jouait double jeu, et le conduire à refuser, in extremis, de signer le fameux traité.

A Alger, le dossier « colonisation et guerre d’Algérie » a été mis en veilleuse, pas enterré. Beaucoup font remarquer en privé que regarder vers l’avenir ne dispense pas de reconnaître le passé. « Mieux ce passé sera assumé, meilleures seront les relations franco-algériennes », souligne-t-on dans l’entourage du président Bouteflika, avant d’ajouter, avec le même pragmatisme que M. Sarkozy : « On ne va tout de même pas geler nos rapports avec la France en attendant ce geste... »

Florence Beaugé

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Nicolas Sarkozy : « On peut faire l’amitié sans un traité d’amitié »

par Florence Beaugé, Le Monde daté du 11 juillet 2007

« On peut faire l’amitié sans un traité d’amitié », déclare Nicolas Sarkozy dans un entretien publié, mardi 10 juillet, dans deux quotidiens algériens, El-Watan et El-Khabar, quelques heures avant son arrivée à Alger pour une visite éclair suivie, mercredi, d’une escale à Tunis. « Ce qui importe surtout, c’est de donner au partenariat entre les deux pays un contenu concret », soutient M. Sarkozy, après l’échec du projet de traité voulu par Jacques Chirac, citant les « investissements », « l’énergie » et « la coopération en matière militaire et de sécurité » parmi les domaines concernés.


Parallèlement, Nicolas Sarkozy justifie son projet d’« Union méditerranéenne » en affirmant que « la Méditerranée est notre deuxième espace de solidarité après l’Europe ». Son voyage au Maghreb, assure-t-il, est précisément destiné à « consulter nos partenaires de la rive sud ».

Interrogé sur le contentieux historique franco-algérien, le président français estime qu’« un regard plus lucide et objectif sur le passé, des deux côtés de la Méditerranée, fera beaucoup pour parvenir à des relations plus apaisées entre les deux pays ». « Il y a eu beaucoup d’ombres, de souffrances et d’injustices au cours des 132 années que la France a passées en Algérie, mais il n’y a pas eu que cela », déclare-t-il, avant de prôner la « reconnaissance des faits » mais non le repentir, « une notion religieuse » qui « n’a pas sa place dans les relations d’Etat à Etat ». Pourtant, ajoute M. Sarkozy, « il ne faut pas faire des questions de mémoire un préalable » parce qu’« une lecture commune de l’histoire prendra du temps » et que « les jeunes générations, de part et d’autre de la Méditerranée, sont tournées vers l’avenir » et « veulent des choses concrètes ».

Soulignant que la situation des entreprises françaises en Algérie est « loin d’être acquise », le président appelle à « des formes nouvelles de partenariat ». Il souhaite « un rapprochement entre les compagnies françaises - GDF, mais aussi Suez et Total - et Sonatrach » et se dit « prêt à aller plus loin » en matière de « coopération militaire ».

A propos de l’immigration, « l’équation est simple », affirme-t-il : « Plus nous serons convaincus que les Algériens, Marocains ou Tunisiens auxquels nous accordons un visa rentreront dans leur pays (...) plus nous serons généreux dans l’attribution des visas. »

Florence Beaugé

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L’Organisation nationale des moudjahidine répond à Nicolas Sarkozy



par Hassan Moali, El Watan, 25 juillet 2007

« Je viens ici ni pour blesser ni pour m’excuser […]. Les Algériens ont beaucoup souffert. Je respecte cette souffrance. Mais il y a aussi beaucoup de souffrance de l’autre côté, et il faut la respecter. Je ne mets pas l’une sur un piédestal et l’autre en dessous. Je les regarde toutes les deux et je dis c’est l’histoire, c’est le passé. » A froid, ces propos de Nicolas Sarkozy, prononcés devant le président Bouteflika à la résidence d’Etat de Zéralda et devant une nuée de reporters, font encore très mal en Algérie.

Bien que Bouteflika se soit retenu de commenter ces déclarations qualifiées à la fois de nihilistes et d’arrogantes de son hôte, sa mine renfrognée trahissait une gêne manifeste. Sarkozy a sans doute mis les pieds dans le plat… En témoigne cette réaction, certes tardive, mais ô combien officielle, de l’Organisation nationale des moudjahidine (ONM). En effet, dans un long communiqué sanctionnant la réunion de son secrétariat national, cette organisation très proche des hautes sphères rejette globalement et dans le détail l’offre de partenariat du président français si elle n’est pas sous-tendue par une reconnaissance claire des crimes coloniaux assortie d’un pardon officiel en bonne et due forme.

La sortie médiatique de l’ONM se décline en effet comme une mise au point au président français mais aussi une ligne rouge que les autorités algériennes ne sauraient dépasser. « […] L’ONM rappelle plus que jamais que seul un pardon au peuple algérien est de nature à permettre de tourner la tragique page du passé pour entrevoir une coopération saine pour le bien des deux peuples. » Le communiqué de l’organisation de Saïd Abadou, qui sonne comme une réponse officielle de la République algérienne, souligne que les propos de Sarkozy transparaissent « l’ignorance de la sensibilité des Algériens et surtout celle de la génération de novembre qui sait les sacrifices consentis durant cette sombre période ». Et d’asséner cette sentence politique : « Il est illusoire de croire à un partenariat constructif entre les deux pays qui se construirait sur la négation des faits historiques. »

Lame de fond

L’organisation des moudjahidine en veut d’autant plus que la France réclame des autorités turques qu’elles demandent pardon au peuple arménien, au nom des droits de l’homme, pour un prétendu massacre que ce pays aurait commis durant le Seconde Guerre mondiale. Et à l’ONM de s’interroger, ironiquement, si le massacre d’Algériens ne serait pas une atteinte aux droits de l’homme. En conclusion, cette puissante structure de la famille révolutionnaire fait savoir au président Sarkozy que le partenariat d’exception entre la France et l’Algérie passe inévitablement par « un devoir de mémoire qui libérerait la France de son passé colonial ».

L’ONM garde tout de même la porte entrouverte en laissant entendre que l’Algérie, qui détient des atouts majeurs, reste un pays pivot dans la région du Maghreb qui « ne peut être ignoré dans n’importe quelle initiative politique et économique », dans une allusion au projet d’union méditerranéenne dont Sarkozy n’a pas dessiné les contours. Il est, en tout état de cause, certain que la réaction de l’ONM est loin d’être un acte politique isolé. Le fait qu’elle intervienne quinze jours après la visite éclair de Sarkozy dénote que le texte est « bien préparé » et qu’il a sans doute obtenu le visa du palais d’El Mouradia. La tonalité du communiqué tranche beaucoup avec le discours langue de bois connu de la famille révolutionnaire mais aussi des réactions de dépit saupoudrées d’incantations. Le document de l’ONM se veut une réplique méthodique et « consensuelle » à la provocation de Sarkozy. L’organisation apparaît avoir servi de simple courroie de transmission d’une réponse sèche qui traduirait une tendance lourde au sein de l’Etat algérien ébranlé par les propos de Sarkozy.

Cela rappelle étrangement la même organisation de la riposte algérienne à la loi du 23 février 2005 quand Abdelaziz Belkhadem, alors patron du FLN, fut chargé de sonner le clairon avant que le président Bouteflika ne porte l’estocade lors de son fameux discours à Batna. Rien ne dit que le communiqué de l’ONM ne soit pas un prélude à des réactions indignées en cascade prochainement. Le président de la République aura après coup tout le loisir de traduire politiquement la colère citoyenne et institutionnelle pour en faire un motif imparable face à l’implacable position de Sarkozy.

Pour cause, le ministre des Moudjahidine, qui n’est autre que l’ancien président de l’ONM, Mohamed Cherif Abbas, s’est écrié, il y a une semaine, contre les autorités françaises qui refusent, d’après lui, de rendre les archives de la révolution à l’Algérie. « L’Algérie les réclame sans cesse, alors que les Français sont peu disposés à les rendre, d’autant qu’elles révèlent les crimes perpétrés contre le peuple algérien et battent en brèche l’idée des prétendues vertus civilisatrices de la colonisation française », avait-il déclaré dans une conférence de presse en marge des festivités commémoratives du 45e anniversaire de l’indépendance. Aussi, le chef de la diplomatie algérienne, Mourad Medelci, a mis lundi un sérieux bémol à la proposition de Sarkozy de créer l’union méditerranéenne. S’il trouve l’idée « intéressante et constructive », il pense tout de même qu’il faut y aller avec « pragmatisme ». Mais il attend toujours qu’un contenu soit donné à cette initiative. C’est dire que ces petites phrases et ces nuances sémantiques sont peut-être annonciatrices d’un avenir en pointillé entre l’Algérie et la France version Sarkozy.

Hassan Moali