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quand l’extrême droite tente de se réaffirmer dans le paysage politique

"Valeurs actuelles", Emmanuel Macron, Benjamin Stora et nous
par Emmanuel Alcaraz

lundi 25 novembre 2019

Dans l’article qu’il a publié dans le "Quotidien d’Oran" le 16 novembre 2019, Emmanuel Alcaraz, docteur en histoire, analyse la continuité des extrêmes droites en France, et leur manière de se saisir de la question de l’immigration et de la mémoire de la guerre d’Algérie pour tenter de se réaffirmer dans le paysage politique. C’est dans ce contexte qu’il replace l’interview du président Emmanuel Macron sur l’immigration publié par "Valeurs actuelles" et un numéro spécial intitulé « l’Algérie française : les vérités interdites ? » de ce même hebdomadaire. Tout en signalant qu’il s’est aussi distingué par des attaques indignes à l’encontre de l’historien Benjamin Stora.

"Valeurs actuelles", Emmanuel Macron, Benjamin Stora et nous

par Emmanuel Alcaraz, docteur en histoire.

Article paru dans le "Quotidien d’Oran" dans son édition du 16 novembre 2019.

Quel est cet hebdomadaire qui, en une semaine, sort une entrevue avec le président Macron sur l’immigration et un numéro spécial intitulé « l’Algérie française : les vérités interdites ? » Il s’agit de Valeurs actuelles, journal fondé en 1966 par le sénateur du CNI (Centre national des Indépendants), Raymond Bourgine, ferme soutien de Jean-Louis Tixier Vignancour. Sous-secrétaire d’Etat à l’information du régime de Vichy, le célèbre avocat a défendu l’écrivain antisémite Louis-Ferdinand Céline, le général Salan, le chef de l’OAS, et le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, auteur de l’attentat du Petit Clamart contre le général de Gaulle, le 22 août 1962.

Ses talents de porte-parole de la cause de l’Algérie française ont valu à Tixier-Vignancour d’être choisi par une coalition, réunissant la droite conservatrice et l’extrême-droite pour être son candidat à la présidentielle de 1965 face au général de Gaulle. Le secrétaire général des Comités TV (Tixier-Vignancour) n’était autre que Jean-Marie Le Pen. En dépit de ses liens avec l’extrême-droite, le conservateur Raymond Bourgine était un patron de presse reconnu de la profession, le fondateur du groupe de presse Valmonde, qui incluait également le Spectacle du Monde, titre qui a disparu. François d’Orcival a succédé à Raymond Bourgine, à sa mort en 1990, en devenant le président du directoire du groupe.

Amaury de Chaunac-Lanzac, vrai nom de François d’Orcival, a été un responsable, dans sa jeunesse, de la Fédération des étudiants nationalistes (FEN), vitrine légale du mouvement Jeune nation des frères Sidos, qui avaient été condamnés pour collaboration à la Libération, leur père ayant été fusillé [1]. Le plus connu de la fratrie, Pierre Sidos a été un ferme soutien de l’OAS et donnait ses instructions à François d’Orcival pour gérer la FEN, Jeune Nation ayant été dissoute en 1958 par le général de Gaulle. Responsable de la revue de l’organisation étudiante, les Cahiers universitaires, François d’Orcival a été interné pour son activisme d’extrême-droite au camp de Saint-Maurice-l’Ardoise. Ayant rompu avec les frères Sidos, il a ensuite adhéré au groupe Europe Action, dirigé par Dominique Venner, ancien engagé et membre de l’OAS métropole, qui a acquis une influence majeure sur la FEN.

Ce mouvement, qui portait le nom d’une revue, professait un racisme biologique dont les cibles privilégiées étaient les immigrés arabes, présentés comme des incarnations du FLN (Front de libération nationale) algérien. Précisons que François d’Orcival a signé la préface du numéro spécial « Algérie française » et il est l’auteur de tous les éditoriaux principaux de Valeurs actuelles, titre appartenant aujourd’hui au milliardaire libanais Iskander Safa. Selon le journal Le Monde du 7 octobre 2005, ce dernier a fait partie des milices chrétiennes du cèdre lors de la guerre civile libanaise dans les années 1970. Lié aux réseaux Pasqua, il a participé à la libération des otages français au Liban en 1988 et est un négociateur de contrats pour l’armement français.

Dans ce numéro spécial « Algérie française », figure un ancien article de Claude Jacquemart (1936-2016), plume de l’extrême-droite, qui était le rédacteur en chef du journal, le Charivari et qui a été aussi un ferme soutien de l’OAS. Ce titre a été fondé par son père Noël Jacquemart (1909-1990) à la fin des années 1950. Il a repris le titre du journal satirique, le Charivari, qui a participé à la campagne diffamatoire, aux côtés de Gringoire, en 1936 ayant poussé au suicide le ministre du Front populaire, Roger Salengro. Il avait cessé de paraitre en 1937. Selon Emmanuel Debono, dans son ouvrage, Le racisme dans le prétoire : Antisémitisme, racisme et xénophobie devant la loi (Paris, PUF, 2019), le Charivari a été qualifié par Droit et liberté en 1964 de journal « fasciste, raciste et antisémite. » En 1967, suite à une plainte de la LICA et du MRAP, le journal des Jacquemart a été poursuivi en justice pour antisémitisme pour avoir publié « un bottin de la France juive », qui aurait été supervisé par le journaliste Henry Coston (1910-2001), qui avait été condamné pour collaborationnisme à la Libération et gracié en 1955. La directrice de publication du journal a été condamnée en 1971, après appel, en vertu de la loi de 1881 et du décret-loi Marchandeau de 1939, pour injure et diffamation à caractère racial. Le jugement a accordé une intention particulière à la mise en page qui inspire au lecteur un sentiment de mépris et de haine.

Sont recyclés dans le numéro spécial de Valeurs Actuelles tous les poncifs de la mémoire de l’Algérie française sur les pieds noirs, les harkis avec quelques documents exhumés des Archives montrant des victimes civiles. Bien sûr, les morts célébrés n’appartiennent qu’à un seul camp, celui du colonisateur sans omettre les soldats perdus de l’Algérie française. Bien sûr, il y a une évocation du massacre de Mélouza en 1957. Mais, il n’y a rien sur les camps de regroupement de l’armée française avec leur taux de mortalité très élevé. Pour Valeurs actuelles, il y a la bonne guerre menée par l’armée française avec ses supplétifs algériens, abandonnés par le pouvoir gaulliste. Bien sûr, les Algériens auraient dû accepter sans sourciller d’être traités comme des sous-hommes dans le système colonial français. Ce numéro spécial regorge d’erreurs historiques grossières comme celui d’un FLN qui a mené la lutte de libération nationale pour instaurer l’islam radical dans l’Algérie indépendante.
De surcroit, le journal mène une campagne de réhabilitation de l’OAS, qui est une des références des extrêmes-droites françaises comme l’a montré Olivier Dard dans Voyage au cœur de l’OAS (Paris, Perrin, 2011). Déjà, François d’Orcival et Alain de Benoist avaient écrit en 1965 un ouvrage Le courage est leur patrie, rendant hommage à l’OAS, publiée aux Editions Saint Just, dirigées par Dominique Venner. D’Orcival, Alain de Benoist et Dominique Venner ont, par la suite, constitué avec quelques autres le directoire d’Europe Action, un groupe d’extrême-droite, qui s’est séparé des frères Sidos pour opter pour l’abandon du terrorisme, le racisme anti-arabe, le rejet du christianisme et le nationalisme européen. Suite à l’échec de la transformation de ce mouvement politique en parti politique, à la fin des années 1960, François d’Orcival a entamé une carrière de journaliste au sein du groupe Valmonde en y gravissant tous les échelons devenant au passage partisan d’une ligne atlantiste et libérale sur le plan économique, conformément aux orientations du conservateur Raymond Bourgine (1925-1990) qui n’hésitait pas à accorder l’asile aux plumes de l’extrême-droite. Celui-ci rêvait de construire un grand parti conservateur français à l’instar des Tories britanniques. En 2004, François d’Orcival est devenu président de la Fédération nationale de la presse française. En 2008, il est élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques, au fauteuil d’Henri Amouroux, spécialiste du régime de Vichy.

Pendant la guerre d’Algérie, ces militants d’extrême-droite ont cherché, en fait, à instrumentaliser l’affaire algérienne dans le but de renverser la République, tout comme aujourd’hui Valeurs actuelles instrumentalise la mémoire de l’Algérie française et la question de l’immigration afin de faciliter la victoire d’une alliance entre la droite conservatrice et l’extrême-droite par les urnes, la « divine surprise », pour reprendre les termes de Charles Maurras lors de l’avènement du régime de Vichy. Les Européens d’Algérie, dont ils ne se soucient guère, en réalité, d’autant plus qu’ils sont vieillissants, constituent pour eux une clientèle politique à instrumentaliser.

En donnant une interview à ce journal, le président Macron avait tout à perdre et rien à gagner. Il affirme vouloir lutter contre l’immigration illégale en réduisant les délais d’instruction des dossiers du droit d’asile ou les abus de l’Aide médicale gratuite, tout en évitant, dit-il, les discours simplificateurs sur l’immigration. Il déclare que le voile ne fait pas partie de la civilité française. Si le président veut œuvrer à l’émancipation des femmes en France, qui est une République laïque contrairement à l’Algérie, a-t-il choisi le bon media pour cela ? Rappelons que, conformément à sa ligne ultra-conservatrice, Valeurs actuelles avait fait sa une avec la terreur féministe en mai 2019 et que le journal pourfendait la théorie du genre.

Se disant de droite et de gauche, le président Macron veut faire bouger les lignes en adoptant une communication transgressive en s’adressant au lectorat de Valeurs actuelles, ce qui atteste d’une droitisation du paysage politique français, accélérée par la crise des gilets jaunes en France, choix étonnant pour un président qui, au départ, incarnait plutôt le Marais, à la conjonction des centres. Si le président Macron a jugé bon de s’adresser au lectorat d’un tel journal, ne s’agit-il pas d’un symptôme des évolutions de l’opinion publique française où les partisans de la restauration néo-conservatrice, à l’instar du journaliste Eric Zemmour, auteur du livre, grand succès de librairie, Le suicide français, ont de plus en plus d’influence ? L’historien Gérard Noiriel a analysé son discours dans l’ouvrage Le venin dans la plume : Edouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République (La Découverte, 2019).

Qu’est-donc venu faire le président de la République française dans cette galère, choix étonnant de la part de ce jeune président, présenté par Valeurs actuelles, comme le « président de l’oxymore permanent », qui avait parlé des crimes contre l’humain de la colonisation ? Après les déclarations provocatrices de Jean-Marie Le Pen, ayant suscité un tollé, le 13 septembre 1987, affirmant que les chambres à gaz étaient un « détail » de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, et après son « Durafour crématoire » contre le ministre Michel Durafour, le 3 septembre 1988, le défunt président Jacques Chirac avait établi un cordon sanitaire entre les républicains et tous les héritiers du régime de Vichy, sans omettre les nostalgiques de l’Empire colonial perdu et autres « traineurs de sabre. » Guy Pervillé a relevé certaines hésitations de la part du défunt président Jacques Chirac avant d’adopter cette position ferme qui est, quand même, advenue, et qui a coûté à la droite républicaine un certain nombre d’élections.

Dans ce numéro, il est bien sûr question de Pierre Laval, dauphin du maréchal Pétain, fusillé à la Libération pour collaborationnisme, et une bande dessinée a même l’outrecuidance de représenter le président de la République française comme le barde Assurancetourix saucissonné à la fête du village des irréductibles gaulois d’Astérix dont les journalistes de cet hebdomadaire prétendent sans doute être l’incarnation, avec toujours cette obsession celtique. Elle était la marque de fabrique de Jeune Nation qui avait adopté justement la croix celtique, pour concurrencer la croix de lorraine du général De Gaulle, symbole de la Résistance.

Enfin, arrive l’article consacré à l’historien Benjamin Stora, dans le numéro spécial « Algérie française ». Là nous retrouvons les traditionnels procédés discursifs de la presse d’extrême-droite. L’auteur de l’article est un ancien rédacteur en chef du journal de la droite radicale, Minute, et est probablement un émule de François Brigneau, ancien milicien devenu l’éditorialiste vedette de l’hebdomadaire et un des fondateurs du Front national. Dans ce numéro spécial, ce journaliste présente l’historien Benjamin Stora comme le chef de file du club des repentants alors que celui-ci a toujours dit qu’il fallait en rester aux faits, et que le pardon n’était pas du ressort des historiens, conformément aux leçons de son directeur de thèse, l’historien néo-positiviste, Charles-Robert Ageron qui a également formé les historiens Guy Pervillé et Daniel Rivet.

Poussant la bassesse jusqu’à parler du physique de notre compatriote, le journaliste reproche à Benjamin Stora d’être le principal conseiller historique des présidents de la République française en mentionnant son passé trotskyste. Pour comprendre les origines de cette attaque de Valeurs actuelles contre l’historien franco-algérien, il faut se référer au débat animé par Alain Finkielkraut réunissant dans un face à face sur France culture, Benjamin Stora et François d’Orcival, le 7 mai 2016. Le choix du 19 mars 1962 comme commémoration de la guerre d’Algérie par le président Hollande est insupportable aux défenseurs de la mémoire de l’Algérie française. Benjamin Stora a été un des partisans de cette date parce qu’elle représente pour lui le début de la sortie de la guerre, le début de la sortie d’un cycle de violences commencé en 1954. A mes yeux, on commémore une guerre lorsqu’elle est terminée, raison pour laquelle, je préfère la fête de la jeunesse, célébrée le 5 juillet 1962 en Algérie, ce qui permettrait d’intégrer toutes les victimes et de célébrer l’amitié et la réconciliation entre les jeunes de nos deux pays. Une seule date n’est probablement pas suffisante. Guy Pervillé a, lui, une préférence pour le premier novembre 1954, point de départ de la guerre d’Algérie. Je dirai que chaque historien a sa date. Il appartient aux politiques de trancher.

Que l’on aime ou pas Benjamin Stora, je trouve indigne l’article publié dans Valeurs actuelles. L’historien a simplement adopté une posture camusienne en cherchant à être un pont entre deux rives. Si les journalistes veulent l’interviewer et si des hommes politiques lui demandent des conseils, ils n’ont subi nulle contrainte. Si cela déplait à certains intellectuels qui considèrent qu’un historien ne doit pas agir en politique, ils n’ont qu’à débattre avec l’intéressé dans l’espace public, selon la tradition médiévale de la controverse universitaire, qui n’est pas la polémique, ni l’insulte avec l’intention de nuire.

Entre le trotskysme lambertiste, inspiré par Pierre Lambert, du jeune Stora et la jeunesse très à l’extrême-droite de D’Orcival, le choix est vite fait, d’autant plus que le trotskysme lambertiste, a surtout été un allié de la social-démocratie, en laissant la possibilité d’une autre société plus juste, plus solidaire et plus humaine. Même s’il ne m’a jamais enthousiasmé, Trotski, communiste révolutionnaire ayant lutté pour son idéal au prix de certaines fautes, à l’instar de son choix pendant la révolution d’octobre pour « la Terreur de masse organisée par la classe révolutionnaire », a été au final une victime du totalitarisme stalinien. Certains Algériens objecteront le lien entre trotskysme lambertiste et messalisme. Mais, c’est une autre histoire. Dans tous les cas, Benjamin Stora, est connu dans le milieu académique pour respecter l’autonomie et la liberté de pensée de ses interlocuteurs. En est-il de même pour François d’Orcival et sa fine équipe de Valeurs actuelles ?


[1Pour écrire cet article, les sources utilisées concernant Amaury de Chaunac-Lanzac, dit François d’Orcival, de l’Institut, est le livre de l’intellectuel de la droite radicale, Alain de Benoist, Mémoire vive (entretien avec François Bousquet), Paris, Editions du Fallois, 2012 ainsi que des entretiens.