Histoire coloniale et postcoloniale

Nous contacter

Accueil > après les empires coloniaux > « Pour lutter contre le racisme, il ne faut pas invisibiliser la question de (...)

le point de vue d’un démographe

« Pour lutter contre le racisme,
il ne faut pas invisibiliser
la question de la “race” »,
par Patrick Simon

dimanche 16 juin 2019

Le démographe Patrick Simon estime, dans un entretien au « Monde », que malgré l’invalidation scientifique de la notion de « race », cette dernière continue à avoir une influence sur la vie de millions de personnes. Les discriminations ethniques et raciales ont paradoxalement gagné en importance. Selon lui, pour renverser les préjugés fondés sur la couleur de la peau et lutter contre le racisme, il ne faut pas invisibiliser la question de la « race ». Au contraire, il est urgent d’introduire la diversité dans nos représentations collectives.

Patrick Simon : « Pour lutter contre le racisme, il ne faut pas invisibiliser la question de la “race” »

Propos recueillis par Coumba Kane.
Publié dans Le Monde le 11 juin 2019. Source
Abonnements numériques au Monde

En 1949, l’Unesco lançait un programme mondial de lutte contre le racisme piloté par des intellectuels comme Claude Lévi-Strauss ou Michel Leiris. La déclaration finale proclamait que les théories relatives à la notion de supériorité raciale étaient scientifiquement et moralement infondées.

Soixante-dix ans après, la « race » n’a pas disparu. Les discours haineux font même un retour en force dans les paroles politiques médiatiques et sur les réseaux sociaux. Au-delà des discours, inégalités et discriminations subsistent dans l’accès au logement ou à l’emploi.

Pourquoi, malgré l’invalidation scientifique de la notion de « race », cette dernière continue à avoir une influence sur la vie de millions de personnes ?

Entretien avec Patrick Simon, démographe à l’Institut national d’études démographiques (INED) et spécialiste des discriminations. Il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages dont Le Racisme et la discrimination raciale au travail (AFMD, 2018), écrit avec Anaïs Coulon et Dorothée Prud’homme.


Patrick Simon est un socio-démographe français à l’Institut national d’études démographiques. Il travaille sur les phénomènes de discriminations ethniques en France. Il est membre des comités de rédaction des revues Mouvements, Sociétés Contemporaines et Ethnic and Racial Studies. Il est responsable du département "Intégration et Discriminations"de l’Institut des Migrations. Il a fait partie de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration dont il a démissionné le 18 mai 2007, pour protester contre l’instauration du ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire.

En soixante-dix ans, comment a évolué l’expression du racisme en France ?

Patrick Simon : En 1949, au moment de la rédaction du programme de l’Unesco, les théories d’infériorité raciale circulaient ouvertement dans la vie politique et sociale. Puis, l’expression publique du racisme envers les personnes non blanches a disparu progressivement grâce à l’intervention éducative et aux lois antiracistes.

Le racisme actuel se manifeste à bas bruit. On ne dit plus ouvertement : « Tu es noir, et c’est pour cela que tu es moins intelligent. » Mais certaines pratiques, moins revendiquées et souvent peu conscientes, reposent sur les mêmes représentations stéréotypées et sur des préjugés fondés sur la couleur de la peau. Elles peuvent jouer au moment d’embaucher ou de louer son appartement. Il s’avère donc plus compliqué de repérer et de dénoncer ce racisme insidieux, pratiqué parfois par des personnes qui revendiquent des convictions antiracistes.

La vision biologisante des populations a-t-elle donc presque disparu ?

C’est l’autre mutation : le « racisme scientifique » qui inscrivait la hiérarchie raciale dans la biologie et les gènes a été disqualifié, et la justification de l’infériorité s’est faite par la culture. L’idée que toutes les civilisations ne se valent pas, que certaines cultures se sont montrées supérieures nourrit le sentiment que ceux qui se rattachent à ces dernières sont dominants et méritent leurs privilèges.

La culture a été catégorisée et fonctionne de la même façon que la biologie auparavant. Cela ne signifie cependant pas que les théories racialistes n’ont plus recours à la génétique pour se justifier : on observe du reste un retour spectaculaire de l’association entre génétique et « race » avec les développements fulgurants des recherches sur le génome humain.

Des entreprises proposent en effet au grand public de retrouver ses origines grâce à des kits ADN qui connaissent un grand succès commercial. Que nous dit cet engouement sur notre rapport à la biologie ?

Les travaux en génétique et le séquençage du génome ont remis d’actualité des formes de catégorisation quasi raciales qui se fondent sur les origines géographiques.

L’idée de départ est que les populations ont vécu en isolat dans différents territoires et sur de longues périodes, ce qui confère des caractères génétiques communs aux zones géographiques. Les entreprises commerciales promettent de retrouver la composition par « origines » du patrimoine génétique. Or, ces développements contredisent complètement le discours victorieux des années 1950 sur l’inexistence scientifique de races. Bien sûr, les groupes identifiés dans ces kits ADN ne sont pas des « races » mais, à l’arrivée, les catégories reproduisent les classifications raciales du « racisme scientifique ».

Comment expliquer la persistance de pratiques racistes comme la discrimination à l’emploi ou au logement, régulièrement dénoncées par le Défenseur des droits ?

Le passage d’un racisme explicite à un racisme plus diffus s’exprime dans les pratiques ordinaires de sélection, à l’école, dans l’emploi, le logement ou la santé.

Les discriminations ethniques et raciales ont paradoxalement gagné en importance avec l’accroissement quantitatif de la diversité et la mobilité sociale des personnes « racialisées ». Les études démontrent que, depuis vingt ans, la discrimination dans l’accès à l’emploi n’a pas reculé et ce, même si les mentalités évoluent. Il y a aussi un retour d’un racisme plus frontal, comme l’a montré l’épisode des insultes envers Christiane Taubira lorsqu’elle était garde des sceaux. De même, les discours publics sur les musulmans — soupçonnés de visées hégémoniques et d’incapacité à partager les valeurs d’égalité de la société française — ouvrent un espace d’expression raciste décomplexée qui stigmatise les musulmans en premier lieu et rend possible d’autres expressions racistes qui étaient censurées jusqu’ici.

Le terme de « race » fait un retour en force dans les sciences sociales. Cela peut-il contribuer à renforcer, comme le pensent certains, les catégorisations raciales ?

Il faut relativiser l’idée d’un « retour en force ». La signification du concept et des catégories a complètement changé depuis les années 1950 : la continuité est une illusion créée par l’usage de la même terminologie, alors que la « race » dont il est question aujourd’hui renvoie à une construction sociale qui n’a pas de réalité biologique ni même culturelle.

Contrairement à ce qui s’est produit aux Etats-Unis, les sciences sociales françaises n’ont pas suffisamment porté attention, jusque récemment, à la question raciale. Le racisme a été principalement traité par la philosophie et l’histoire des idées, ou par la psychologie sociale de la formation des préjugés et des stéréotypes, et bien moins dans une dimension sociologique de l’expérience du racisme et de ses manifestations concrètes.

L’enjeu est maintenant d’accomplir une rupture épistémologique tout en conservant le même vocabulaire. Cela ne va pas de soi et suscite de très fortes oppositions, et des faux débats. Comment utiliser les mêmes termes et catégories que celles qui ont été forgées pour essentialiser les différences et hiérarchiser les groupes sociaux, mais pour comprendre et montrer les mécanismes et les effets du racisme sur les personnes qui le subissent ?

Cette approche bouleverse la stratégie antiraciste « colorblind » [aveugle à la couleur] qui consiste à s’attaquer au racisme en invisibilisant la question de la race — jusqu’à supprimer le mot de la Constitution.

De nouvelles mobilisations antiracistes contribuent à mettre la stratégie « colorblind » devant ses contradictions. Elles sont fréquemment qualifiées d’identitaires, au sens où elles représenteraient les intérêts de certaines minorités, par opposition aux associations universalistes parlant au nom de la société. Mais ce clivage est quelque peu caricatural, car les associations qui investissent la question raciale formulent des analyses et des propositions qui concernent la société dans son ensemble et peuvent également s’inscrire dans une conception universaliste.

Cependant employer le terme de « race », pourtant disqualifié par la science, pour décrypter les mécanismes du racisme est paradoxal. Comment dépasser cette contradiction ?

Il n’y a pas de solution miracle pour dépasser la contradiction. Même si le terme de « race » est chargé par son histoire et reste une aberration scientifique, il conserve une signification et une réalité sociale qu’il est difficile d’éluder. On ne peut remplacer « race » par « nationalité » ni par « ethnicité », qui ont leur signification propre. Par ailleurs, lorsque ces termes sont employés de manière euphémisée pour qualifier la couleur de peau ou le phénotype, ils charrient les mêmes relents racistes, selon moi.

On peut plutôt se centrer sur le rapport social qui nourrit l’attribution d’une catégorie en parlant de « racialisation » et de personnes « racialisées », suivant une approche comparable au décalage entre sexe et genre. Mais la comparaison s’arrête assez vite, car les études de genre n’ont pas fait disparaître la référence au sexe : nous ne parlons pas (ou rarement) de personnes vues comme des femmes ou vues comme des hommes, mais bien de femmes et d’hommes. Or, pour la race, il y aurait une impossibilité à qualifier de « noires » les personnes « racialisées » comme noires, ou « asiatiques » celles « racialisées » comme asiatiques.

C’est troublant parce qu’il y a beaucoup de personnes qui se considèrent comme noires ou asiatiques et on ne voit pas selon quel point de vue il faudrait leur nier ce principe d’auto-identification.

Le racisme a muté sans disparaître durant les soixante-dix dernières années. Comment parvenir à une société postraciale ?

Il faut réfléchir en termes de séquences temporelles. Aux XIXe et XXe siècles, nous avons traversé une phase de racisme intellectuel et politique qui s’est institutionnalisé jusqu’au meurtre de masse.

La sortie de la seconde guerre mondiale a engagé une phase de « déracialisation » très hétérogène car, si la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 proclamait l’égale dignité des « membres de la famille humaine », des inégalités raciales institutionnelles perduraient dans les empires des puissances coloniales, aux Etats-Unis, en Afrique du Sud, etc. Mais il est certain que la séquence des décolonisations a accéléré la disqualification de la pensée racialiste.

Néanmoins, il ne suffit pas de démanteler un système politico-juridique pour dissoudre les fondements de la domination que sont les représentations collectives.

Or, depuis les années 1960, les migrations viennent des anciens empires coloniaux : anciens colonisés et anciens colonisateurs partagent le même espace, ce qui réactive les représentations racistes. Les sociétés européennes ont désormais une « question raciale » intérieure qui prend la suite de l’histoire longue de l’antisémitisme européen.

C’est en particulier le cas de la société française. Nous avions jusqu’ici construit cette question à l’extérieur : l’expansion européenne a « racialisé » le reste du monde. Cette « racialisation » dans le cadre de l’expansion coloniale a repris des formes de stigmatisation et d’exclusion développées à l’égard des minorités religieuses et en particulier des juifs dans l’Europe des XVe et XVIe siècles.

Le modèle français d’universalisme est décrié par les nouveaux mouvements antiracistes qui pointent le fait que l’Etat ne « voit pas les couleurs » et donc le racisme…

Cette non-reconnaissance, au lieu de protéger les minorités du racisme, les surexpose. La « colorblindness » rend plus difficile la dénonciation des discriminations vécues.

Au-delà des décisions discriminatoires individuelles, c’est le fonctionnement même des institutions qui est en cause, mais cette dimension systémique des discriminations reste contestée, en partie parce qu’il faudrait admettre que les caractéristiques ethno-raciales ne sont pas vraiment invisibles… Non pas que la solution se trouve nécessairement dans l’expérience des Etats-Unis, où les catégories raciales sont reconnues sans pour autant faire disparaître le racisme. Il n’y a pas de recette miracle, mais l’urgence est d’introduire la diversité dans nos représentations collectives pour ensuite la banaliser en acceptant de partager l’accès aux ressources.

Il faut rouvrir les possibilités de mobilité collective et transformer profondément la société française pour la rendre plus juste. La problématique est commune à toutes les formes d’inégalités. Mais je sais qu’il est compliqué de concevoir que pour arriver à ne plus parler de « race », il faut commencer par la prendre en compte.