à Paris, les harkis manifestent pour retrouver une dignité bafouée

publié le 28 mars 2006

Dans combien de générations seront-ils considérés comme des citoyens ordinaires, et non comme des (descendants de) harkis ?

par Benoît Hopquin, Le Monde daté du 28 mars 2006

Ils sont blessés à l’endroit le plus sensible : la mémoire. Samedi 25 mars, à Paris, des harkis et leurs enfants sont venus réclamer le respect, ainsi que des sanctions contre Georges Frêche. « Des sous-hommes », « sans honneur », qui se sont « laissé égorger comme des porcs », avait lancé, le 11 février, le président (PS) du conseil régional de Languedoc-Roussillon, avant de présenter ses excuses. « Ce sont des propos ignominieux qui n’ont jamais été entendus depuis la Libération », estime Smaïl Boufahl, fils de harki et élu municipal (PS) à Grand-Couronne (Seine-Maritime).

Ils sont une petite centaine sur le parvis des Droits de l’homme, au Trocadéro. Comme toujours, ils sont seuls, ou presque. Mouloud Aounit, président du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), est venu exprimer sa solidarité.

Il y a aussi une poignée d’appelés ou d’anciens gradés de la guerre d’Algérie, qui ne se pardonnent pas d’avoir abandonné leurs camarades aux représailles, au moment de l’indépendance, en 1962.

« Si une autre communauté avait été insultée de la sorte, le pays se serait davantage mobilisé », assure Abdelkrim Klech, 55 ans, du collectif Justice pour les harkis et leurs familles. Un vieil homme se tient à l’écart, digne et silencieux. Sa fille, Zineb Abdellatif Belhaoues, avocate à Amiens (Somme), crie sa « révolte » : « Regardez-le ! Mon père a 82 ans et n’a jamais rien demandé à personne. Il nous a élevés dans la dignité. De quel droit le traite-t-on ainsi ? Un sous-homme a-t-il la légion d’honneur ? »

« Mon père a pleuré en entendant ça », assure Ali Aissaoui, 45 ans, médecin à Reims (Marne). Ce militant socialiste s’indigne que l’auteur n’ait pas été plus durement sanctionné par son parti. « Les harkis, assure-t-il, en ont assez d’être les victimes d’un jeu de dupes entre une droite, qui nous a manipulés, et une gauche, qui nous a dédaignés car nous lui rappelions l’attitude ambiguë de la SFIO à l’époque de la guerre. »

Les accusations de Georges Frêche ont giflé comme, avant elles, celles du président algérien Abdelaziz Bouteflika, qui estimait, en 2000, que les harkis étaient des « collaborateurs ». Une injure de plus, une de trop. « Quand serons-nous enfin considérés comme des citoyens ordinaires ? », interroge Ali Aissaoui.

Benoît Hopquin


___________________________________

Les harkis sont des hommes comme les autres

par Emilie Rive, l’Humanité du 24 mars 2006.

Les associations de harkis appellent à manifester, samedi, sur le parvis des Droits-de-l’Homme, à Paris.

La préfecture de police de Paris a refusé aux associations
 [1] de harkis le droit de manifester ce samedi. Elles appellent donc à un rassemblement sur le parvis des Droits-de-l’Homme, au Trocadéro à 15 heures, pour demander, en cette semaine de lutte contre le racisme, la fin des discriminations dont ils sont victimes et une sanction exemplaire contre Georges Frêche, le maire socialiste de Montpellier, qui les a traités de « sous-hommes ». Elles ont été rejointes par les associations de défense des droits de l’homme. Ali Aissaoui, président d’UNIR, précisait, hier, en conférence de presse, que le combat ne se limite pas au seul Georges Frêche, « même si, étant socialiste, je me suis demandé si j’étais à la SFIO ou dans le parti de Jaurès ». Quand un Français sur trois ne se cache plus pour affirmer son racisme, Ali Aissaoui dit : « Il faut dire stop à tous ces gens qui dénigrent, injurient, insultent. Nous sommes dans un contexte de globalisation, et nous devons travailler à construire un lien social fort. Pour cela, il faut arrêter de discriminer, de renvoyer aux origines, il faut que le discours universaliste donne des résultats sur le terrain, avec la représentation politique. »

Le travail sur la mémoire, sur l’histoire de la colonisation, est indispensable pour avancer dans ce sens. « Si la communauté des harkis n’est pas mise à égalité de droits, poursuit Ali Aissaoui, on ne peut que s’inquiéter de la façon dont sont traités ceux qui sont arrivés à la citoyenneté par d’autres moyens. Revenir sur la mémoire, c’est travailler sur la réconciliation. Les harkis se sont retrouvés, le plus souvent sans l’avoir choisi, dans l’armée française. Mais aujourd’hui, on parle des enfants de harkis, et cela pose un grave problème. Pendant combien de générations seront-ils les enfants de harkis ? Travailler sur la mémoire de cette partie de la communauté algérienne montre bien qu’elle est l’étalon, le témoin des avancées de la tolérance, de l’acceptation d’une citoyenneté pour des gens qui sont d’ailleurs, d’une altérité en tout cas. Cette période coloniale et postcoloniale a été très difficile et elle continue à structurer le pays. Quand on parlera de citoyen français sans faire aucune référence à une origine, à une ethnie, ni à une histoire particulière, on aura beaucoup avancé. »


Émilie Rive

[1Collectif national Justice pour les harkis, Harkis et droits de l’homme et UNIR.