toutes hostiles aux instrumentalisations politiques de l’histoire

Réactions algériennes au rapport Stora et à la question de la libre consultation des archives

publié le 25 janvier 2021 (modifié le 31 janvier 2021)

Après la remise le 20 janvier 2021 au président de la République du rapport de Benjamin Stora sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie, plusieurs réactions sont intervenues en Algérie. Ci-dessous, l’interview de Benjamin Stora par Nadjia Bouzeghrane paru dans le quotidien El Watan le 23 janvier, les réactions des universitaires algériens, Fouad Soufi, Amar Mohand-Amer, Mohamed El Korso et Hassan Remaoun, ainsi que celle de Fadhila Chitour-Boumendjel, nièce de l’avocat Ali Boumendjel assassiné en 1957 à Alger par les militaires français qui le détenaient. Sa tante, Malika Boumendjel, n’a cessé de demander aux autorités françaises la vérité sur la mort de son mari. Elle est morte le 11 août 2020 à l’âge de 101 ans sans jamais avoir reçu de réponse ni une parole de réconfort de leur part.

Benjamin Stora, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Algérie :
« Il y a une histoire sur laquelle on peut s’appuyer
pour trouver du commun »

par Nadjia Bouzeghrane, publié dans El Watan, le 23 janvier 2021. Source

L’historien Benjamin Stora a remis, mercredi, au président français, Emmanuel Macron, son rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie (1954-1962) pour tenter de « décloisonner » des mémoires divergentes et douloureuses entre les deux pays, aux relations aussi étroites que complexes. Spécialiste reconnu de l’histoire contemporaine de l’Algérie, il explique dans cet entretien qu’il a « préféré adopter une démarche pratique, pragmatique plutôt que de rester dans la dénonciation idéologique du colonialisme (beaucoup de discours ont été déjà prononcés sur cette question) ».


Vous avez été chargé par le président Macron de « dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie ». N’est-ce pas une mission lourde et délicate que vous a confiée le président Macron ? Comme est lourde la longue période de la colonisation suivie de la guerre d’indépendance de l’Algérie…

Le rapport remis au président de la république française, Emmanuel Macron, a effectivement pour objectif de dresser un inventaire, en vue d’une « réconciliation des mémoires ». Mais comment est-ce possible alors que les versions que l’on propose de l’histoire de la guerre sont tellement divergentes des deux côtés de la Méditerranée. Le rapport que j’ai écrit, seul et sans assistance particulière, n’élude pas la question, mais ne prétend pas la résoudre.

Il ne s’agit pas d’écrire une histoire commune entre Algériens et Français. Je ne crois pas à cette possibilité tant les points de vue, mais aussi les imaginaires, sont différents. On ne peut pas réconcilier l’irréconciliable, et je n’ai pas cette prétention. On parle d’une histoire coloniale où, d’un côté, il y a eu dépossession des terres, des massacres, des déportations de population, et de l’autre côté des gens qui ont pensé qu’ils apportaient la civilisation, la culture et qui ont estimé qu’ils ont construit un pays avec des routes, des hôpitaux, etc. Deux visions évidemment opposées, irréductiblement.

Mais, derrière ces visions, il y a quand même un espace mixte culturel qui s’est créé, des histoires qui se sont nouées, un univers du contact, du vivre-ensemble qui a existé. Donc il y a quand même une histoire sur laquelle on peut s’appuyer, non pas pour réconcilier ce qui ne peut pas l’être, mais pour trouver du commun. Des points de passage, des pistes de réflexion qui permettent d’envisager à certains égards un avenir en commun à partir d’initiatives particulières. Qui peuvent concerner le respect des morts, la question des disparus, les archives… Bref, j’ai préféré adopter une démarche pratique, pragmatique plutôt que de rester dans la dénonciation idéologique du colonialisme (beaucoup de discours ont été déjà prononcés sur cette question).

Quels sont les traits saillants de l’enquête mémorielle que vous avez réalisée ?

Le rapport évoque notamment plusieurs dossiers : les essais nucléaires, les archives, les cimetières, les disparus. Il n’y a pas de hiérarchie. Mais j’ajouterai un autre point : la création d’une sorte d’Office franco-algérien de la jeunesse, qui s’occuperait notamment de concevoir et réaliser des productions audiovisuelles. Et il serait important bien sûr de faciliter d’une manière générale la circulation des hommes entre les deux pays.

Montage du quotidien Echorouk avec la photo d’Ali Boumendjel

Sur les dégâts humains et matériels causés par les essais nucléaires réalisés pendant et après l’indépendance au Sahara, on pourrait lancer un inventaire des actions à mener sur les lieux et repérer les populations encore concernées. Il y a eu certainement un retard pris. Sachant que ces essais ont continué après l’indépendance en vertu des Accords d’Evian. Ce qui est certain, c’est que les Français ont donné la priorité, pour traiter les conséquences des essais nucléaires, aux sites de Polynésie.

Il faut désormais rattraper ce retard. J’ajouterai deux préconisations : la reconnaissance par la France de l’assassinat du grand militant nationaliste algérien, Ali Boumendjel, avocat de Messali Hadj, puis ami et compagnon de Ferhat Abbas ; et l’entrée au Panthéon de Gisèle Halimi, militante anticolonialiste.

La question des excuses est-elle abordée ?

Oui, je parle de cette question. En France, on parle aussi de « repentance » qui évite de traiter concrètement toutes les questions mémorielles. Voici, textuellement, ce qui est écrit dans le rapport remis mercredi au président de la République française : « On sait que depuis plusieurs années les autorités algériennes réclament des ‘‘excuses’’ à propos de la période de la colonisation. Dans la lignée des discours présidentiels français précédents, ce geste symbolique peut être accompli par un nouveau discours. Mais est-ce que cela sera suffisant ? N’est il pas nécessaire d’emprunter d’autres chemins, de mettre en œuvre une autre méthode pour parvenir à la ‘‘réconciliation des mémoires’’ ? »

Dans mes propositions, je ne recommande pas une loi mémorielle qui entraverait tout exercice critique de l’histoire. De même, je ne recommande pas un « grand discours » présidentiel, mais je pense qu’il est nécessaire d’emprunter d’autres chemins pour bâtir une juste mémoire. Il faut regarder les enjeux dans d’autres pays à cet égard, comme au Japon ou en Afrique du Sud.

Pour guider ce travail majeur et massif, j’ai proposé de créer une « Commission Mémoire et Vérité » (s’inspirant directement de l’Afrique du Sud), avec pour priorité de soutenir les commémorations (19 Mars, 25 Septembre, 17 Octobre) et le recueil des mémoires.

Dans ce cadre, j’ai proposé d’établir un guide des disparus, de dresser un inventaire des lieux des essais nucléaires en Algérie et leurs conséquences, de partager les archives (avec un travail en profondeur et de numérisation dans la continuité de l’accord de coopération datant du 6 mars 2009 entre les deux pays), de faire l’histoire des camps d’internement en France des Algériens (il y en a quatre), de soutenir l’idée que des noms de rue mettent en exergue des Français qui ont refusé le système colonial, de restituer les corps et restes des musées, de développer la coopération universitaire, de restituer plusieurs objets symboliques, de faire un travail foncier dans les manuels scolaires mais aussi de la colonisation. Je propose, également, de faire un travail commun de médiation (réédition de livres, films de cinéma ou documentaires), car pour l’historien, l’outil audiovisuel est un instrument décisif pour la préservation des mémoires.

Plus qu’un discours, je recommande donc des actes concrets qui au final « fabriquent » une politique pour aller au-delà des guerres de mémoires, au-delà du conflit entre la France et l’Algérie, pour qu’enfin la réconciliation attendue s’ouvre.

Dépassionner l’histoire, réconcilier les mémoires, est-ce le rôle de l’historien ?

Le travail historique permet de s’approcher de la vérité, en croisant les sources d’archives, en recueillant la parole des témoins, en s’appuyant sur la presse, etc. Mais l’histoire s’écrit toujours en fonction des combats, des demandes du présent. Par exemple, de grands historiens, comme Pierre Vidal-Naquet, se sont engagés dans les combats de la décolonisation, ou en défense des droits et libertés démocratiques.

En poursuivant mon travail de connaissance de cette période, la guerre, le nationalisme, la décolonisation, je suis forcément engagé dans les batailles du présent. Donc, dans le passage, la transmission, la réconciliation des mémoires…

La question mémorielle sur la colonisation française en Algérie est au cœur du quinquennat d’Emmanuel Macron. Pourquoi, selon vous, lui plus que ses prédécesseurs ? Tout comme le temps de l’apaisement des mémoires, celui de la reconnaissance de la colonisation et de ses crimes est-il là ?

Après l’indépendance, les guerres sans fin de mémoires ont démarré. On l’a vu en France, avec l’impossibilité de trouver une date de commémoration de la fin de la guerre d’Algérie. En 2016, François Hollande retient la date du cessez-le-feu du 19 Mars 1962, mais elle a toujours été contestée par l’extrême droite et une partie de la droite, au motif que d’autres morts ont été déplorés après : la fusillade de la rue d’Isly, les enlèvements d’Européens à Oran, les massacres de harkis… On l’a vu aussi avec la loi du 25 mars 2005 reconnaissant « l’aspect positif de la colonisation ».

Ce n’est qu’à la suite d’une pétition lancée par des historiens, chercheurs et enseignants que son article 4 a été déclassé par le Conseil constitutionnel puis abrogé par un décret. Dans les années 1980 en France, les enfants des immigrés algériens ont commencé à se manifester, ils ont organisé des marches, dont celle pour l’égalité et contre le racisme de décembre 1983, des rassemblements, des concerts.

Les appelés du contingent se sont battus pour obtenir une carte d’ancien combattant. Mais dans les années 1980, François Mitterrand, qui a été un acteur clef de la guerre d’Algérie, est à l’Elysée. Ministre de l’Intérieur puis de la Justice entre 1954 et 1957, il a joué un rôle dans la condamnation à mort et l’exécution de nationalistes algériens, dont le militant anticolonialiste Fernand Iveton. Il faut se rappeler qu’un an après son arrivée à l’Elysée, le gouvernement Mauroy présente un projet de loi sur « certaines conséquences des événements d’Afrique du Nord », qui permet notamment la réintégration dans le cadre de réserve de huit généraux putschistes d’avril 1961 et n’a été adopté qu’à l’aide du 49-3.

Au début des années 2000, une accélération mémorielle se produit. L’Assemblée nationale reconnaît le terme de « guerre d’Algérie » et met fin aux euphémismes sur « les événements ». En 2000, Le Monde, sous la plume de la journaliste Florence Beaugé, publie une série de témoignages de victimes algériennes de la torture, qui fait grand bruit. En 2003, Jacques Chirac se rend en visite d’Etat en Algérie. Un traité d’amitié est envisagé. En 2005, les massacres de Sétif et Guelma, perpétrés le jour de la libération, sont officiellement condamnés.

Les discours restent des dénonciations importantes mais abstraites du système colonial. Comme celui de Nicolas Sarkozy, à Constantine en 2007, qui en évoque « l’injustice » ou celui de François Hollande, à Alger en 2012, qui parle de brutalité. Emmanuel Macron a déjà commencé une opération vérité sur l’Algérie.

En février 2017, pendant la campagne présidentielle, lors d’un déplacement à Alger, il a qualifié le système colonial de « crime contre l’humanité ». En septembre 2018, il a reconnu la responsabilité de l’Etat dans la mort du mathématicien et militant communiste Maurice Audin, officiellement « disparu » pendant la Bataille d’Alger : il a déclaré dans un texte remis à sa veuve que le jeune homme avait « été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires ».

Récemment, il a restitué à Alger les crânes des Algériens tués en 1849 lors de la conquête, et dont les restes étaient conservés au Musée de l’homme, à Paris. Pour lui, la période coloniale et de la guerre est un « poison » dans la société française.

Où en est le dossier des disparus sur lequel travaillent des historiens autour du site
1000autres.org ?

Sur les disparus, il ne faut pas croire que rien n’a été fait, même si le problème demeure. Un collectif d’historiens anticolonialistes a créé un site « Les mille autres disparus » à la suite de la reconnaissance par Macron de la responsabilité de l’Etat français dans la disparition de Maurice Audin – d’où l’expression « les mille autres » pour évoquer le fichier d’un millier de disparus pendant la Bataille d’Alger qu’ils ont pu constituer et mis en ligne.

Le site 1000autres.org


Ils ont lancé un appel pour que les familles de ces disparus presque toujours algériens se manifestent. Les autorités françaises, par ailleurs, ont tenté de repérer, avec l’aide d’associations, les disparus européens pendant la guerre ou juste après, comme à Oran à l’été 1962.

Les cas sont nombreux et divers, et l’on ne peut que passer par les associations et les appels aux familles et aux témoignages pour traiter la question. C’est évidemment difficile, car cette guerre ne fut pas une guerre classique, où on compte les morts et où on préserve les corps et on les enterre. On en a fait disparaître beaucoup dans ce conflit qui s’apparentait à une guerre invisible avec des morts invisibles. Ce qu’il faut, en tout cas, c’est avoir, plus que par le passé, la volonté de s’occuper de cette question difficile et douloureuse.

L’Algérie est très attachée à la restitution des archives détenues par la France et se rapportant à plusieurs périodes de son histoire. N’est-ce pas là un point névralgique à résoudre ? Pourquoi l’Etat français est-il si réticent à les restituer à l’Algérie ? Quelles sont les archives que la France devrait rétrocéder aux Algériens ?

Il faut d’abord une meilleure circulation des archives. Depuis des décennies, l’Algérie réclame la restitution des archives nationales détenues par la France en invoquant les lois internationales qui stipulent que « les archives appartiennent au territoire dans lequel elles ont été produites ».

La France détient toujours ce qu’elle appelle des « archives de souveraineté » (armée, présidence de la République…) et a laissé les archives dites de « gestion » (éducation, hôpitaux…). Il faudrait discuter, négocier sur la restitution d’archives, des originaux. Il faudrait aussi un fonds d’archives commun librement consultable par les chercheurs des deux côtés de la Méditerranée, avec des déplacements facilités. La classification « secret défense » doit aussi être très vite levée pour les documents d’avant 1970.

Cette meilleure circulation doit aussi toucher les images, les représentations réciproques, les découvertes mutuelles, les ouvrages avec des traductions dans les deux langues. Le plus important, sans doute, c’est d’abord la question de la rapidité de la consultation de ce qui est ouvert : il y a un freinage car beaucoup de documents sont tamponnés « secret défense ». Il faut surmonter cet obstacle. Ensuite, deuxième problème important : la circulation des chercheurs et leur accès aux documents. Comment les chercheurs algériens pourront-ils venir en France et consulter les documents et comment des chercheurs internationaux, notamment français, pourront avoir accès aux archives algériennes, voilà aussi une question essentielle pour les deux côtés de la Méditerranée.

L’autre volet de ce dossier, c’est la non-accessibilité de certaines archives frappées du sceau « secret défense » aux historiens. L’Association Maurice Audin a déposé avec des historiens et des archivistes un recours au Conseil d’Etat français pour lever les interdictions administratives d’accès à des fonds documentaires couvrant la période 1940-1970. Avez-vous bon espoir qu’ils obtiennent gain de cause ?

Oui, je crois que ces interdictions administratives seront bientôt levées, grâce à la mobilisation des historiens, des citoyens. Mais il ne faut pas relâcher la pression dans cette mobilisation.




POUR SOUTENIR LE RECOURS DEPOSE AU CONSEIL D’ETAT
SIGNER ET FAIRE CIRCULER LA PETITION
qui a dépassé en quelques mois plus de dix-huit mille signatures





Parmi les préconisations que vous avez faites, quelles sont celles qui sont à même de réconcilier Algériens et Français dans un premier temps ?

Le plus important, donc, c’est la volonté politique pour avancer. Et il y a une bonne raison que cette volonté politique se manifeste. Car l’Algérie est un partenaire essentiel pour la France et pour l’Europe. Avec ses 1400 kilomètres de côtes, l’Algérie, c’est la plus longue frontière avec l’Europe.

Un pays qui abrite ou jouxte de surcroît le plus grand désert du monde, le Sahara, dont l’importance stratégique actuellement n’est pas à démontrer. Donc, il faut bien trouver les voies et moyens d’avancer pas à pas de sorte à ce que la mémoire ne soit plus un obstacle, une entrave à la coopération. Il faut prendre conscience qu’il y a un travail de longue durée à mener.

Avec des actions concrètes. Un travail de pédagogie pour commencer, à travers les manuels scolaires, des films, des rencontres, etc. Pour organiser cela, il serait utile de créer des commissions mixtes. Et pour commencer, en en mettant en place une que je propose de nommer « Mémoire et Vérité ».



Le point de vue de l’archiviste et historien Fouad Soufi

France-Algérie : il faut « sortir de l’argumentation politique »
(Fouad Soufi)

par Salsabil Chellali, dépêche AFP (Tunis) publiée le 22 janvier 2021.

Bien que critiqué par certaines voix en Algérie, le rapport de l’historien français Benjamin Stora pourrait ouvrir le débat « en dehors de l’argumentation politique », affirme son collègue algérien Fouad Soufi, dans un entretien avec l’AFP. Ce spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Algérie, expert des archives, reconnaît la complexité de la tâche confiée à M. Stora par le président français Emmanuel Macron en juillet dernier : face aux « courants “nostalgériques” et à ceux “foncièrement anti-France en Algérie”, il a essayé de passer entre ces deux positions extrémistes pour faire appel au bon sens et tisser entre les deux pays, des passerelles dans la sérénité », estime M. Soufi, 72 ans, jeune garçon pendant la guerre d’indépendance (1954-1962).

A ce stade, « son apport le plus important est d’ouvrir le débat en Algérie », applaudit le chercheur au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC) à Oran. Il relève d’ailleurs que Benjamin Stora n’a formulé que des « préconisations » à l’attention du chef d’Etat français, dont la création d’une commission « Mémoire et Vérité ».

Si M. Macron a promis de prendre des « actes symboliques » pour tenter de réconcilier les deux rives de la Méditerranée, il a exclu de présenter des « excuses » pour la colonisation, ce qui lui a valu des critiques de certains médias et dans la rue algérienne. Le rapport Stora n’a toutefois pas encore suscité de réaction à Alger, en l’absence du président Abdelmadjid Tebboune, opéré du pied cette semaine en Allemagne pour des « complications » post-Covid. « On va enfin discuter de ce qu’il faut demander à la France, de quelle attitude va être celle de l’Algérie, en dehors de ceux qui préconisent la cassure totale », se félicite Fouad Soufi.

Instrumentalisation de l’Histoire

Le dialogue mémoriel présuppose qu’on « discute en dehors de l’argumentation politique », insiste M. Soufi, qui déplore une « instrumentalisation de l’histoire » dans le récit national algérien. « Vision a-critique, divisions internes et déséquilibre des productions (historiques) » — avec des écrits bien moins nombreux qu’en France —, sont autant de faiblesses rendant ce travail de mémoire délicat du côté algérien.

« En Algérie, on veut nous imposer une vision du passé », regrette le chercheur, tout en espérant que le rapport Stora puisse marquer un nouveau cap dans la quête de réconciliation. En outre, à ses yeux, l’émergence de nouvelles générations qui n’ont pas connu la période coloniale favorisera ce travail d’apaisement. L’universitaire d’Oran regrette la cristallisation, notamment dans les médias, autour des deux dossiers ultra-sensibles de la demande de repentance française et des harkis, ces supplétifs qui ont combattu pour la France, considérés comme des traîtres par beaucoup d’Algériens.

S’il estime que des excuses ne sont « pas essentielles » à la « réconciliation des mémoires », il relativise la place donnée dans le rapport Stora à la question des harkis, désormais peu nombreux. Alors que l’historien français préconise de faciliter leurs déplacements et ceux de leurs enfants, M. Soufi assure que « les enfants de harkis n’ont jamais été interdits du territoire algérien ».

« Nos racines »

Les mesures symboliques voulues par Emmanuel Macron, comme la restitution en juillet de 24 crânes de résistants anticoloniaux du XIXe siècle sont « des gestes simples et donc faisables ». Elles visent notamment à « inscrire l’histoire d’Algérie en France », avec par exemple la proposition de Benjamin Stora d’installer une stèle en hommage à l’émir Abdelkader à Amboise (centre de la France), où le héros national algérien a été détenu avec plusieurs membres de sa famille en 1848.

Le contentieux principal, estime M. Soufi, reste celui des archives, pomme de discorde entre Alger et Paris, notamment en ce qui concerne la domiciliation des documents originaux. « Dans les relations d’Etat à Etat, les archives sont un point nodal. Un État sans ses archives n’est pas un État », juge cet ancien archiviste. Alors qu’Alger demande la restitution de « la totalité » des archives se rapportant à l’histoire nationale, Paris s’en tient à un « accès facilité » pour les chercheurs des deux pays. Et si le rapport Stora propose que « certaines archives (originaux) soient récupérées par l’Algérie », il ne mentionne pas lesquelles, ne faisant référence ni à celles de la Régence d’Alger, sous l’Empire ottoman, ni à celles de l’Armée de libération nationale (ALN) pendant le conflit. « Les archives nous rattachent au plus profond de nos racines et tout ça, ce sont les Français qui nous l’ont appris », plaide Fouad Soufi.

Cette dépêche a été reprise dans la presse algérienne, notamment dans cet article du Quotidien d’Oran du 23 janvier 2021, « L’historien Fouad Soufi sur le rapport Stora : Comment sortir de “l’argumentaire politique” ? », par El-Houari Dilmi.


Le point de vue de l’historien Amar Mohand-Amer

En Algérie, un enseignement exaltant « l’héroïsme du peuple »

par Safia Ayache (Alger, correspondance), publié par le 22 janvier 2021 par lemonde.fr
Source

Les écoles professent un « roman national » sans nuance au service de la légitimation du régime.

« La guerre d’Algérie, c’est en long et en large depuis le primaire : 8 mai 1945, 11 décembre 1960 [deux séries de manifestations nationalistes réprimées dans le sang]… On étudie toutes les dates dans le détail et toutes les personnalités politiques », se souvient Souad, une trentenaire qui a suivi toute sa scolarité dans une école publique algérienne. En effet, selon l’historien Amar Mohand-Amer, il existe en Algérie une hiérarchisation des faits. « Il y a une sorte de supra-histoire, celle de la guerre de la libération nationale, qui, depuis l’indépendance, fait de l’ombre aux autres périodes de l’histoire de l’Algérie », résume ce chercheur du Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc) d’Oran.

L’histoire de cette guerre de 1954-1962 est « portée par le pouvoir politique mais aussi par les textes fondamentaux du pays », notamment la Constitution, poursuit Amar Mohand-Amer. Cela tient, selon lui, à la légitimité de novembre ou « la geste de novembre », ex­plique-t-il en reprenant l’ex­pression utilisée par l’historien Mohammed Harbi en référence au 1er novembre 1954, marqué par une série d’attentats du FLN sur le territoire algérien.

Roman national

« Cela veut dire que si les Algériens ont bien résisté aux Français depuis 1830, c’est un groupe, ceux qu’on appelle les novembristes, qui ont permis l’indépendance nationale. C’est à partir de ce constat – légitime – du sacrifice de cette jeune génération et de cette lecture de l’histoire que s’est construit ce qu’on appelle le roman national, après l’indépendance », analyse Amar Mohand-Amer. Un roman national aussi écrit « dans le prolongement de ce que les Algériens ont fait pendant la colonisation, notamment dans toute la littérature des années 1930-1940 », ajoute-t-il. « Sauf que cette légitimité est devenue, au fil des décennies, une entrave politique et institutionnelle. Elle obère considérablement la recherche dans ce domaine », souligne le chercheur.

Ainsi, en 2010, l’ancien ministre de l’éducation nationale Boubekeur Benbouzid, qui a passé près de quinze ans à la tête de ce département, se félicitait de « l’intérêt porté dans les programmes scolaires aux événements de la guerre de libération nationale ». Depuis la réforme du système éducatif effectuée en 2003, l’enseignement de cette matière commence dès la troisième année de primaire, à l’âge de 8 ans.

Un peu tôt, estime le pédagogue Ahmed Tessa, auteur de L’Impossible Eradication : l’enseignement du français en Algérie (Barzakh, 2015 ; L’Harmattan, 2017). Pour lui, cet enseignement précoce est « une erreur monumentale, car, à cet âge, l’enfant n’a pas acquis la pleine conscience du temps historique ». Et cette page d’histoire lui sera resservie tout au long des cycles moyen et secondaire.

« On plonge d’abord dans la période du Dey avec le coup de l’éventail [un coup de chasse-mouches asséné par le chef du gouvernement d’Alger au consul de France en 1827, qui a déclenché la conquête de l’Algérie], puis c’est le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques de Messali Hadj, puis le FLN, avec le “groupe des 22” et le “groupe des 6 ” [qui lança la lutte armée le 1er novembre 1954] », se souvient Nassim, un collectionneur de 26 ans passionné par le patrimoine algérien. « Aux épreuves du bac, on a forcément des questions sur la guerre d’Algérie », ajoute-t-il. Un incontournable.

Des périodes occultées

D’ailleurs, l’iconographie des manuels d’histoire est presque intégralement consacrée aux personnalités qui ont marqué la lutte contre le colonialisme et la guerre d’indépendance. Sur les premières et quatrièmes de couverture, les portraits de l’émir Abdelkader et du cheikh El Mokrani, grandes figures de la résistance à l’expansion coloniale du XIXe siècle, côtoient les résistants de la bataille d’Alger et les images historiques de manifestants brandissant le drapeau algérien.

Avant leur mise à disposition des enseignants et élèves, ces manuels sont soumis à des commissions relevant de l’Institut national de recherches en éducation, sous tutelle du ministère de l’éducation, auxquelles sont associées des institutions telles que le ministère des moudjahidine. « Nous n’avons parlé d’aucun accroc entre les différents protagonistes du mouvement d’indépendance », note Souad, devenue traductrice. « Oui, il y a des périodes de l’histoire de notre pays qui sont occultées ou peu enseignées, confirme Ahmed Tessa Quand l’histoire est otage des visions partisanes ou idéologiques, on ne peut pas dire que la vérité historique soit au rendez-vous. Mais c’est le cas dans beaucoup de pays, y compris dans certaines démocraties. »

« Il n’y a pas de falsification », estime pour sa part Amar Mohand-Amer, pour qui « le roman national ne cherche pas à nuancer, il ne s’attache pas aux acteurs mais au peuple, le peuple algérien héroïque. C’est pourquoi on occulte des personnalités importantes comme Messali Hadj, Ferhat Abbas, Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed ». Tout cela montre aussi une volonté de réappropriation de l’histoire par la population. « Le Hirak l’a bien compris, il ne veut plus que l’Etat s’occupe de l’histoire, il veut que ce soient les historiens qui s’en chargent, car l’histoire est aussi utilisée pour la légitimation du pouvoir », estime Amar Mohand-Amer, en précisant que les chercheurs rencontrent toujours de grandes difficultés à accéder aux archives nationales en Algérie.



Le point de vue des historiens Mohamed El Korso
et Hassan Remaoun

Le rapport Stora doit interpeller la classe politique française

Dépêche d’Algérie Presse Service, le 23 janvier 2021. Source

Le dernier rapport de l’historien Benjamin Stora sur la colonisation et la guerre de libération nationale interpelle en premier l’ensemble de la classe politique française pour qu’elle se « réconcilie avec sa propre mémoire », et ne s’agit pas d’une « nouvelle version de l’histoire » de la colonisation française en Algérie, mais plutôt d’un « état des lieux mémoriel », selon des historiens algériens.

Dans un entretien à l’APS, l’historien Mohammed Ould Si Kaddour El-Korso estime que le rapport de Benjamin Stora, remis mercredi au président français Emmanuel Macron, « avant d’être une feuille de route pour des négociations sur des sujets sensibles entre l’Algérie et la France dans la perspective d’une future réconciliation pas seulement mémorielle, mais aussi politique, stratégique, scientifique, économique, culturelle, etc…, interpelle d’abord l’ensemble de la classe politique française à se réconcilier avec sa propre mémoire ».

« Un effort de vérité est demandé aux plus hautes instances françaises appelées à reconnaître les crimes commis pendant 132 ans en son nom, plus particulièrement entre 1945 et 1962. Le même effort est demandé aux citoyens français qui doivent d’abord se réconcilier avec leur propre mémoire », poursuit l’historien, considérant que la « guerre des mémoires » est d’abord une guerre entre « mémoires françaises ».

De son côté, le sociologue et historien Hassan Remaoun souligne que ce rapport correspond à la commande faite par le président Macron et « il ne s’agit pas de l’élaboration d’une nouvelle version de l’histoire de la colonisation française en Algérie et de la Guerre de libération nationale, mais plutôt de la présentation d’un état des lieux mémoriel et des retombées que cela suscite dans les relations franco-algériennes », dont l’objectif est « d’assumer le lourd contentieux légué dans ce domaine par l’histoire et d’apaiser autant que possible les mémoires de tous les concernés », a-t-il ajouté, affirmant que Benjamin Stora « a essayé de jouer un rôle de facilitateur en proposant des voies et moyens susceptibles, notamment du côté français, d’aller dans cette voie ».

Sur la question de la reconnaissance de la France de ses crimes commis durant la période coloniale en Algérie, Hassan Remaoun soutient que des « excuses ou une repentance des Français ne rendraient pas justice à tout ce que notre peuple a subi », même si, estime-t-il, « une reconnaissance des crimes commis nettement affirmée pourrait contribuer à l’apaisement des relations entre les deux peuples ». « Franchement, je pense que nous avons lavé l’offense coloniale en libérant de haute main notre pays et que notre honneur est sauf. C’est désormais l’honneur des Français qui est en jeu face aux crimes que les colonialistes ont fait peser sur leur conscience. Passer à la phase de la demande du pardon ou de l’acte de reconnaissance des crimes coloniaux commis se fera lorsqu’ils se sentiront prêts pour un pareil acte de courage ! », a déclaré l’historien à l’APS.

Pour Mohammed El-Korso, le rapport Stora constitue une « avancée », par rapport aux positions de la classe politique française qui « ont prévalu au lendemain du recouvrement de la souveraineté nationale de l’Algérie et qui prédominent jusqu’à ce jour au niveau de certains cercles qui font preuve d’une grande crispation dés qu’il s’agit de de la colonisation de l’Algérie et de Guerre de Libération nationale ». Il ajoute que ce rapport n’a été possible que parce que les Algériens « n’ont jamais cessé depuis l’occupation, en passant par le mouvement national, la Proclamation du Premier Novembre et l’exercice de leur souveraineté, de revendiquer le droit imprescriptible à leur Histoire d’où l’ancien colonisateur les a exclut, leur causant un préjudice irrémédiable ».

La justesse de cette revendication, « ignorée puis minorée, semble prendre le chemin qui est le sien grâce à une “prise de conscience” des présidents de la république française depuis la fin des années 1990 », souligne l’historien.

« Même s’il ne sous-estime pas la complexité d’une pareille question, Stora, lui-même, considère qu’une avancée pourrait être possible, comme il y a pu en avoir quelques-unes dans le passé », a déclaré M. Remaoun, ajoutant que le rapport aux mémoires n’implique pas seulement les Etats mais aussi « des segments très diversifiés dans chacune des sociétés concernées, avec des opinions parfois très clivantes dans chacun des pays concernés ».

L’historien Hassan Remaoun estime que l’émergence de nouvelles générations qui « renouvellent les questionnements et les projets de société, et le travail d’accumulation des connaissances opéré par les historiens à partir de postures critiques et méthodologiquement fondées » peuvent prêter à l’optimisme et ce, même si « les effets ne se font pas sentir dans l’immédiateté ». Ce qui explique, selon lui, le fait que l’apologie de la domination et de l’idéologie coloniale est partout battue en brèche. M. Remaoun pense également qu’avancer dans la résolution des problèmes légués par le passé est « profitable pour les deux pays ».

A la question de savoir s’il y a un profit à tirer pour l’Algérie de ce rapport sur la mémoire, le professeur Hassan Remaoun a répondu par l’affirmative, mais avec la condition de « ne pas considérer que le problème sera complètement résolu sans les questions de mémoire », estimant qu’il faudra toujours « laisser du temps au temps, surtout avec un contentieux aussi lourd que celui légué par la colonisation et ses méfaits ». L’Algérie, affirme-t-il, « n’est malheureusement pas la seule concernée par la question, même si nous nous considérons et sommes considérés par d’autres comme un cas emblématique ».

Concernant les différents points soulevés dans le rapport Stora qui reflètent « le point de vue français », selon Mohammed Ould Si Kaddour El-Korso, ce dernier considère qu’il y a « certes bien des questions qui sont passées à la trappe et qui seront soulevées et débattues en leur temps par la partie algérienne ».

Hassan Remaoun pense, lui, que « d’importantes questions ont été posées dans ce texte et c’est le cas notamment pour celle portant sur les archives et la question de la reconnaissance de la tragédie subie par les Algériens ». Et de conclure que c’est une « négociation qui est en cours et le tout est de savoir en fixer les objectifs et les étapes à traverser ». « Il faudra de même mobiliser toutes les ressources nécessaires pour la mener au mieux ! », a-t-il suggéré.



Fadhila Chitour-Boumendjel, nièce d’Ali Boumendjel :
« Nous avons gagné la guerre,
nous ne sommes pas demandeurs d’excuses… »

propos recueillis par Karim Benamar, publié dans Liberté le 24 janvier 2021
Source

« Nous avons mené la guerre à la France coloniale et nous l’avons gagnée. Nous ne sommes pas demandeurs d’excuses. Mais la morale et l’éthique exigent, de mon point de vue, que la France officielle franchisse ce pas… », estime Mme Chitour-Boumendjel.

Liberté : Comment avez-vous accueilli la recommandation du rapport de Benjamin Stora préconisant la reconnaissance de l’assassinat de votre oncle, Ali Boumedjel ?

Mon premier sentiment est que cette « reconnaissance » est tellement tardive, près de 65 ans après l’assassinat « masqué en suicide ! » de mon oncle. Encore, faut-il le préciser, il ne s’agit, pour l’instant, que d’une éventuelle « reconnaissance », puisque cela reste au stade d’une recommandation, parmi d’autres, du rapport de l’historien Benjamin Stora. Toutes les personnes victimes indirectes, dans ma famille, de ce psycho- traumatisme irréparable, et dont un grand nombre d’entre elles ont disparu (père, mère, épouse), n’auront pas connu cette reconnaissance qui est donc venue, comme je le disais, plus de 60 ans après son assassinat. Dans un deuxième temps, à la lecture du rapport, j’ai trouvé étonnant que l’historien français parle particulièrement d’Ali Boumendjel. Pourquoi le distinguer, alors que le Mouvement national algérien et la Bataille d’Alger particulièrement ont donné d’autres Ali Boumendjel ! Il existe tellement d’anonymes qui ont subi le sort affreux des assassinats et de la torture. Pourquoi le singulariser dans la communauté des martyrs algériens ? Ensuite, que représente cette reconnaissance concrètement ? Mon oncle aura une rue à son nom en France ? Je ne le sais pas. J’estime que le fait que la date de son assassinat soit dédiée à la Journée de l’avocat dans son pays a une portée plus symbolique !

Qu’est-ce qui expliquerait ce choix de M. Stora ?

Je pense que c’est un choix personnel et amical dicté par sa proximité avec la famille Boumendjel. M. Stora était et reste l’ami de notre famille et notamment de Samy Boumendjel, l’un des fils de mon oncle. Son père était déjà très proche du parti de mon père et de mon oncle : l’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA), dirigé par Ferhat Abbas. Benjamin Stora est également à l’origine de la parution du livre Ali Boumendjel : une affaire française et une histoire algérienne, écrit par l’historienne Malika Rahal. Je pense que ce sont tous ces éléments qui ont précédé le choix de l’historien. C’est pour lui une victime emblématique et symbolique algérienne, d’autant que son assassinat a eu un grand retentissement en France.

La démarche de Benjamin Stora dans l’élaboration de ce rapport semble, a priori, loin de faire l’unanimité. Est-ce aussi votre avis ?

J’ai personnellement ressenti une immense frustration. Il y a une énorme faille dans ce rapport. Benjamin Stora s’est donné pour objectif clair et précis de rédiger un rapport dont l’ambition est de réconcilier les mémoires algérienne et française. Or, dans le même rapport, il avoue lui-même, et là je le cite : « Qu’on ne peut pas réconcilier l’irréconciliable. » Et d’ajouter : « Je n’ai pas cette prétention. » Je ne comprends pas comment il a accepté de faire un rapport dont l’objectif s’inscrit en totale contradiction avec ce qu’il pense, puisqu’il le dit clairement.

Sur un autre plan, je vous avoue que je suis très inquiète quant à la portée de ce rapport, son utilité et son efficacité. Nous sommes devant une asymétrie incroyable, et là, je suis d’accord avec Stora, qu’on ne peut jamais réconcilier les mémoires, d’une part, du bourreau et, d’autre part, de la victime. Pour mener un travail sur le dialogue, je préfère parler de dialogue entre les deux rives, il y a à mon sens un préalable fondamental : reconnaître que la colonisation est par essence une abomination, un crime contre l’humanité. La France gagnerait à prendre une position officielle et audacieuse, et reconnaître ce crime contre l’humanité. Tout le reste est pansement sur une jambe de bois.

Remarquez que le rapport de M. Stora ne cite pas une seule fois, en tout cas dans ce que j’ai lu et d’après ce qui a été rapporté ici et là, le cas de la torture en Algérie pendant la colonisation [1]. Comment peut-on prétendre faire un travail de réconciliation quand on ignore, sciemment ou pas, la question de la torture institutionnalisée pendant la colonisation ?

L’Élysée a exclu toutes excuses. Un commentaire ?

Je trouve cela inadmissible. Nous avons mené la guerre à la France coloniale et nous l’avons gagnée. Nous ne sommes pas demandeurs d’excuses. Mais la morale et l’éthique exigent, de mon point de vue, que la France officielle franchisse ce pas…

L’État algérien n’a pas réagi officiellement à ce rapport…

En Algérie, le sort des victimes de la répression du mouvement citoyen, le Hirak, est pour moi plus important et plus urgent. C’est une aberration qu’on compte encore dans mon pays des dizaines de nos concitoyens qui croupissent dans des prisons à cause de leurs opinions. Comment un pays qui a eu tant de martyrs qui se sont sacrifiés pour la liberté accepte de jeter en prison des dizaines de jeunes Algériens ? C’est insupportable. Au nom de la mémoire de mon oncle, Ali Boumendjel, je lance un appel à travers votre média pour la libération immédiate et inconditionnelle de tous les détenus d’opinion.


[1Fadhila Chitour-Boumendjel dit là qu’elle n’a pas encore lu le rapport Stora et répond sur la base de ce qu’elle a lu dans la presse, où certains journalistes qui ne l’ont pas lu non plus le commentent abondamment en disant ce qu’il contient et ne contient pas sans avoir pris connaissance de ce qui s’y trouve. Le système généralisé de torture pratiquée par l’armée française durant la guerre d’indépendance algérienne, a été reconnu par Emmanuel Macron le 13 septembre 2018 lors de sa visite à Josette Audin, à laquelle Benjamin Stora était d’ailleurs présent. Il en parle dans son rapport. Mais les autres victimes, tel Ali Boumendjel, connu en France comme grand avocat, juriste et homme politique, et beaucoup d’autres, ne sont pas nommées par les autorités françaises, et leurs familles n’ont reçu d’elles depuis la disparition de leur proche aucune information ni déclaration. NDLR.