Jean Damase, Jean Giraudoux, Jean Raspail…

Quelques précurseurs d’Eric Zemmour,
Renaud Camus,
et autres polémistes racistes d’aujourd’hui,
par Alain Ruscio

publié le 27 mai 2020 (modifié le 1er juin 2020)

Les polémistes d’extrême droite multiplient aujourd’hui les écrits sur le thème du « grand remplacement », formule forgée par Renaud Camus, ou sur l’éloge de l’empire colonial et le rejet xénophobe, cher au sinistre Eric Zemmour, des peuples qui ont refusé son joug. Mais cette veine n’a rien de nouveau. Ces auteurs ont eu des précurseurs au XIXe et au XXe siècle, dont les écrits aux accents racistes, bien oubliés, déroulaient le même discours. Alain Ruscio rappelle ici trois d’entre eux : le romancier Jean Damase, l’écrivain de talent qui n’a malheureusement pas écrit seulement des pièces de théâtre, Jean Giraudoux, et l’auteur très lu par les suprémacistes blancs des Etats-Unis, Jean Raspail. Ces polémistes d’aujourd’hui n’en sont que de pâles copies.


Quelques précurseurs d’Eric Zemmour, Renaud Camus et autres
écrivains xénophobes d’aujourd’hui

par Alain Ruscio, coordinateur de l’Encyclopédie de la colonisation française (Les Indes savantes, trois volumes parus, un quatrième en cours de publication).


I

L’auteur oublié de Sidi de Banlieue, Jean Damase

La présence d’un nombre croissant de migrants venus des possessions françaises du Maghreb a occasionné au début du XXe siècle un flot de littérature (livres, nouvelles, reportages), une immense majorité de ces écrits étant d’un racisme au tout premier degré.

Jean Brun Damase, officier de carrière, signant ses romans et essais Jean Damase, était un écrivain classé ouvertement à droite. Ses convictions l’amenèrent à l’adhésion au vichysme dès 1940. En 1941, il fut le collaborateur direct du général Dentz, comandant des troupes françaises en Syrie qui affrontèrent les Britanniques [1], avant de rejoindre l’équipe de Radio-Paris dans la capitale.

Une idée fixe : l’invasion des étrangers

Comme un grand nombre de Français de l’entre-deux-guerres, Jean Damase fut effrayé par ce qu’il ressentit comme un afflux d’étrangers sur le sol français [2]. En 1935, il publia un premier pamphlet, Les Nouveaux Barbares, synthétisant cette peurParis, Fasquelle, 1935..

Deux ans plus tard, il traduisit ce rejet par un roman au titre évocateur, Sidi de banlieue [3].

Son fantasme, la submersion par le nombre, revient immédiatement à la surface dans ce livre. Il avance un chiffre : « On ne les refoule pas, et on en crève, car enfin, il y en a cinq millions de ces cocos-là en France, dont soixante mille sans travail ». Or le recensement de 1931 comptabilise 2.605.059 étrangers, dont 109.898 originaires des colonies [4] et de l’ordre de 70.000 Nord-Africains ! Non seulement ils sont nombreux, menacent de nous submerger, mais ils profitent du système. Une scène se passe dans un hôpital de la région parisienne (on peut sans difficulté reconnaître le Franco-musulman de Bobigny). Un médecin-chef a organisé une visite pour constater l’ampleur des dégâts. Il s’exclame : « On se ruine à ce régime… Savez-vous ce que nous avons payé en 1936 ? Cinq cent mille journées d’hôpital, rien que pour Paris… vous entendez, cinq cent mille journées d’émigrants malades, ce qui signifie vingt millions par an pour l’importation de la maladie internationale… C’est cher la vérole ! Non ! Ce n’est plus une assistance, c’est une croisade, messieurs, toutes les pourritures du monde entier nous arrivent ».

L’intrigue

Nouar, venu de son Maroc rural et arriéré, est une proie facile pour les démagogues (que l’on devine communistes) qui veulent l’enrôler dans leurs luttes.

Mais la grande affaire de Nouar n’est pas la politique. Il est littéralement obsédé par la conquête de la femme blanche. C’est le but premier de son franchissement de la Méditerranée. En trouvera-t-il une ? La totalité de l’intrigue tourne autour de ce thème. Las ! Il va de déboire en déboire. Un jour, errant dans les rues, il suit d’un peu trop près une jeune personne. Celle-ci se met à hurler, et de braves Parisiens viennent le rouer de coups aux cris de « saloperie, fumier, bicot »… Il finit pourtant par trouver une Française qui accepte dès l’abord un contact puis, immédiatement après, un accouplement, décrit comme sauvage, ce qui conforte le sidi en question dans ses opinions sur les Françaises. Mais le lecteur français, pas bête, a compris, lui, ce que le pauvre bougre ignore encore : il faut payer !

Quelques pages plus loin, Nouar fait la conquête (là encore facile) d’une grande bourgeoise un peu défraîchie en mal de sensations avec nègres et sidis. Après quelques mois de rencontres sordides, le sidi finit, comme il se doit, par tuer la bourgeoise pour lui voler ses bijoux…


II

Le Giraudoux de Pleins pouvoirs favorable à un « ministère de la Race »


Jean Giraudoux (1882-1944) est surtout connu pour son œuvre romanesque et surtout théâtrale, ponctuée de nombreux succès, tant auprès de la critique que du public (Siegfried et le Limousin, Amphytrion 38, La guerre de Troie n‘aura pas lieu, La folle de Chaillot). Son amitié et sa complicité professionnelle avec Louis Jouvet, qui mit en scène et interpréta de nombreuses de ses œuvres, sont des phénomènes rares dans l’histoire de la littérature. Giraudoux mena parallèlement une carrière diplomatique, ponctuée par de nombreux postes à haute responsabilité (vice-consul à la direction politique et commerciale du ministère des Affaires étrangères en 1910, inspecteur des postes diplomatiques et consulaires de 1934 à sa retraite, en 1941).

Jean Giraudoux en 1927

Il professa des opinions politiques plutôt conservatrices, écrivant çà et là dans la presse de droite (Le Figaro) ou d’extrême droite (Je suis partout). Il n’eut un rôle directement politique qu’en une occasion, mais d’importance : Edouard Daladier lui confia, en juillet 1939, le poste de Commissaire général à l’Information. Cette appellation technique masquait une réalité immédiatement saisie par les contemporains : « Le célèbre écrivain se voit en réalité pourvu du ministère de la propagande » commentera à cette occasion la feuille d’extrême droite Candide (2 août 1939). C’est à ce titre qu’il fut amené à contrôler la presse durant la crise de l’été 1939, puis durant la drôle de guerre. Les décrets du 26 août (interdiction de la presse communiste) et du 28 (instauration de la censure) émanaient de ses services, évidemment sur les instructions du conseil des ministres.

Giraudoux suivit ensuite le gouvernement à Bordeaux, durant la débâcle de juin 1940. Mais il ne souhaita pas rallier Vichy. Le nouveau régime lui maintint pourtant sa fonction d’inspecteur des postes diplomatiques et consulaires. Il fit valoir ses droits à la retraire en janvier 1941 et se mura dès lors dans un silence obstiné, n’écoutant pas les invitations de ses anciens amis de Je suis partout à les rejoindre, mais n’agissant nullement, dans un premier temps, en faveur de la Résistance. Après l’invasion de la zone sud, il eut pourtant des contacts avec celle-ci [5]. Aragon témoigna de « son activité résistante gardée très secrète » et affirma l’avoir rencontré clandestinement, à Paris, « cinq jours avant sa mort » [6]. Claude Roy, autre résistant, ami de Giraudoux, témoigna dans le même sens [7]. Jean Giraudoux mourut le 31 janvier 1944, donc sans avoir connu la libération du pays.

La matrice : un article (oublié) du Figaro

La question de la race, évidemment jamais absente de la pensée française, fut particulièrement marquante au cours de la décennie 1930. Sans doute faut-il y voir un effet, en pour ou en contre, de l’explosion du thème sous la dictature hitlérienne.

Giraudoux fit entendre sa voix dans ce débat. Un article, qui se révélera fondateur, parut dans Le Figaro, le 3 juin 1935 [8]. Tous les thèmes de son livre de 1939, Plein Pouvoirs [9], parfois les mêmes formules, figurent déjà dans ces deux colonnes.

À vrai dire, rien dans cet article n’aurait une importance particulière dans l’histoire des idées, si ce n’est le nom de son auteur. Giraudoux ajoutait une nouvelle page à l’éternel (et un peu lassant) argument : c’était mieux avant… notre civilisation est à la croisée des chemins… notre pays est menacé de disparaître… Après un paragraphe de considérations sur l’actualité immédiate, Giraudoux lâchait la formule d’une extrême banalité : « La France arrive bientôt au carrefour où elle devra décider si elle continue ou si elle abandonne ». Si elle voulait rester « une des directions et une des valeurs du monde », des choix s’imposaient « entre le chômage et le peuplement, le militarisme intégral ou l’immigration, la xénophobie ou la déchéance ». En fonction des choix opérés, les gouvernants deviendraient « des chefs ou des criminels ». Si les mots ont un sens, cela signifiait donc clairement que, pour éviter la « déchéance », la « xénophobie » était devenue un devoir impérieux, ne pas l’appliquer était un « crime » contre le pays.

La cause ? L’arrivée massive des étrangers. Le remède ? Il nous fallait un « ministre démographe ». Cette étrange formule (qui deviendra, dans Pleins Pouvoirs, « ministre de la Race », avec une majuscule - p. 75), correspondait aux yeux de l’auteur à deux exigences : stimuler la natalité, refuser les étrangers indésirables. Venaient ensuite des phrases qui réapparaitront, un peu atténuées, dans Pleins Pouvoirs, mais qui dans Le Figaro avaient une terrible brutalité, deux années après l’avènement du dictateur nazi : « Nos références sur ce point ne sont pas d’ailleurs d’autres personnes que les racistes et que Hitler. Nous sommes pleinement d’accord avec eux pour déclarer que toute politique démographique n’atteint sa forme supérieure que si elle est raciale. Toute nation est le fruit d’une race. Toute atteinte portée au principe de sa race la dénature ». Phrases (très légèrement) atténuées par l’affirmation que les « Prussiens » appartenaient à une « race constituée », alors que les Français étaient le fruit de la « fusion de divers éléments ethniques », mais à la condition qu’ils intègrent des éléments « sains, vigoureux, sans tare mentale ». Suivait la liste des races acceptables, intégrables : « la race anglo-saxonne, la scandinave, la germanique, la latine ». Dans Pleins Pouvoirs, Giraudoux ajouta « nos frères suisses et belges ». Quid des autres ? Dans le passé, la France « a su fort bien se débarrasser (…) des races qui ne peuvent rien pour sa race ». Et de citer : « Poitiers l’a débarrassée des arabes et des noirs ; Châlons des Asiatiques ». La référence à Poitiers était (et est parfois encore) aussi erronée que classique. Mais Châlons ? C’était un clin d’œil au public cultivé : en 451 après J.C., les Européens coalisés avaient repoussé les Huns d’Attila dans la bataille dite des champs Catalauniques (ou bataille de Châlons au lieu-dit de Campus Mauriacus). Au lieu de cette fermeté guerrière et victorieuse, que faisaient nos gouvernants ? Ils laissaient entrer la lie de l’humanité : « L’Arabe grouille dans Pantin et Grenelle », formule que l’on retrouvera dans Pleins Pouvoirs.

L’article du Figaro n’était pas le fruit d’un mouvement d’humeur. La prestigieuse Université des Annales demanda à l’écrivain de reprendre ses grandes idées lors d’un cycle de quatre conférences, du 21 février au 21 mars 1939, publié dans la revue de la même Université, Conférencia, du 1er avril au 1er juin 1939. Giraudoux devait particulièrement tenir à ses thématiques, puisque le même texte fut immédiatement repris en ouvrage, précisément ce Pleins Pouvoirs, achevé d’imprimer le 17 juillet 1939.

Un livre-manifeste

Une première précision s’impose : si cet essai paraît aujourd’hui difficilement lisible (sauf pour les spécialistes de l’histoire des idées), il était totalement dans l’air du temps. Il ne fut en tout cas aucunement récusé par la majorité des contemporains qui, il est vrai, avaient bien d’autres préoccupations durant l’été 1939. La presse de gauche l’ignora, celle de droite l’encensa : « livre profond et riche » qui devrait servir de support à une véritable « œuvre nationale » [10]… « livre d’une portée exceptionnelle à nos yeux » [11]… le message « maintenir la civilisation française contre celles qui la menacent » est « un signe des temps et une grande leçon qui ne sera pas perdue » [12].

Mais il est un fait qui, plus que tout autre, banalise le racisme des thèses du livre : il fut achevé d’imprimer, nous l’avons dit, le 17 juillet 1939. Or, Giraudoux fut appelé par Daladier à diriger, il n’y a pas d’autre mot, l’information le 29 du même mois. La presse de droite déjà citée fit d’ailleurs le rapprochement, sur le mode : Giraudoux quitte le monde des idées pour celui de l’action ; il va être à même de peser sur les décisions à venir.

Le livre commençait, de façon classique, par une constatation désolée : « Nous en sommes revenus à l’âge de pierre du sujet : la conservation de la vie, pour notre pays et pour nous » (quatrième phrase de l’ouvrage, p. 9). Or, le pays était en proie à une double menace mortelle. Reprenant la thématique de l’article de 1935, Giraudoux évoquait deux grands drames : la dépopulation du pays par « ce type humain assez remarquable, le Français constitué » (p. 64) et, comme par un effet de vases communicants, l’invasion des étrangers indésirables.

La dépopulation, d’abord : « Le Français devient rare » (p. 56). Si nous n’y mettons pas un terme, « le Français, fils unique, lecteur de Proust et de Baudelaire », sera sur un pied d’égalité avec « un camarade papou ou sénégalais » (p. 42).

L’invasion, ensuite. « Notre terre est devenue terre d’invasion (…), non point par des armées, mais par une infiltration continue des Barbares » (p. 59). De ce fait, « l’étranger abonde en France » (p. 58). Une population interlope, potentiellement dangereuse, profitait du laxisme des autorités (« entre chez nous qui veut », p. 65). Giraudoux n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer les « véritables exodes de la frontière espagnole » (p. 60) ; les Polonais, Italiens, les Tchèques ; les « étrangers de toute race, orientale surtout, dans nos professions libérales » ; les « centaines de mille Askenasis échappés des ghettos polonais » (p. 66) ; une famille de cette communauté était décrite « noire et inerte comme des sangsues en bocal » (p. 72). « Qu’importe, concluait-il après cette énumération, que les frontières du pays soient intactes si les frontières de la race se rétrécissent et si la peau de chagrin française est le Français ! » (p. 75). Giraudoux se présentait comme le porte-parole de tous ceux qui étaient décidés à réagir. Il évoquait sa rencontre, quelques années auparavant, aux États-Unis, avec un fonctionnaire responsable de l’immigration qui « excluait systématiquement celui qui était laid, qui était infirme ». Pour conclure : « Quelle mission plus belle que celle de modeler avec amour sa race ! ». En France, nous devrions « exiger des étrangers (qui s’installent chez nous) qu’ils soient sains, vigoureux, sans tare mentale » (p. 63), formule reprise mot à mot de l’article de 1935. Comme étaient ensuite reprises les allusions à Poitiers et à Châlons. Au lieu de cela, « notre État (…) a favorisé l’irruption et l’installation en France de races primitives ou imperméables, dont les civilisations, par leur médiocrité ou leur caractère exclusif, ne peuvent donner que des amalgames lamentables et rabaisser le standard de vie et la valeur technique de la classe ouvrière française ». Suivait la fameuse formule : « L’Arabe pullule à Grenelle et à Pantin » (p. 67), le verbe pulluler ayant remplacé le grouiller de 1935.

Giraudoux reprenait alors sa grande idée de constituer un immense service spécialisé dans la préservation de l’identité française, dirigé donc par « le ministre de la Race » (p. 75), déjà cité. Il assignait à ce service trois fonctions : politique hygiéniste visant à faire reculer « la mortalité française, au taux inadmissible » ; propagande nataliste ; et une pratique entremêlement sévère des naturalisations. Au terme de cette énumération, il reprenait, avec une formule légèrement différente, l’hommage à la politique nazie : « Le pays ne sera sauvé que provisoirement par les seules frontières armées ; il ne peut l’être définitivement que par la race française, et nous sommes pleinement d’accord avec Hitler pour proclamer qu’une politique n’atteint sa forme supérieure que si elle est raciale, car c’était aussi la pensée de Colbert ou de Richelieu ».

La colonisation n’était pas absente de la prose giralducienne. Elle était une dimension de la grandeur de notre pays : « La France est, de toutes les nations, celle qui vit sur le plus grand pied. Elle mène sans relâche, depuis les Capétiens, le train de vie d’une des nations directrices du monde. Elle en assume les charges (…). Elle possède un Empire colonial seize fois plus grand qu’elle même » (p. 21). Notre domination est altruiste : « Le Français est un impérialiste de la liberté » (p. 24) ; « Notre colonisation est provocatrice qui est, non pas l’exploitation de peuples inférieurs, non pas l’expansion d’une nation industrieuse ou avide, mais la liaison d’une communauté avec d’autres continents et d’autres races » (p. 25).

Voilà donc le message dont un grand écrivain, pourvu ensuite d’un poste stratégique à la veille de la drôle de guerre, se disait, sans modestie excessive, investi : « Peut-être n’est-il pas présomptueux de ma part d’essayer aujourd’hui de dégager, des multiples jeux de jonchets qui parsèment l’univers, ce que je crois être le vrai problème français » (p. 13). C’était là, selon Giraudoux, la fonction première des intellectuels : alors que les hommes politiques sont obligés de gérer le quotidien, sans vision d’ensemble, les intellectuels doivent chausser des « lunettes à vérité » (p. 14).


III

Un monarchiste empli d’esprit colonial, Jean Raspail


Extrait de « Les guerres coloniales sont-elles finies ? L’activité mémorielle des réactionnaires, nostalgériques, anciens OAS, militants d’extrême-droite… », dans Histoire de la Colonisation. Réhabilitations, Falsifications, instrumentalisations, ouvrage collectif sous la direction de Sébastien Jahan et Alain Ruscio, Ed. Les Indes Savantes, 2007.

Bibliographie « coloniale » de Jean Raspail


Secouons le cocotier. Les Antilles… un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout, Paris, Robert Laffont, 1966.
Le camp des Saints, Paris, Robert Laffont, 1973.
• « La pagode assiégée », in Chant funèbre pour Pnom Penh et Saigon, Paris, Société de production littéraire, 1975.
• Préface à l’ouvrage de Henri Sévien, Petite histoire des Colonies et Missions françaises, Paris, Ed. De Chiré, 1985.

« Franchement à droite » aime à dire l’écrivain Jean Raspail [13]. Ce qui est primo son droit strict, secundo un peu même en dessous de la réalité. Cet écrivain n’a jamais cessé de proclamer ses convictions royalistes, couronnées, c’est le cas de le dire, par l’obtention du Prix Hugues Capet, décerné par l’Association Unité capétienne, sous la présidence d’honneur de la Comtesse de Paris. Dans une revue à vrai dire assez confidentielle, il écrit : « Etre royaliste, c’est la seule position tenable. Confortable même ». Ce n’est pas être passéiste, plaide-t-il. Au contraire, il appelle un roi du futur, au XXIè siècle, à prendre le maquis (en pays chouan ? il ne précise pas) pour « fédérer presque clandestinement ce qui resterait de sain dans le pays » [14]. L’un de ses titres de gloire royaliste est d’avoir présidé le Comité national pour la commémoration solennelle de la mort de Louis XVI [15], lancé par un article de lui dans Le Figaro [16], un an jour pour jour avant le deuxième centenaire de cette mort, puis relayé par la presse du Front national [17]. L’idée centrale était de rassembler, le 21 janvier 1993, le ban et l’arrière-ban des sectateurs de la monarchie défunte, place de la Concorde, puis de célébrer une messe à Notre-Dame de Paris. Mal compris par ses compatriotes, il essuya un refus du préfet et de Mgr Lustiger [18].

Jean Raspail, dont le tempérament de combattant n’est plus à prouver, participe à sa façon au révisionnisme / négationnisme en Histoire coloniale. Il se dit, comme ses collègues, en état permanent de légitime défense contre les « forces malsaines » qui « s’acharnent à défigurer l’âme de notre pays », à falsifier et à détruire « notre mémoire nationale et chrétienne ». Car enfin le bilan de notre présence outre-mer est éclatant : « Il n’y a pas d’œuvre civilisatrice sans amour, et celle de la France fut immense. Sans nos missionnaires, nos soldats, nos marins, nos découvreurs, nos administrateurs et même nos commerçants, qui bâtirent l’Empire colonial français, aujourd’hui disparu, des dizaines de millions d’individus sur cette terre ne seraient jamais sortis de la nuit. Et si certains y retombent aujourd’hui, c’est que nous ne sommes plus là pour éclairer leur chemin » [19].

Mais pour Raspail, la colonisation n’a pas eu que cette justification altruiste. Nos ancêtres avaient pressenti que le monde barbare menacerait un jour le monde civilisé, le leur, le nôtre. « Les conquêtes coloniales ont été, au XIXè siècle, des guerres de survie, des opérations d’arrière-garde face à la montée qu’on pouvait déjà pressentir du phénomène du tiers-monde » dit-il en 1973 à un journaliste de L’Aurore [20]. Sous ces phrases sibyllines se cache la très ancienne et très raciste thèse de la colonisation comme arme d’opposition aux invasions barbares. Attaquer et maîtriser l’Autre « chez lui » pour éviter qu’il ne vienne « chez nous ». Au début du siècle précédent, un certain capitaine Danrit (pseudonyme de Driant, mort à Verdun) avait assuré sa fortune (littéraire et autre) en publiant deux lourds volumes : L’Invasion Jaune, puis L’Invasion Noire. Danrit-Raspail, même combat.

Mais ce qui chez Danrit était anticipation est devenu chez Raspail un récit d’actualité. La digue coloniale rompue, l’Occident est désormais vulnérable. Le plus grand succès de Jean Raspail, Le camp des Saints, salué en son temps par Jacques Benoist-Méchin, Jean Cau et Jean Dutourd – toujours la famille – décrit complaisamment un phénomène de ce type. La couverture de ce roman est un chef d’œuvre d’ « art » réaliste (à comparer, là encore, aux couvertures de Danrit). On y voit, sur fond de bateaux échoués sur une plage que l’on devine européenne, une véritable armée de pauvres hères, demi-nus ou en guenilles, noirs ou « bruns », avançant inexorablement, « énorme animal à un million de pattes et cent têtes alignées »… Selon l’auteur, l’Occident doit alors répondre à une alternative : « Si on les accepte, c’est la porte ouverte à l’invasion. Et si on les refuse, il faut les massacrer ou les rendre à la misère ». Le livre de Raspail est un plaidoyer pour cette seconde solution, sans qu’il précise s’il est partisan de les massacrer ou de les rendre à la misère. Hélas ! Ses contemporains ne partagent pas sa fermeté. L’Occident est impuissant, pour ne pas dire eunuque. La « formidable conscience “progressiste“ », les « belles âmes » l’ont désarmé. Même la papauté est taxée de tiers-mondisme rampant [21].

D’où la mort programmée de notre civilisation…

Traduit en anglais, c’est un succès de librairie auprès des suprémacistes blancs des Etats-Unis

Tout est là : les Blancs, ose écrire Raspail, ont perdu « l’orgueil de leur peau ». Ne craint-il pas d’être accusé de racisme ? lui demande le journaliste : « N’est pas raciste celui qui se défend, répond-il. Une minorité menacée ne peut être accusée de racisme si elle se défend. Or, j’ai la conviction qu’à l’échelle du monde, les Blancs sont une tragique minorité. Et c’est une évidence dont on prendra conscience, mais sans doute trop tard » [22].

Cette hantise surpasse même son anticommunisme, pourtant bien ancré. Lorsque, en 1975, on demande à Jean Raspail ses réactions après la chute de Saigon, c’est le mot, races, qui vient en premier sous sa plume : « Cette guerre qui s’achève est une guerre de races (souligné dans le texte par Jean Raspail). Elle ouvre la route à d’autres. L’idéologie n’est qu’un accessoire de combat. Combat contre l’Occident et l’idée qu’il se fait de la liberté des hommes, qu’il est désormais seul à représenter encore, à l’intérieur d’une seule race, la sienne » [23].

Raspail pourrait apparaître aux naïfs comme un combattant d’arrière-garde, sans grande audience et donc sans grand intérêt. N’oublions pourtant pas qu’il a, lui aussi, franchi sans difficultés les (minces) barrières entre extrême droite et droite. C’est lui, par exemple qui, dans le sillage de Louis Pauwels, commente les chiffres affolants de l’immigration dans le trop fameux dossier du Figaro Magazine, à la couverture représentant une Marianne en tchador : « Serons-nous encore Français dans trente ans ? ». Il y dénonce, une fois de plus, vieille antienne de l’extrême droite, la « véritable conspiration du silence » sur la menace que connaîtrait l’Occident « face aux menaces d’un tiers-monde à nos portes et dans nos murs » [24].

[1« “Les espions anglais en Syrie n’ont pas eu de pire ennemi que moi“, dit au “Matin“ le capitaine Damase, ancien collaborateur du général Dentz », Le Matin, 18 mars 1941.

[2Ralph Schor, L’opinion française et les étrangers, 1919-1939, Paris, Publications de la Sorbonne, 1985.

[3Jean Damase, Sidi de banlieue, Paris, Fasquelle, 1937.

[4Claire Zalc & al., Introduction, in 1931. Les étrangers au temps de l’Exposition coloniale, Paris, Gallimard / CNHI, 2008.

[5Pierre d’Almeida, « Exilé dans sa propre patrie. Jean Giraudoux, 1939-1944 », Cahiers Jean Giraudoux, n° 46, 2018.

[6« Le célèbre écrivain français Jean Giraudoux a été empoisonné par la Gestapo, nous révèle Louis Aragon », Ce Soir, 20 septembre 1944. La thèse de l’empoisonnement, souvent avancée, n’a jamais été confirmée.

[7Numéro d’hommage de la Revue Confluences, novembre 1944. Dans le même numéro, contributions de Jean Prévost, Luc Estang, Alexandre Astruc, Jean Cocteau et de nouveau Aragon. Voir également l’article de Max-Pol Fouchet dans Les Lettres françaises, 16 décembre 1944.

[8« Les confusions de l’époque. Politique raciale ».

[9Jean Giraudoux, Plein Pouvoirs, Paris, Gallimard, NRF, 1939.

[10Auguste Bailly, Candide, 6 septembre 1939. L’hebdomadaire était alors dirigé par Pierre Gaxotte.

[11Jean Vignaud, Le Petit Parisien, 15 août 1939.

[12Le Figaro, 3 août 1939.

[13« La pagode assiégée », article cité.

[14Revue Insurrection, année 2000.

[15Comité national pour la commémoration solennelle de la mort de Louis XVI, BP 96, 92205 Neuilly-sur-Seine. Président : Jean Raspail ; vice-Présidents : duc de Beauffremont et baron de Cassagne.

[1620 janvier 1992.

[17« Pour commémorer le martyre de Louis XVI, Jean Raspail écrit à chacun de vous », Présent, 5 juin 1992.

[18Il proteste dans un article du Figaro (21 décembre 1992), qui lui ouvre d’ailleurs toujours généreusement ses colonnes.

[19Préface à l’ouvrage de Henri Sévien, ouvrage cité.

[20Entretien accordé à Gilbert Ganne, 23 janvier 1973.

[21Voir l’excellente analyse qu’en fait Jean-Marc Moura in L’image du tiers-monde dans le roman français contemporain, Paris, PUF, Coll. Ecriture, 1992.

[22Toutes ces citations dans l’entretien cité, L’Aurore.

[23« La pagode assiégée », article cité.

[24Le Figaro Magazine, 26 octobre 1985.