A l’Institut national du patrimoine

Une promotion « Brigitte Lainé » d’élèves conservateurs du patrimoine

publié le 9 mars 2020 (modifié le 20 avril 2020)

En 1999, avec son collègue aux Archives de Paris Philipe Grand, Brigitte Lainé témoigna en faveur de Jean-Luc Einaudi au procès en diffamation que lui intentait Maurice Papon. Ils dirent que les archives judiciaires dont l’accès était refusé à Einaudi confirmaient « un massacre » d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961. Ce témoignage, décisif dans la reconnaissance de cet évènement, leur coûta des années de quasi interdiction professionnelle et de mise au ban de la profession, sans que l’injustice de ces sanctions ne soit jamais officiellement reconnue. Vingt et un ans plus tard, les élèves conservateurs du patrimoine baptisent leur promotion « Brigitte Lainé » et expliquent leur choix. Cet hommage à une archiviste qui préféra la vérité à un rôle de gardien de la raison d’Etat intervient alors qu’au nom du « secret d’Etat » l’accès des citoyens aux archives « sensibles » est menacé. Il reste à l’institution des Archives de France et au ministère de la Culture à réhabiliter clairement Brigitte Lainé et Philippe Grand.

La promotion 2020 a choisi de porter le nom de Brigitte Lainé

Source

Brigitte Lainé (photo Yann Mambert)


« On choisit un autre métier si on ne veut pas d’ennuis », Philippe Grand dans “Entretien avec Brigitte Lainé et Philippe Grand”, Vacarme, numéro 13, 15 septembre 2000.



Brigitte Lainé (1942-2018) a exercé son métier de conservatrice du patrimoine en étant passionnément dévouée à son travail. Elle appartient ainsi à la multitude de professionnels ayant entièrement et humblement consacré leur labeur à l’étude et à la valorisation du patrimoine. Cependant, elle tient une place toute particulière dans ce corps professionnel que nous venons d’intégrer. Le choix d’honorer sa mémoire a été motivé par l’exemple de son courage pour concourir à la manifestation de la vérité et sa considération du rôle et des devoirs attachés au métier de conservateur. Si elle tient cette place particulière, ce n’est pas parce qu’elle a théorisé ces devoirs mais parce qu’elle les a pratiqués et éprouvés en mettant en danger sa carrière professionnelle.

Diplômée de l’Ecole nationale des chartes en 1966 avec une thèse portant sur « La vie économique et sociale à Collioure de 1360 à 1490 », elle choisit d’embrasser la carrière d’archiviste. Son parcours professionnel emprunte la voie classique des services d’archives départementales : d’abord celui de la Vendée entre 1966 et 1972, puis celui de la Seine-Maritime entre 1972 et 1977, et enfin celui de la Seine, devenu par la suite les Archives de Paris. Sa passion pour les archives l’amena à faire preuve, tout au long de sa carrière, d’une grande disponibilité et d’un grand sens du dévouement envers les lecteurs. Son attachement aux Archives de Paris se poursuivit même pendant sa retraite, au cours de laquelle elle continua de fréquenter encore régulièrement le service. Étant également attachée aux autres formes du patrimoine et à l’architecture, elle publia plusieurs travaux scientifiques, particulièrement sur la ville de Saint-Denis. Mais son travail quotidien de traitement des fonds d’archives l’a conduit à être l’une des protagonistes d’une des plus importantes mises en accusation du travail d’un historien en quête de vérité sur un événement de l’histoire contemporaine.

Son témoignage à propos du 17 octobre 1961

L’affaire implique Jean-Luc Einaudi (1951-2014), historien travaillant sur la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 et sur sa qualification de massacre au vu de sa répression mortelle par la Préfecture de police de Paris, dans le contexte extrêmement violent de la guerre d’Algérie. Entre 1991, où il publie son ouvrage La Bataille de Paris, et 1998, il formule plusieurs demandes de dérogation pour obtenir l’accès aux registres d’information du parquet en charge de l’affaire. Ces documents, incommunicables jusqu’en 2021 en raison du délai de 60 ans applicable depuis la loi du 3 janvier 1979, lui fourniraient les preuves nécessaires à son argumentation. Cette année 1998, Maurice Papon, préfet de Paris à l’époque de l’événement, décide d’attaquer Jean-Luc Einaudi en diffamation après qu’un article publié dans Le Monde révèle sa responsabilité dans le massacre. Le procès s’ouvre en février 1999 alors que l’historien n’a toujours pas pu avoir accès aux documents, ces demandes ayant été systématiquement rejetées.

Dans ces conditions, Brigitte Lainé et son collègue Philippe Grand, responsables des archives judiciaires aux Archives de Paris et donc seules personnes habilitées à avoir accès aux documents et aux informations qu’ils contiennent, décident de mettre leur expertise scientifique au service de la justice en acceptant d’être cités comme témoins au procès et de se porter comme témoin lors du procès. Ce choix est, selon eux, le meilleur moyen de concilier le respect du secret professionnel, auquel ils sont tenus de par leurs fonctions, et leur conscience de citoyens, convaincus de pouvoir éviter une erreur judiciaire. Ils apportent devant les juges les preuves formelles de la répression sanglante des manifestants par les forces de police de la Préfecture de Paris, sous les ordres de Maurice Papon. Leur témoignage est décisif et permet à Jean-Luc Einaudi de gagner son procès et de voir reconnaître la qualification de massacre par le procureur. Cette affaire intervient au moment où la profession des archivistes est accusée de participer à la dissimulation des archives relatives aux épisodes sombres de l’histoire du XXe siècle, à la suite de la publication de l’ouvrage de Sonia Combe, Archives interdites. Les peurs françaises face à l’histoire contemporaine, en 1994.

Cet engagement immédiatement salué par la communauté des chercheurs, divise la profession et leur vaut la désapprobation et les représailles de leur hiérarchie aux Archives de Paris et de leur tutelle au ministère de la Culture. Les deux archivistes voient leur quotidien changer radicalement et deviennent victimes d’humiliations s’apparentant à du harcèlement moral : le traitement des fonds dont ils avaient la responsabilité leur est retiré au profit de tâches subalternes, il leur est interdit d’exercer au contact du public et de participer aux réunions du service, ils n’ont plus accès aux salles d’archives et sont dépossédés de leur équipement de travail, entre autres avanies. Cette situation d’injustice perdure pendant plusieurs années sans que les marques de soutien et les voies de recours au tribunal administratif ne puissent améliorer leurs conditions de travail. La reconnaissance n’intervient qu’à la fin de la carrière et dans les dernières années de la vie de Brigitte Lainé qui a, de nouveau, fait preuve de courage face à ces adversités. Elle est finalement rétablie dans ses droits en 2005 et est reçue au grade de chevalier de la Légion d’honneur dans la promotion du 14 juillet 2015. Pourtant, à l’annonce de sa mort, le 2 novembre 2018, les réactions sont partagées entre l’éloge de son acte courageux et les compliments confinés aux rappels des étapes de sa carrière professionnelle et de ses contributions scientifiques.

À l’heure où les questions de déontologie et de transparence des activités de l’administration publique se posent de manière toujours plus aiguë, où les attentes démocratiques légitimes des citoyens envers les fonctionnaires s’accroissent, et où le poids de l’histoire du temps présent s’est considérablement développé au sein de la recherche scientifique et de l’opinion publique, le parcours de Brigitte Lainé nous éclaire. Il propose un modèle inspirant de conscience professionnelle pour les jeunes conservateurs et conservatrices du patrimoine que nous sommes.

Nous croyons aux valeurs défendues par Brigitte Lainé et souhaitons, par l’acte symbolique de lui donner le nom de notre promotion, continuer à porter sa mémoire tout au long de notre carrière au service du patrimoine et des citoyens à qui il appartient.

Les élèves de la promotion Brigitte Lainé

Promotion 2020-2021 des élèves conservateurs du patrimoine