ce résistant français qui a rejoint comme cinéaste la résistance algérienne

René Vautier l’indépendant : l’Algérie au cœur
par Marie Chominot

publié le 10 avril 2022 (modifié le 11 avril 2022)

À l’occasion de la parution d’un exceptionnel coffret-livre de DVD des œuvres de René Vautier, cinéaste essentiel et témoin crucial des luttes anticolonialistes, nous en publions l’introduction par l’historienne Marie Chominot, qui retrace le parcours hors norme de ce créateur engagé. Après avoir participé à 17 ans aux combats de la Résistance, René Vautier a témoigné comme cinéaste des luttes d’indépendance des peuples coloniaux, et, dès 1956, a rejoint les responsables du FLN en Tunisie et tourné les premières images dans les maquis algériens. Le 2 avril 2022, la ville de Stains (Seine-Saint-Denis) lui a rendu hommage en donnant son nom à l’auditorium de l’une de ses médiathèques. Lors de l’inauguration, le maire était entouré de représentants de familles de la commune liées à cette histoire et de responsables d’associations engagées dans le travail sur la mémoire de la guerre d’indépendance algérienne.


Un événement : en mars 2022, Les Mutins de Pangée & Ciao Film publient un coffret de quatre DVD et un livre, René Vautier anticolonialiste, rassemblant « dix-sept films dont l’un des plus puissants réalisés sur la guerre d’Algérie, Avoir 20 ans dans les Aurès (1972) dans une version restaurée ainsi que de nombreux compléments pour (re)découvrir l’œuvre d’une extraordinaire diversité (fictions et documentaires) d’un cinéaste essentiel, témoin crucial d’une époque libératrice et pleine d’espoir, celle des décolonisations, filmée du côté des peuples en marche ».

Cette entreprise éditoriale d’envergure mérite d’être saluée et largement connue. Nous entendons y contribuer en publiant ici l’introduction au livre inclus dans le coffret, rédigée par l’historienne Marie Chominot [1].


Elle y montre bien comment l’engagement anticolonialiste de René Vautier (1928-2005) a commencé dès l’immédiat après-guerre avec le film Afrique 50 (1949), illustrant la domination coloniale dans l’Afrique subsaharienne. Laquelle apparaîtra à ses yeux comme l’extension logique de l’impérialisme colonial français en Algérie, à la dénonciation duquel il consacrera ensuite toute sa carrière de cinéaste au service des luttes anticolonialistes.

Et s’il est vrai, comme l’écrit Marie Chominot, que Vautier aura toujours gardé « l’Algérie au cœur », il n’oubliera jamais que le colonialisme qui y sévit durant cent trente-deux ans s’était également étendu dans bien d’autres sociétés, tout particulièrement en Afrique subsaharienne. En témoigne par exemple une « interview oubliée » du leader nationaliste Thomas Sankara réalisée par René Vautier en 1984 et opportunément republiée récemment par Afrique XXI.

René Vautier l’indépendant : l’Algérie au cœur

par Marie Chominot



Marie Chominot

L’Algérie – son histoire, sa lutte pour l’indépendance, son destin en tant que nation – est au cœur de l’œuvre de René Vautier, cinéaste engagé qui, depuis plus de six décennies, réalise des films de combat contre toutes les formes d’oppression et d’exploitation, qu’elles soient politiques, économiques ou culturelles. Son cinéma, Vautier le définit lui-même comme un « cinéma d’intervention sociale » : « Filmer ce qui est, pour agir sur le développement de cette réalité. »



Le combat a précédé le cinéma dans la vie de ce jeune Breton, né en 1928, qui, à quinze ans, s’engage dans la Résistance. De cette première expérience de guerre, il ressort fondamentalement pacifiste et décidé à poursuivre le combat non avec des armes mais avec une caméra : arme de témoignage et instrument de paix. À cette fin, il passe en 1946 le concours d’entrée à l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC) dont il sort en 1948 major de la section réalisation/documentaires.

L’année suivante, la Ligue française de l’enseignement lui commande un reportage destiné aux écoliers et montrant « comment vivent les villageois d’Afrique occidentale française ». La confrontation avec l’Afrique coloniale est violente et Vautier, se refusant à faire la publicité de la mission éducative que la France prétend poursuivre dans ses colonies, filme l’exploitation des populations et des ressources locales, la misère mais aussi la répression arbitraire menée par l’armée française. À partir des quelques bobines qu’il parvient à sauver de la confiscation, il monte Afrique 50, véritable poème visuel, coup de poing formel et politique.

Considéré aujourd’hui comme le « premier film anticolonialiste français », Afrique 50 est interdit à l’époque et vaut à son auteur un an de prison (pour avoir « procédé à des prises de vues sans l’autorisation du gouverneur de la Haute-Volta »).

Il récidive en 1954 en relatant l’histoire de la conquête de l’Algérie en 1830, images, textes et témoignages des acteurs de l’époque à l’appui (trouvés à la BNF) : une histoire de fer, de feu et de sang. Dans Une nation l’Algérie, réalisé alors que vient d’éclater l’insurrection nationaliste en Algérie, Vautier dévoile l’histoire de cette nation avant la colonisation française et conclut que « de toute façon l’Algérie sera indépendante et qu’il conviendra de discuter avec ceux qui se battent pour cette indépendance avant que trop de sang ne coule ».

Ce discours est insupportable aux tenants de l’Algérie française et l’auteur, poursuivi pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’État », bascule bientôt dans la clandestinité et une forme de lutte plus radicale aux côtés des indépendantistes algériens. En 1956, il gagne la Tunisie où, tout en réalisant des films pour cet État nouvellement indépendant (notamment, Les Anneaux d’or, réalisé par Vautier mais signé par le réalisateur tunisien Sassi Rjeb afin d’être présenté sous le drapeau tunisien au Festival de Berlin-Ouest, où il obtient en 1958 l’Ours d’argent), il prend contact avec le Front de libération nationale algérien (FLN).

Dans les maquis algériens en 1957

Après des cinéastes américains (Herb Greer et Peter Throckmorton en Oranie fin 1956) et algérien (Djamel Chanderli dans le Nord-Constantinois en 1957), Vautier part filmer dans les maquis algériens en 1957 (dans les Aurès-Nemenchas et à la frontière algéro-tunisienne, le long du barrage électrifié que l’armée française est en train d’édifier) tout en formant un petit groupe de combattants au maniement de la caméra. Ces images servent de support à des reportages courts pour la télévision, diffusés notamment dans le bloc de l’Est, mais surtout au film Algérie en flammes dont Vautier assure le montage à Berlin-Est début 1958, en version française, allemande et arabe.

À l’encontre de la propagande française qui présentait les « fellaghas » algériens comme des bandes inorganisées de « hors-la-loi » et des barbares sanguinaires, le film révèle l’existence d’une armée régulière (l’ALN), proche du peuple et efficace dans sa lutte pour l’indépendance. Tandis que le film est largement diffusé à travers le monde, concourant à la reconnaissance du problème algérien et à l’internationalisation du conflit, son auteur, victime des divisions internes au sein du FLN, passe vingt-cinq mois dans une prison algérienne en Tunisie.

Ces images sont également intégrées au premier film produit en 1961 par le service cinéma du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) afin d’être projeté à la tribune de l’ONU : Djazaïrouna (Notre Algérie).

À Tunis, en 1961, il réalise avec Yann Le Masson et Olga Poliakoff un court-métrage à partir des dessins et des témoignages d’enfants algériens réfugiés dans les camps de la frontière, dont certains sont orphelins (J’ai huit ans) : à leur manière, ils disent l’horreur de cette guerre qui a semé la peur, la mort et l’exil dans leurs familles.

Dans l’Algérie fraîchement indépendante de l’été 1962, René Vautier participe à la mise en place des institutions cinématographiques du nouvel État en créant le Centre audiovisuel d’Alger, destiné à former cinéastes et techniciens, qu’il dirige jusqu’en 1965. Avec ses premiers élèves (dont Ahmed Rachedi), il livre en 1963, avec Peuple en marche, un documentaire sur les premiers mois de l’Algérie indépendante, en marche vers l’avenir et la reconstruction, affrontant la bataille du développement. En 1965, il travaille avec Mouloud Mammeri au scénario d’un film sur l’histoire de la colonisation et des luttes de décolonisation, dont la réalisation est confiée à Ahmed Rachedi par le jeune Centre national du cinéma algérien (CNC) créé et dirigé par Mahieddine Moussaoui : L’aube des damnés. Parallèlement, il est conseiller à la production pour la première grande fiction algérienne sur la guerre qui vient de s’achever : Le Vent des Aurès, du cinéaste algérien Mohamed Lakhdar-Hamina qui remportera la Palme d’or à Cannes, dix ans plus tard, pour Chroniques des années de braise.

L’aventure algérienne de René Vautier aurait pu s’arrêter là puisqu’il revient en France en 1966 et s’installe en Bretagne où il crée en 1969 une coopérative ouvrière de production — l’UPCB (Union de production cinéma Bretagne) — afin de pouvoir réaliser des films hors des circuits de production classiques, liés à la télévision et qui n’acceptent pas les voix discordantes.

Moins guidé par les urgences de l’histoire, dans le temps long de l’après-guerre, il entreprend alors, parallèlement à ses autres projets consacrés notamment à la Bretagne et aux luttes ouvrières, un travail de longue haleine et, jusqu’au milieu des années 1980, collecte des centaines de témoignages, dans les deux camps, avec l’idée de faire dialoguer les mémoires et de conserver des traces de cette guerre pour l’histoire. À partir des récits d’anciens appelés du contingent, il réalise en 1972 Avoir vingt ans dans les Aurès, son film de fiction le plus connu : sept jours de la vie d’un commando de chasse dans les Aurès, en avril 1961 ou « comment peut-on mettre des jeunes gens en situation de se conduire en criminels de guerre ? ».

Basé sur l’expérience et le récit (Le Désert à l’aube) de Noël Favrelière, jeune appelé qui a déserté et rejoint le camp algérien avec le prisonnier dont il avait la garde, le scénario est informé par des centaines de témoignages et entend montrer une guerre que les autorités avaient voulue sans images. « Chaque scène est une reconstitution fictionnelle dont l’authenticité peut être vérifiée par au moins cinq personnes », indique Vautier en 1972 alors que le film vient d’obtenir le Grand Prix de la critique internationale au festival de Cannes. Comme dans La Folle de Toujane (réalisé en 1974 et inspiré d’un fait divers dont il avait été témoin parmi les réfugiés algériens en Tunisie), il intègre dans cette fiction ses propres images d’archives, tournées pendant la guerre et notamment ces plans très impressionnants des victimes du bombardement français sur le village de Sakhiet-Sidi-Youssef en février 1958. La Folle de Toujane, sous-titré « comment on devient un ennemi de l’intérieur » interroge la double notion de colonisation extérieure et intérieure : un jeune instituteur breton, témoin des luttes pour l’indépendance en Tunisie et en Algérie, rentre au pays avec la conscience que l’on doit se battre contre l’État centralisateur pour la préservation d’une culture bretonne et la défense économique d’une région, pour vivre et travailler là où l’on est né.

Au début de l’année 1973, c’est pour un film sur la guerre d’Algérie que René Vautier met sa vie en danger lors d’une grève de la faim de trente-et-un jours : le visa de distribution ayant été refusé pour le documentaire de Jacques Panijel Octobre à Paris, tourné au début de l’année 1962 et portant témoignage du massacre des Algériens commis à Paris par les forces de l’ordre le 17 octobre 1961, Vautier exige et finit par obtenir la « suppression de la possibilité, pour la commission de censure cinématographique, de censurer des films sans fournir de raisons et l’interdiction, pour cette commission, de demander coupes ou refus de visa pour des critères politiques ».

L’aventure de l’UPCB se termine en 1981, mais René Vautier ne renonce pas à produire et diffuser des films hors des canaux officiels. Il fonde alors l’association « Images sans chaînes » pour organiser la diffusion militante des films et des émissions interdits à la télévision française et réalise plusieurs documentaires en collaboration avec la télévision algérienne. En 1984, La nuit du dernier recours revient, témoignages français et algériens à l’appui, sur la genèse du 1er novembre 1954 et le déroulement de cette première journée de l’insurrection algérienne. En 1987, Déjà le sang de Mai ensemençait Novembre interroge le temps long de la colonisation et tente d’expliquer comment, après plus de cent vingt ans d’occupation française et de régime d’apartheid, le peuple algérien en est venu à prendre les armes pour récupérer sa souveraineté.

Des heures d’entretiens avec des acteurs de la guerre d’indépendance algérienne

Entre 1980 et 1985, Vautier enregistre, de part et d’autre de la Méditerranée, des heures d’entretiens avec des acteurs (« historiques » et anonymes) et des victimes de la guerre d’indépendance algérienne. Il a alors en vue de réaliser, en images, une autre histoire de la guerre, telle qu’elle n’a jamais été montrée, une « histoire audiovisuelle de la guerre d’Algérie, racontée par ceux qui, Français ou Algériens, l’ont vécue dans leur chair ». Ce projet intitulé Images d’Histoire, histoires d’images ne verra pas le jour en tant que tel, mais le cinéaste met à la disposition de la justice un certain nombre des témoignages déjà tournés lors du procès intenté en 1985 par le député Jean-Marie Le Pen aux journaux Le Canard enchaîné et Libération pour diffamation à propos de son action en Algérie (l’objet du délit étant de le qualifier de « tortionnaire » alors que tous les faits liés à la guerre ont été comme effacés par les diverses lois d’amnistie post-1962).

La même année, il réalise A propos de… l’autre détail à partir des témoignages de victimes algériennes torturées pendant la guerre — notamment par le lieutenant Jean-Marie Le Pen — et des analyses de l’historien Pierre Vidal-Naquet et de Paul Teitgen, ancien responsable de la police pendant la bataille d’Alger qui démissionna pour protester contre les tortures et les exécutions sommaires.

Fidèle à son parcours de cinéaste engagé, René Vautier a toujours eu à cœur, surtout sur le sujet sensible de la guerre d’Algérie, de réaliser ses films comme des « dialogues d’images : le réalisateur prend parti, il s’engage d’un côté mais il donne aussi la parole aux gens d’en face ». C’est ainsi qu’en 1971, il livre avec Techniquement si simple le témoignage effarant d’un ancien soldat français qui se remémore, tout en mangeant et buvant goulument, son expérience en Algérie pendant la guerre : simple « technicien » et comme déconnecté des conséquences de son travail technique, il explique comment il installait des mines sur la zone du barrage frontalier, autant d’objets de mort semés dans le sol algérien qui, des années après l’indépendance, continuent à tuer et à mutiler des civils.

Victimes de la censure, mais aussi des conditions de leur réalisation et de leur diffusion (dans un cadre militant, dans le feu de l’action et des révolutions), bien des images filmées par René Vautier depuis le début des années 1950 ont aujourd’hui disparu. Si la Cinémathèque française a recensé 180 films, son œuvre reste largement dispersée et invite à un patient travail de recherche, d’identification et de restauration pour la faire connaître aux nouvelles générations. C’est l’objet du présent coffret DVD qui, à côté du très connu Avoir 20 ans dans les Aurès, permettra de découvrir ou redécouvrir bon nombre de ces images rescapées.


La ville de Stains a rendu hommage à René Vautier


Le 2 avril 2022, la ville de Stains (93) a rendu hommage à René Vautier en baptisant l’auditorium de sa Médiathèque-Louis Aragon du nom de ce cinéaste. Le maire, Azedine Taïbi, a procédé à cette inauguration en présence de divers membres de familles de cette commune liées à cette histoire et de représentants d’associations de la région engagées dans le travail sur la mémoire et l’histoire de la guerre d’indépendance algérienne. La cérémonie a été suivie d’une rencontre avec l’historien Gilles Manceron.


Le maire de Stains, Azedine Taïbi, le responsable de l’association Les Oranges, M’hamed Kaki, et Djoudi Bédar, habitant de Stains dont la sœur aînée, Fatima, à l’âge de 15 ans, a fait partie des victimes du 17 octobre 1961.


[1Marie Chominot est l’autrice d’une thèse intitulée Guerre des images, guerre sans image ? Pratiques et usages de la photographie pendant la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), université Paris-VIII, 2008.