Après la Turquie, la Lettonie

publié le 15 février 2005 (modifié le 28 septembre 2019)

Après y avoir incité les Turcs, le ministre français des Affaires étrangères appelle les Lettons et les Russes à un vrai travail de mémoire.

Nous invitons Monsieur Michel Barnier à venir poursuivre ce travail pédagogique dans le Sud-Est de la France.

Lors de l’inauguration du Centre culturel français de Riga, jeudi 10 février 2005, Michel Barnier a évoqué dans cette ancienne république soviétique, la question du voisinage avec la Russie.
Le ministre français des Affaires étrangères a déclaré : « Personne ne peut ni ne doit oublier l’histoire douloureuse et tragique qui a marqué les relations entre les pays Baltes et l’Union soviétique. »

Evoquant les polémiques sur les cérémonies du 60-ème anniversaire de l’écrasement des nazis par l’Armée rouge le 9 mai à Moscou - pour les Baltes cette date marque le début de l’occupation de leurs pays par Moscou - Michel Barnier a rappelé que le président Chirac serait présent aux cérémonies de Moscou, car « il s’agit de se souvenir de la fin du nazisme et de la part essentielle qu’a prise la Russie à l’écrasement de cette barbarie ». M. Barnier a appelé à « un travail de mémoire sur l’ensemble du continent européen partout et par tous ».



Chacun connaît les difficultés considérables qu’ont les autorités françaises à faire un réel travail de mémoire sur la période coloniale, notamment mais pas exclusivement en Algérie. Ce travail de mémoire est tellement difficile, électoralement parlant, que des communes de droite ou d’extrême-droite peuvent créer des monuments à la mémoire des terroristes pieds-noirs de l’OAS sans aucune réaction officielle, alors que les préfets concernés auraient toute latitude pour attaquer de telles décisions devant le tribunal administratif.

Cela n’empêche pas le gouvernement français de prêcher la bonne parole aux Lettons, pays indépendant ayant été annexé par la force à l’URSS pendant cinquante ans, période durant laquelle un nombre important de russophones vint s’installer en Lettonie. Aujourd’hui, une fois la Lettonie devenue indépendante, cette minorité russophone, fort importante, demande la naturalisation sans vouloir remplir les critères linguistiques posés par la législation lettonne. De son côté, le gouvernement russe nie toute annexation, et fait preuve d’une crispation idéologique qui n’est pas sans rappeler celle de certains « républicains » français, qui tiennent, tels Max Gallo, Jean-Pierre Chévènement ou Pascal Bruckner, à souligner les bienfaits de colonisation...

Il est donc évident que la France est de loin le pays le mieux placé pour reprocher aux Russes et Lettons leur travail de mémoire vicié...

Karim Kettani [1]

La France appelle la Lettonie à faire ce qu’elle n’a pas fait pour l’époque coloniale : un travail de mémoire


PAYS BALTES :
Le 9 mai suscite une violente polémique
L’histoire continue de diviser Russes et Lettons

par Laure Mandeville envoyée spéciale du Figaro à Riga
[Le Figaro, le 14 février 2005.] [2]

Entre les pays Baltes et la Russie, l’histoire reste une plaie à vif, qui hante le présent. Empêchant toute normalisation des relations interétatiques. On peut s’en convaincre en se rendant à Riga ces jours-ci. Le passé y est à la une de tous les journaux. L’invitation faite par la Russie aux trois dirigeants baltes d’aller à Moscou pour y célébrer le soixantième anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie le 9 mai prochain a relancé une violente polémique sur la guerre et les « occupations » soviétiques de 1940 et de 1945.

Pour que la blessure cicatrise et débouche sur une réconciliation russo-balte sur le modèle franco-allemand comme en rêve l’Union européenne, il faudrait que Moscou reconnaisse l’annexion dont les pays Baltes ont été victimes, après la signature du pacte Molotov-Ribbentrop de 1939, entend-on de toutes parts. C’est ce que le président letton, Vaira Vikke Freiberga, a expliqué en janvier dans une déclaration publique après avoir reçu l’invitation à se rendre à Moscou. Nous autres Lettons, sommes face à un dilemme vis-à-vis de cette cérémonie, a-t-elle rappelé. Car le 9 mai ne marque pas seulement le jour de la défaite des Nazis, il marque aussi « le jour de deuil de l’annexion de la Lettonie par l’URSS ».

Contrairement aux autres dirigeants baltes, qui réservent toujours leur réponse sur leur participation au 9 mai, la pétulante Vaira Vikke Freiberga n’en a pas moins annoncé qu’elle se rendrait en Russie, afin d’exprimer son désir de décrisper des relations russo-lettones au point mort. Depuis huit ans, il n’y a plus aucun dialogue politique au sommet entre les deux pays, qui s’opposent sur le statut des minorités russophones de Lettonie et qui n’ont toujours pas signé de traité sur les frontières. Mais loin d’être comprise, la démarche de Vaira Vikke Freiberga a suscité la fureur du Kremlin qui a fait savoir qu’il était hors de question de reconnaître une quelconque « occupation ».

La version officielle de l’Etat russe consiste à défendre l’ancienne thèse soviétique selon laquelle les pays Baltes ont été libérés de la tutelle nazie par l’Armée rouge en 1945, et ont ensuite accepté volontairement d’adhérer à l’URSS. Curieusement, lors d’une rencontre avec le président estonien, Arnold Ruutel, en janvier, Vladimir Poutine avait semblé faire un geste dans la direction des Baltes, en soutenant la proposition de son interlocuteur « d’annuler » le pacte Molotov-Ribbentrop. Mais après la brève entrevue qu’il a eue à Auschwitz avec Vaira Vikke Freiberga, le chef du Kremlin a changé de ton. « Nous avons le devoir de dire clairement et nettement : toutes les tentatives pour réécrire l’histoire, en essayant de mettre dans le même sac les victimes et les bourreaux, les libérateurs et les occupants sont immorales », a dit Poutine.

On raconte que le président russe n’a pas apprécié que la présidente lettone profite des cérémonies d’Auschwitz pour lui offrir un livre sur « la Lettonie au XXe siècle », ouvrage d’historiens qui tente pour la première fois une évocation exhaustive de l’occupation soviétique - et des nombreux massacres et déportations qui l’ont accompagnée. Le ministère des Affaires étrangères russe a protesté officiellement, tandis que la presse russe soumettait ledit livre à un feu roulant de critiques. Les journalistes russes croient y lire la preuve que les Lettons sont, au fond de leur coeur, des défenseurs du régime nazi. L’ouvrage consacre pourtant un chapitre détaillé à la collaboration de franges entières de la population lettone avec les troupes allemandes. Il apporte aussi moult détails sur les 250 000 hommes de la légion lettone que les SS avaient enrôlés de force ; et sur la participation volontaire de 1 000 à 2 000 supplétifs lettons à l’extermination de la population juive de Lettonie.

« Nous ne comprenons pas cette campagne très antilettone, qui semble être orchestrée depuis le Kremlin », note le directeur de l’Institut d’études russes de Riga, Karlis Dauksts, qui se demande par exemple pourquoi le quotidien Komsomolskaïa Pravda est allé jusqu’à traiter la présidente lettone de « vieille morue ». « S’agit-il de faire renoncer la présidente à son voyage, pour tenter de faire accréditer l’idée en Occident que nous autres Baltes ne sommes pas présentables ? », insiste-t-il. La semaine dernière, la présentation du livre à Moscou s’est très mal passée, précise le chercheur. « Même nos confrères historiens de l’Académie des sciences russe se refusent à reconnaître l’annexion des pays Baltes par Staline, souligne-t-il, rappelant que ce n’était pas le cas sous Gorbatchev ou sous Eltsine. Ce révisionnisme, qui correspond à une vraie crispation nationaliste en Russie, à une incapacité à reconnaître les crimes communistes, nous préoccupe beaucoup. »

Conscient de l’incapacité des Russes à faire pour l’instant leur devoir de mémoire, le ministre des Affaires étrangères letton, Artis Pabriks, a décidé d’appeler son homologue russe, Sergueï Lavrov, à laisser l’histoire « de côté », pour avancer dans la résolution des problèmes bilatéraux. « Se mettre d’accord sur l’histoire, sur la question de l’occupation, prendra du temps, beaucoup de temps, dit-il. Alors nous disons : avançons sur le concret. Signons le traité sur les frontières. Le reste viendra plus tard. » Une lettre a été envoyée en ce sens à Moscou.

[1Source http://www.minorites.org/article.ph... sur le site minorites.org.