Thabo Mbeki victime collatérale du discours de Dakar ?

publié le 28 août 2007 (modifié le 15 septembre 2019)

Le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet 2007 a été particulièrement mal reçu en Afrique. On comprend donc que l’évocation par le président français d’une lettre de félicitation — elle figure vers le bas de cette page — que lui a adressée Thabo Mbeki, président de la République sud-africaine, y ait causé une certaine surprise.

A la suite des remous provoqués par ce qui apparaît comme une vaine tentative pour sauver un discours calamiteux, une mise au point de la présidence sud-africaine rappelle que les félicitations de Thabo Mbeki ne concernaient que le soutien de la France au développement de l’Afrique.

[Première mise en ligne le 24 août 2007, mise à jour le 28 août]
Thabo Mbeki et Nicolas Sarkozy, le 11 juin 2007, lors de la réunion du G8 à Heiligendamm (photo : Michael Urban / AFP)

Un message [de Thabo Mbeki] caché

Le 13 août 2007, une lettre de Nicolas Sarkozy adressée à Thomas Mbeki en réponse à un message du président sud-africain apparaissait sur le site Internet de l’Elysée. Le même jour, l’information était reprise dans un article du Monde (daté du 14 août).

Le message de Thabo Mbecki n’était alors pas connu, sinon par les extraits publiés dans l’article de Philippe Bernard :

Le président sud-africain Thabo Mbeki remercie M. Sarkozy pour son discours de Dakar sur l’Afrique

par Philippe Bernard, Le Monde, du 14 août 2007




Accueillie fraîchement à Dakar, qualifiée de « condescendante » par nombre d’observateurs, l’« adresse aux jeunes d’Afrique » prononcée par Nicolas Sarkozy, le 26 juillet, lui vaut a posteriori les félicitations de Thabo Mbeki, président de l’Afrique du Sud, première puissance du continent. Dans une lettre adressée au président français et rendue publique par l’Elysée, lundi 13 août, M. Mbeki adresse « sans hésitation des remerciements appuyés » à M. Sarkozy pour ce « discours puissant et émouvant ».


« Ce que vous avez dit à Dakar, monsieur le président, écrit le chef de l’Etat sud-africain, m’a indiqué que nous avons de la chance de pouvoir compter sur vous comme citoyen de l’Afrique, comme un partenaire dans le long combat pour mener à bien la vraie renaissance de l’Afrique dans le contexte de la renaissance de l’Europe et du reste du monde. »

Dans ce discours présenté comme le point fort de son premier voyage africain, le président français avait dénoncé longuement l’esclavage et les effets pervers de la colonisation tout en refusant toute repentance. Comme pour équilibrer les torts, il avait appelé les Africains à faire leur autocritique, désignant certains éléments de l’identité africaine comme responsables du sous-développement.

« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. [...] Jamais il ne s’élance vers l’avenir. [...] Dans cet univers où la nature commande tout [...], il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès », avait déclaré M. Sarkozy, traité dès le lendemain de « donneur de leçon » par la presse sénégalaise et critiqué pour avoir dédouané la colonisation sous couvert de « sincérité ».

Le président sud-africain, lui-même à la tête d’un pays à la lourde histoire coloniale, n’évoque nullement ces passages du discours. Il préfère retenir les phrases qui voyaient le salut du Continent noir dans le métissage de l’Afrique avec l’Europe, fruit de la colonisation mais analysé comme un « appel de la liberté, de l’émancipation et de la justice ».

« Je comprends pleinement le défi face auquel vous nous placez en tant qu’Africains », approuve M. Mbeki, qui cite en français le passage du discours selon lequel « ce métissage, quelles que fussent les conditions douloureuses de son avènement, est la vraie force et la vraie chance de l’Afrique au moment où émerge la première civilisation mondiale ».

M. Sarkozy devrait avoir bientôt l’occasion de poursuivre de visu le dialogue avec M. Mbeki. Annulée au dernier moment, l’étape sud-africaine de son voyage de juillet a été reportée à l’automne.

Philippe Bernard

Tollé en Afrique

La surprise et l’incompréhension ont été grandes devant un tel commentaire émanant d’un homme politique aussi respecté que Thabo Mbeki : beaucoup d’Africains s’étaient sentis insultés par l’arrogance et la profonde méconnaissance de leur continent que révélait le discours du président français — « Thabo Mbeki devait avoir une drôle de traduction du discours de Sarkozy ! » pouvait-on lire sur un blog d’Afrique centrale.

L’historien Achille Mbembe [1], l’un des premiers et des plus véhéments à avoir protesté contre l’Afrique de Nicolas Sarkozy, a interpellé le président sud-africain par un texte intitulé « Has Mbeki endorsed Sarkozy’s racist vision of Africa? » [2] dont voici une synthèse :


Mbeki endosse-t-il la vision raciste de l’Afrique de Sarkozy ?


L’historien commence par rappeler que Nicolas Sarkozy a prononcé son discours de Dakar à l’occasion d’une visite officielle au Sénégal et au Gabon, « deux anciennes colonies françaises où on peut encore voir une partie des 11.000 militaires français qui stationnent sur le continent africain, cinquante ans après les indépendances ». Il avoue sa surprise devant le soutien que le prophète de la renaissance africaine semble apporter à Nicolas Sarkozy à propos d’une allocution qu’il juge intellectuellement incohérente et moralement inacceptable, et qui a été particulièrement mal reçue en Afrique francophone.


Dans l’ignorance de leur contexte, Achille Mbembé refuse de se prononcer sur les extraits de la lettre de Thabo Mbeki rapportés par Le Monde. Mais il évoque la « Lettre du président » du 3 août 2007, dans laquelle Mbeki avait repris certaines des parties les plus acceptables de l’allocution de Sarkozy tout en les commentant de façon positive. Pour Thabo Mbeki le discours de Dakar est « d’une très grande importance pour notre pays », car il vise à « relever le défi que constituent les milliards de pauvres qui vivent au Sud, et particulièrement en Afrique ».

L’approbation par le président Mbeki du discours de Sarkozy à Dakar n’a pas été comprise en Afrique francophone, où la France est largement perçue comme un des principaux obstacles à l’émancipation de l’Afrique — le traitement infligé aux personnes d’origine africaine à l’époque où Sarkozy était ministre de l’intérieur n’ayant fait qu’accroitre le ressentiment.

Achille Mbembe de conclure :

That two years before he exits power, Mbeki would tie his impeccable panafricanist credentials to the fate of a dying colonial French heritage in Francophone Africa is but the latest paradox in the political journey of a man who has thrived on contradictions.

Were he to do so, Mbeki would deeply alienate the Francophone West African elite and intelligentsia, of which South Africa knows so little about.

He would also run the risk of giving his blessing to a profoundly demeaning representation of the continent by an arrogant former colonial power that has, for the last 50 years, actively stood against the African project of emancipation.

One has to ask if the diplomatic advantage is worth it.

Achille Mbembe

_________________________

Que Mbeki, deux ans avant de quitter le pouvoir, associe son image de panafricain irréprochable au sort de l’héritage colonial agonisant de la France en Afrique francophone ne serait que le dernier paradoxe de l’itinéraire politique d’un homme qui a prospéré sur ses contradictions.

S’il en était ainsi, Mbeki s’aliénerait profondément l’élite francophone d’une Afrique occidentale que l’Afrique du Sud connaît si peu.

Il courrait également le risque de cautionner une représentation profondément avilissante du continent par une ancienne puissance coloniale arrogante qui, depuis un demi-siècle, résiste activement au projet d’émancipation africaine.

Le jeu (diplomatique) en vaut-il la chandelle ?

[Traduction libre par LDH-Toulon]

L’Afrique du Sud s’interroge

Devant le tollé provoqué à travers le continent africain par le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, des Sud-Africains ont commencé à se poser des questions au sujet de la lettre de Thabo Mbeki [3]. L’édition du 23 août du quotidien sud-africain du monde des affaires Business day comportait une chronique de Xolela Mangcu exigeant que Mbeki rende publique la lettre qu’il avait écrite a Sarkozy : « We must know what Mbeki said to Sarkozy ». Et voici un extrait d’un autre article du même journal :


Hier [le 22 août], Mukoni Ratshitanga, porte-parole du président a confirmé que Mbeki avait envoyé une lettre de “félicitations” à Sarkozy, dans laquelle le président approuvait certains “aspects” du discours de Sarkozy. « We concur with some of the elements of Sarkozy’s speech in so far as it relates to his commitment to partner the continent in its process of renaissance », a déclaré Ratshitanga. [4]

Une mise au point de la présidence sud-africaine


Dans la soirée du 24 août, après avoir rappelé que le discours sur le colonialisme de Sarkozy au Sénégal le mois dernier avait été jugé raciste et paternaliste envers l’Afrique, la présidence de la République sud-africaine devait préciser que les félicitations de Thabo Mbeki ne concernaient que le soutien de la France à la renaissance et au développement de l’Afrique.





La lettre de Mbeki au président français provoque une vive polémique [5]



le 24 août 2007 - 19:45

Avoir le soutien de la France pour la renaissance et le développement de l’Afrique est une des priorités de l’Afrique du Sud. C’est ce qui a incité le président Thabo Mbeki à adresser une lettre de félicitation au président français, Nicolas Sarkozy, s’attirant par là-même un certain nombre de critiques.

Le courrier de Mbeki a provoqué un grand émoi dans certains milieux. En effet, beaucoup estiment que le discours de Sarkozy sur le colonialisme, prononcé au Sénégal le mois dernier, était raciste et paternaliste envers l’Afrique.
La présidence de la République sud-africaine précise que les félicitations de Mbeki ne concernaient que le soutien de la France à la renaissance et au développement de l’Afrique.

« Par sa lettre de félicitation, le président, sans aborder l’impression d’ensemble laissée par ce discours, a pris acte de l’engagement de la France en faveur du développement du continent africain et de ses peuples » a déclaré Mukoni Ratshitanga, porte parole de la présidence.

Les spécialistes s’accordent à dire que, en tant que militant panafricain, Mbeki ne pouvait cautionner des propos racistes, mais qu’il avait souhaité relever les aspects positifs du discours de Sarkozy.

La République sud-africaine rappelle qu’elle a toujours entretenu de bons rapports avec la France et qu’elle poursuivra dans cette voie.

[ Traduction LDH-Toulon

Le message de Thabo Mbeki

Le message de Thabo Mbeki commençait alors à être diffusée sur Internet [6]


President
Republic of South Africa

August 2, 2007

Mr President,

Yesterday, striving constantly to overcome my primitive understanding of the French language and its poetry, I found time to read the powerful and moving Address you delivered at the University of Dakar, Senegal, on July 26.

Nevertheless, I have no hesitation in saying many thanks for what you said, and the manner and place where you said it.

I would like to believe that I understand fully the challenge you placed at our feet, as Africans, when you said : ’Mais, de ses malheurs, l’Afrique a tiré une force nouvelle en se métissant à son tour. Ce métissage, quelles que fussent les conditions douloureuses de son avènement, est la vraie force et la vraie chance de l’Afrique au moment où émerge la première civilisation mondiale’.

I would also like to believe that I understand fully the task you set us, as Africans, when you said : ’Alors, mes chers Amis, alors seulement, l’enfant noir de Camara Laye, à genoux dans le silence de la nuit africaine, saura et comprendra qu’il peut lever la tête et regarder avec confiance l’avenir. Et cet enfant noir de Camara Laye, il sentira réconciliées en lui les deux parts de lui-même. Et il se sentira enfin un homme comme tous les autres hommes de l’humanité ’.

When you spoke at the University of Dakar you addressed both the African youth and all of us as Africans, regardless of age and place of domicile.

You spoke to us, but I sincerely hope that your message will be heard by the entire human society. It cannot be that anybody can claim that humanity is advancing towards the creation of a global people-centred society while Africa remains mired in the entrenched problems with which all thinking human beings are very familiar.

We will do our best to acquaint our people, our continent and the rest of the world with what you said on July 26 at the University of Dakar.

But beyond this, we will assess what we have to do practically to respond to the challenges you had the courage and the honesty to address when you spoke at the University of Dakar.

A few years ago I communicated the opinion to senior French corporate leaders we were privileged to host in our country, that history has defined France as an African citizen. I said then, that this placed us in the fortunate position that, necessarily, we would have France, a fellow citizen of Africa, on our side, as we strived to respond to our challenges as Africans.

What you said in Dakar, Mr President, told me that we are fortunate that we can count on you as such a citizen of Africa, as a partner in the protracted struggle to achieve the true Renaissance of Africa, within the context of the renaissance of Europe and the rest of the world.

My view was confirmed by what you said in Libreville, Gabon, that : ’Nous voulons aider les pays d’Afrique sur la voie du développement et sur la voie de la diversification … J’aime l’Afrique, j’aime les Africains, je les respecte’.

Mr President, please accept the assurance of our highest fraternal consideration.

Thabo Mbeki

A notre connaissance, ce message n’a pas été publié dans la presse française.
A ce jour il ne figure pas non plus sur le site Internet de l’Elysée.

Dommage, car cela permettrait de mesurer les suites d’une manoeuvre vaine, entreprise pour sauver un discours calamiteux.

La Lettre de Nicolas Sarkozy à Thabo Mbeki [7]



LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Paris, le 13 août 2007


Monsieur le Président,


Je tiens à vous remercier très sincèrement pour le message de félicitations que vous avez bien voulu m’adresser à propos du discours que j’ai prononcé à l’Université de Dakar le 26 juillet dernier.

Je suis très touché que vous ayez pris le temps de lire ce discours auquel j’accordais une importance toute particulière et suis sensible à votre proposition de porter mon message au peuple sud-africain mais aussi au continent africain tout entier.

Venant de vous qui êtes un des dirigeants qui incarnez la fierté retrouvée de l’Afrique et qui contribuez sans relâche à insuffler une nouvelle dynamique à ce continent, je ne peux qu’être honoré d’un tel jugement.

Vous voulez bien souligner « le courage et la franchise » de ce discours de Dakar. Je vous en remercie. Mais vous le savez, l’Afrique a besoin d’amis francs pour relever les défis auxquels elle doit faire face et je suis convaincu qu’elle y parviendra.

Soyez persuadé, Monsieur le Président, que vous pouvez compter sur la France et sur moi-même dans vos efforts en faveur d’une renaissance africaine. J’espère vivement avoir très vite l’occasion d’un échange avec vous sur ce sujet.

Je vous prie d’agréer Monsieur le Président, l’assurance de ma haute considération et amicale.


Nicolas Sarkozy

[1Achille Mbembe, historien camerounais, est professeur de science politique à l’université de Witwatersrand, Johannesbourg, Afrique du Sud. Il a publié «  De La postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine », éd. Karthala, 2000.

[2La plus grande partie du texte de Achille Mbembe a été publiée dans l’édition du 24 août du journal sud-africain Mail and Guardian.

Elle a été publiée le 27 août sur le site Internet du journal : http://www.mg.co.za/articlePage.asp....

[3Un courrier présidentiel qui fait des vagues

La lettre que le Président Mbeki aurait envoyée au Président Sarkozy, après son discours au Sénégal et publiée dans le quotidien Le Monde, provoque la stupeur et l’indignation en Afrique du Sud. Personne ne comprend pourquoi Tabho Mbeki a éprouvé le besoin d’envoyer cette lettre de soutien alors que l’opinion publique africaine a condamné les propos de ce discours que beaucoup analysent comme un discours raciste, reprenant les propos colonialistes les plus éculés de l’opposition entre « la nature « et la « civilisation ». Certains en viennent à se poser la question de savoir si cette lettre est un faux. En tout cas des explications sont à fournir aussi bien du côté de Paris que du côté de Pretoria.

[4Source : deux articles de l’édition du 23 août du quotidien Business day,
http://www.businessday.co.za/articl... ainsi que http://www.businessday.co.za/articl....

[5Le texte d’origine :

Storm follows Mbeki’s letter to French president

France’s commitment to Africa’s renewal and its development are issues that are at the forefront of South Africa’s mission on the continent. That is what prompted President Thabo Mbeki to write a congratulatory letter to French president Nicolas Sarkozy, but there has been some criticism about this.

Mbeki’s letter has created a storm in certain quarters. Many considered Sarkozy’s speech on colonialism in Senegal last month to be racist and patronising about Africa. However, the Presidency says Mbeki was merely commending France’s commitment to working with the people of Africa.

“The Presidency, in his gesture of congratulations, did not focus on this sentiment but acknowledged France’s commitment to the development of the continent and its people,” said presidential spokesperson Mukoni Ratshitanga.

Analysts agree that Mbeki, being pan-Africanist would not endorse racist comments, but that he would focus on the positive aspects of Sarkozy’s speech.

South Africa has reiterated that it has always enjoyed good relations with France and it will continue to do so.

[6Nous avons repris la version du site
http://www.africultures.com/index.a....