« De nos frères blessés », un long métrage de Hélier Sisterne

Un film retrace la vie et l’engagement
de Fernand Iveton
« guillotiné pour l’exemple »
à Alger en 1957

publié le 22 mars 2022

Le film De nos frères blessés, inspiré du roman éponyme de Joseph Andras (2016), lui-même issu du livre de Jean-Luc Einaudi, Pour l’exemple, l’affaire Fernand Iveton, enquête, publié en 1986, préfacé par Pierre Vidal-Naquet, sort sur les écrans. Il restitue la vie brève d’Iveton (1926-1957), son amour pour Hélène, née Ksiazek, en 1921, près de Cracovie, épousée à Alger en juillet 1955, et son combat anticolonialiste pour l’indépendance de l’Algérie avec le parti communiste algérien. Comme l’écrit Pierre Vidal-Naquet : « Son communisme — est-il besoin de le souligner ? — n’est pas une adhésion directe et personnelle à l’ordre (ou au désordre) établi en URSS et dans les “démocraties populaires”, mais une protestation hautement morale et hautement politique contre l’ordre colonial, l’ordre infâme, raciste, qui règne à Alger ».

Le film « De nos frères blessés »
au cinéma le 23 mars 2022



dossier de presse du film de nos freres blesses (format pdf - 4 Mo - 21/03/2022)

Extraits du dossier de presse

Fernand et Hélène Iveton
en 1955



L’affaire qui n’a pas fait scandale


Il y a eu une affaire Audin après l’assassinat en 1957 à Alger du jeune mathématicien Maurice Audin par les militaires français qui l’avaient arrêtés. Mais ce que le militant et chercheur Jean-Luc Einaudi, âgé de 35 ans, a appelé, trente ans plus tard, en 1986, « l’affaire Fernand Iveton », n’avait pas fait scandale au même titre que l’affaire Audin à l’époque où Iveton a été guillotiné. Il a fallu attendre la publication de ce livre d’Einaudi, le premier livre d’un inconnu que l’historien Pierre Vidal-Naquet a accepté aussitôt de préfacer, pour que quelqu’un parle d’une « affaire Fernand Iveton ».

Pourtant, Iveton, était, comme Audin, d’origine européenne et membre de ce parti communiste algérien (PCA) qui avait décidé de participer à la guerre d’indépendance algérienne. Et il a été guillotiné « pour l’exemple », quatre mois, jour pour jour, avant l’arrestation d’Audin, alors que, comme Audin, ce jeune ouvrier né, dans l’Algérie coloniale, d’un père français et d’une mère espagnole n’avait tué personne.

Pour Pierre Vidal-Naquet, Fernand Iveton fut un symbole. Il a écrit dans sa préface, vingt-quatre ans après la fin de la guerre d’Algérie, que « toute bataille idéologique dr mène avec des symboles. Dreyfus fut un symbole. Maurice Audin […] fut lui aussi un symbole. Il représenta pour tous — en France — la victime de l’activité criminelle des parachutistes du général Massu et de MM. Molet et Lacoste, pour s’en tenir à quelques noms eux aussi symboliques. Ce symbole fut assez fort pour s’imposer à l’Algérie indépendante qui donna le nom de Maurice Audin à une place au centre d’Alger. Le nom d’Iveton n’eut pas un tel poids, et si son geste fut, au plus haut degré, symbolique […], ce symbole ne s’imposa pas, pas plus en France où la lutte pour le sauver fut menée avec une certaine mollesse, qu’en Algérie ».

Fernand Iveton a été exécuté à l’aube du 11 février 1957 en même temps que Mohamed Lakhneche et Mohamed Ouenouri. Les exécutions capitales ont été un élément important dans les origines de ce qu’on a appelé la « bataille d’Alger », comme le souligne un article publié sur le site 1000autres.org. Avant son exécution, au greffe de la prison, il déclara : « La vie d’un homme, la mienne, compte peu. Ce qui compte, c’est l’Algérie. C’est son avenir. Je suis persuadé que l’amitié entre Français et Algériens se ressoudera ». Et dans le couloir, il cria « Tahia El Djazaïr ! Vive l’Algérie ! »

Jean-Luc Einaudi, né en 1951 et qui était un petit garçon à l’époque de la guerre d’Algérie, a rencontré Hélène Iveton, qui avait été recueillie dans la commune communiste d’Arcueil et arrivait à l’âge de la retraite. Elle était logée dans la Cité HLM des Irlandais, à l’escalier 17, Bâtiment G, grâce à la ville qui l’avait employée en 1961 comme femme de service dans l’une de ses colonies de vacances, puis l’avait aidée à travailler dans des restaurants d’entreprise de l’Electricité Gaz de France jusqu’à sa retraite. Elle résida 37 ans à Arcueil, jusqu’à sa mort le 10 mai 1998, à l’âge de 76 ans. Lors de ses obsèques au cimetière d’Annet-sur-Marne (Seine et Marne) — la commune où elle où elle avait rencontré Fernand Iveton en 1953, lorsqu’elle travaillait le soir comme serveuse dans la pension de famille « Le Café bleu » après sa journée d’ouvrière dans une tannerie de Lagny-sur-Marne, il n’y avait guère que Jean-Luc Einaudi pour l’accompagner.

C’est en recueillant les souvenir d’Hélène Iveton qu’Einaudi a fait son enquête. Elle lui a raconté qu’après être venue rejoindre Fernand à Alger en 1954 au Clos-Salembier, et l’avoir épousé le 25 juillet 1955, elle avait compris son engagement au parti communiste algérien, un parti dont les responsables avaient applaudi au déclenchement de la guerre d’indépendance algérienne le Premier novembre 1954 et, à partir de mars 1955, avaient fait le choix d’y participer pleinement. Mais sur la base de certains principes dans la conduite d’une lutte armée qui s’accompagnait toujours d’un travail politique pour rassembler dans la lutte pour l’indépendance des personnes de toute origine vivant en Algérie. Une autre page de notre site restitue ce contexte.

Deux mois, jour pour jour, après leur mariage, le parti communiste algérien a été interdit.

Hélène a raconté à Jean-Luc Einaudi comment Fernand, ouvrier tourneur à l’usine à gaz Hamma, a été arrêté pour avoir posé une bombe dans un local désaffecté de l’usine, après avoir pris ses précautions pour que l’explosion n’occasionne aucune victime mais uniquement des dégâts matériels. La bombe devait exploser à 19h30 après le départ du personnel. Iveton est torturé à l’eau et à l’électricité. En vertu des pouvoirs spéciaux votés en mars 1956 à la demande du président du Conseil, le socialiste Guy Mollet, et des décrets d’application qui ont suivi, il a comparu dix jours plus tard en flagrant délit devant un tribunal militaire. Il n’y a eu aucune instruction préalable [1].

Hélène a rencontré aussitôt l’avocat communiste Gaston Amblard qui était prêt à défendre Iveton et était présent à Alger pour défendre le jeune appelé communiste Alban Liechti qui refusait, comme une poignée de jeunes communistes, de porter les armes. Mais le parti communiste français désapprouvait l’orientation du parti communiste algérien. Il estimait que ce n’était pas à ses responsables de fixer l’orientation politique des communistes en Algérie mais au bureau politique du parti communiste français, et il s’opposa à ce que Gaston Amblard le défende. Pour Léon Feix, chargé au comité central des affaires coloniales, « Il n’en est pas question ! C’est une provocation ! Il [Iveton] n’avait pas à faire cette connerie ! » Comme le montre le film, deux avocats du barreau d’Alger ont donc été commis d’office, un avocat expérimenté, Maître Lainné, et un avocat stagiaire, Maître Smadja.

Le 25 novembre 1956, onze jours après son arrestation, Iveton est condamné à mort par les sept juges du tribunal militaire. Ses avocats se pourvoient en cassation, mais leur demande est immédiatement rejetée. Ils font alors une demande de grâce, à laquelle se joint l’avocat communiste Joë Nordmann, mandaté par la Fédération CGT de l’énergie dont Iveton avait été l’un des militants, avec, cette fois, l’aval du PCF. Mais le parti communiste français n’a pas mené campagne en faveur de Fernand Iveton.

Le film restitue l’audition des trois avocats par le président de la République, René Coty. Comme l’a écrit Benjamin Stora dans le dossier de presse du film, le Conseil supérieur de la magistrature et son vice-président, le garde des Sceaux, François Mitterrand, comme le président du Conseil, Guy Mollet, ont préconisé le refus de la grâce. La chose est maintenant établie grâce à l’ouverture des archives de la chancellerie, même si François Mitterrand ne l’a jamais reconnu. En revanche il a confié à des proches que le souvenir de ces exécutions capitales de la guerre d’Algérie a pesé sur sa décision en 1981 de promouvoir l’abolition de la peine de mort en France.

En ces soixante ans de la fin de la colonisation et de la guerre d’Algérie, ce film contribue à restituer à l’affaire Fernand Iveton, « guillotiné pour l’exemple », sa place essentielle. L’auteur de La Question, Henri Alleg, a écrit : « Fernand Iveton était de cette élite ouvrière européenne qui a pu se dégager de la mentalité colonialiste. Il avait très tôt assimilé cette notion d’indépendance, à l’image d’autres Européens militants du PCA, comme Henri Maillot, Maurice Laban, Maurice Audin et d’autres. A ses yeux, la seule issue pour les Européens était de se détacher du système colonial ».

Histoire coloniale et postcoloniale


Le Louxor - Palais du cinéma
170, boulevard Magenta - 75010 Paris

La projection sera suivie d’un échange avec le réalisateur
et Gilles Manceron, spécialiste de l’histoire de l’Algérie

Bande-Annonce


[1Voir Sylvie Thénault, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie, préface de Jean-Jacques Becker, postface de Pierre Vidal-Naquet, éd. La Découverte, 2001 — réédité en 2004 dans la collection de poche « Sciences humaines ».