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Pierre Joxe : une jeunesse porteuse de la coopération de demain

mercredi 11 avril 2007, par la rédaction

El Watan publie dans son édition du 10 avril 2007 un long entretien avec le nouveau président de l’association France Algérie.

Membre du Conseil constitutionnel depuis 2001, Pierre Joxe a été ministre de l’Intérieur de mai 1988 à janvier 1991 et ministre de la Défense de janvier 1991 à mars 1993 sous la présidence de François Mitterrand. Il a été premier président de la Cour des comptes de mars 1993 à février 2001.

  • Vous présidez depuis quelques semaines l’association France Algérie. Qu’est-ce qui vous a déterminé à assumer cette charge ?

J’ai connu personnellement tous les présidents de France Algérie. Le dernier, Bernard Stasi, est un ami de longue date. Nous nous sommes d’ailleurs connus en Algérie, pendant la période de la fin de la guerre. Et quand on m’a suggéré de le remplacer, j’ai accepté bien naturellement. France Algérie doit se tourner vers l’avenir, mais il ne faut pas oublier qu’elle a été fondée en 1963 par des gens de ma génération. Madame Germaine Tillon, qui va fêter son centenaire dans quelques semaines, en est encore aujourd’hui la présidente d’honneur.

  • Fondée dans un autre contexte ?

Dans le contexte de l’indépendance et, malheureusement, de l’OAS qui a beaucoup compromis les possibilités de coopération entre l’Algérie nouvelle et la France, puisque non seulement elle a accéléré le départ en catastrophe de la quasi-totalité des Français d’Algérie, mais aussi a nui aux relations franco-algériennes pendant des années. La première raison qui m’a conduit à prendre la présidence de France Algérie relève du fait que j’ai passé une partie de ma petite enfance en Algérie pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai fait une partie de mon service militaire en Algérie comme tous les jeunes de ma génération, j’ai aussi travaillé à la coopération franco-algérienne entre 1967 et 1969 lorsque j’étais détaché à la direction de la coopération technique au ministère des Affaires étrangères et j’ai aussi souvent coopéré avec l’Algérie comme ministre de l’Intérieur ou comme premier président de la Cour des comptes en faisant de la coopération administrative. La deuxième raison, c’est que les temps ont changé, on doit se souvenir de la période de l’indépendance et de tout ce qui a été important à cette époque, mais on doit considérer que la relation entre la France et l’Algérie, aujourd’hui, est complètement différente, parce qu’il y a des centaines de milliers de jeunes Français qui sont nés en France de familles algériennes, il y a des millions d’Algériens qui vivent en Algérie et qui ont de la famille en France. Le problème des relations entre nos deux pays est peut-être le plus emblématique de la relation de la France au Maghreb et au monde arabe. La France est un pays qui est tourné vers la Méditerranée depuis toujours, mais dans la Méditerranée d’aujourd’hui et dans le monde arabe d’aujourd’hui, l’Algérie a une place particulière, et quand on pense aux liens historiques entre Français et Algériens, il faut se dire que toute cette jeunesse commune va jouer un rôle dans les années qui viennent. Une troisième raison que j’ai découverte après coup. Quand je travaillais à la coopération franco-algérienne en 1967, il y a 40 ans, il y avait tout à construire. Aujourd’hui, j’ai découvert qu’il existe une association appelée REAGE (Réseau des anciens élèves algériens des grandes écoles françaises) regroupant des garçons et des filles qui n’étaient pas nés il y a 40 ans et qui représentent, incarnent peut-être une des dimensions les plus importantes de la coopération franco-algérienne de demain, c’est-à-dire celle de jeunes hommes et de jeunes femmes qui, médecins, ingénieurs, avocats… sont ceux qui, parmi les cadres des entreprises et des administrations françaises et algériennes, jouent déjà et vont jouer un rôle majeur dans l’avenir.

  • Quels sont les objectifs que vous assignez à l’association France Algérie ?

L’association France Algérie, ce n’est pas une organisation de masse. C’est une sorte de club avec des clubs en province. Notre but, c’est d’être animateurs, de lancer des idées, de faciliter des contacts. J’attache beaucoup d’importance à un certain nombre de thèmes que nous avons mis en avant, en particulier une organisation franco-algérienne pour la jeunesse, pour multiplier les échanges entre les garçons et les filles de 15, 20, 25 ans. La création d’un office franco-allemand pour la jeunesse, il y a de cela 40 ans, a entraîné systématiquement des voyages de dizaines, puis petit à petit, de centaines de milliers de Français en Allemagne et d’Allemands en France. Pour la compréhension entre les peuples, il n’y a rien de mieux que des relations entre les jeunes. Nous voulons aussi faciliter une réflexion commune des femmes et surtout vivifier, faciliter, encourager les très nombreuses petites associations locales dans les villes moyennes qui ne dépendent en rien de l’association France Algérie, mais qui font la même chose qu’elle. Un autre objectif, c’est la langue. Quand la France était une puissance coloniale, elle avait été aussi berceau d’une école d’arabisants, assez distingués, d’ethnologues, de sociologues. La France n’est plus une puissance coloniale, mais elle a des centaines, des millions d’habitants qui sont de culture arabe, et l’enseignement de l’arabe a tendance à diminuer, il est organisé d’une façon telle qu’il ne facilite pas la diffusion de la langue arabe parmi les Français qui ne sont pas de culture arabe. L’arabe est la langue de tout le versant sud du bassin méditerranéen et au-delà. Vecteur linguistique, elle est aussi l’image culturelle d’une civilisation et pas seulement d’une religion. La langue arabe, c’est la langue des savants, des philosophes. Le fait que le statut de l’enseignement de l’arabe en France ne soit pas à la hauteur de sa signification sur le plan international est en soi quelque chose de mauvais, et je pense qu’il y a une espèce de retrait par rapport à l’enseignement de l’arabe. C’est paradoxal, car le monde arabo-musulman est un interlocuteur de l’Europe méditerranéenne. Par ailleurs, énormément d’actions de coopération entre la France et l’Algérie sont dans le cadre de ce qu’on appelle la coopération décentralisée. C’est un mauvais terme. Je préfère dire la coopération des collectivités territoriales. L’association France Algérie peut jouer ce rôle de lien à partir de son site internet pour permettre à chacun de s’informer de ce qui se passe dans son département, dans sa région. Et de trouver le contact avec des associations locales.

  • Pour construire l’avenir, pour mieux asseoir une coopération dense, la jeunesse a besoin de connaître l’histoire, de savoir ce qui s’est passé entre les deux pays. Qu’est-ce qui empêche l’Etat français de reconnaître les méfaits de son passé colonial en Algérie, comme cela a été le cas par exemple pour Madagascar ?

Vous nommez Madagascar, vous avez raison. La guerre était à peine finie, j’avais 12 ans, quand on a appris les massacres de Madagascar. On était horrifiés. Madagascar a été une crise horrible qui a duré quelques mois, mais qui, malheureusement, a été étouffée. La décolonisation à Madagascar et en Afrique noire a été ensuite accélérée par les lois-cadres Deferre de 1956. Au même moment, en Algérie, en 1944, 45, 46, 47 il y a eu ce qu’on a appelé des troubles, un début de guerre d’indépendance, mais la fiction que l’Algérie était composée de trois départements français a fait que pendant longtemps ce « droit-là » dominait. La décolonisation de l’Afrique noire a été beaucoup plus rapide, pacifique, que celle du Maghreb. Je ne parle pas de l’Indochine, c’est Dien Bien Phu qui a amené au pouvoir Mendès France, lequel a signé les accords de Carthage pour l’indépendance de la Tunisie, a engagé les discussions au Maroc et, lorsqu’en 1956 les élections ont amené la victoire du Front républicain, nous pensions tous que l’indépendance de l’Algérie allait suivre. Malheureusement, on s’est trompés. Pourquoi est-ce qu’on a tellement dissimulé la réalité coloniale de la France en Algérie ? Je pense, en partie, parce que les forces politiques et économiques colonialistes, car il ne faut pas oublier qu’il y avait des intérêts économiques très puissants derrière la colonisation, ont tellement engagé la France et le peuple français, – puisqu’il y a eu pendant plusieurs années de guerre jusqu’à 500 000 garçons du contingent en Algérie – que cela a rendu difficile l’élucidation. Ceux qui avaient été les anticolonialistes des années 50, comme moi, étaient considérés comme « l’anti-France ». Quand j’étais étudiant, je me souviens qu’on était injuriés, les rares professeurs à la Sorbonne ou à la faculté de droit qui prenaient position contre la guerre d’Algérie, et encore plus contre la torture, contre les camps de regroupement, étaient raillés et traités de mauvais Français. Il a fallu attendre 30 ans pour que commencent à apparaître de plus en plus de films, de livres et même récemment un dictionnaire de la colonisation française qui a été publié par un certain nombre d’universitaires.

  • Lors d’une récente conférence de presse sur France Algérie, vous avez dit que les accords de Nouméa sont transposables. Le sont-ils pour le cas algérien comme le préconisent des historiens spécialistes de la colonisation ?

Ce ne sont pas les accords de Nouméa qui sont transposables, c’est le texte de préambule qui les accompagne qui peut l’être, c’est ce que j’ai dit. Quand on lit dans ce préambule que « les Kanaks ont été repoussés aux marges géographiques, économiques et politiques de leur propre pays, ce qui ne pouvait chez un peuple que provoquer une révolte », c’était une façon de dire que la révolte était légitime. Dire que la colonisation a porté atteinte à la dignité du peuple kanak, peut être dit pour le peuple algérien. Je pense que toute histoire coloniale peut être relue et commentée à la lumière de ce genre d’approche, et à ce moment-là personne ne perd son honneur. Les commémorations qui se préparent autour du personnage de Abdelkader – un personnage assez peu connu en France – seront une occasion de revisiter l’histoire de la colonisation de l’Algérie.

  • Revient-il au législateur et au politique de dire comment l’histoire doit être enseignée ?

Aussitôt la loi du 23 février 2005 adoptée, l’association France Algérie a pris une position, signée de son président de l’époque Bernard Stasi, dont je rappelle qu’il a été lui-même ministre des DOM-TOM, et en Algérie en 1959, en même temps que moi, condamnant absolument son article 4, sur les « bienfaits de la colonisation ». Depuis, les idées ont évolué, puisque le gouvernement, qui aurait pu s’opposer à ce texte à l’Assemblée, ne l’a pas fait, le président de la République, qui aurait pu demander une deuxième délibération, ne l’a pas fait, il a demandé quand même au Conseil constitutionnel de déclasser le texte, plus précisément un alinéa de l’article 4, celui qui, à certains égards, est offensant pour la vérité, ce que nous avons fait. Nous n’étions interrogés que sur cet alinéa. A partir du moment où ce n’était plus du domaine législatif, le gouvernement l’a abrogé. Il a été effacé juridiquement. Politiquement, nous savons bien qu’il y a des gens qui pensent toujours la même chose. L’association France Algérie est pour une histoire libre. La filière de Lyon de France Algérie, présidée par Mme Zohra Perret, a été un des organisateurs du colloque sur ce sujet, qui a eu lieu à l’Ecole normale de Lyon l’année dernière. La recherche historique repose sur des documents, des analyses, sur la liberté des chercheurs, pas sur des injonctions législatives.

  • Les lois d’amnistie n’ont-elles pas constitué un frein à la reconnaissance de crimes commis pendant la guerre de libération de l’Algérie ?

Vous touchez un point sensible, j’étais contre les lois d’amnistie, j’ai eu aussi un différend avec François Mitterrand lorsqu’il y a eu un projet de loi de réhabilitation des généraux fascistes, factieux, de l’OAS. Cela a été une crise assez forte à tel point que la loi n’a jamais été mise au vote, Mitterrand l’a fait passer par un système dit du 49-3. L’article 49, paragraphe 3 de la Constitution, permet de considérer une loi comme votée s’il n’y a pas une motion de censure contre le gouvernement. Je considérais que dire qu’on réhabilitait des généraux qui avaient tourné les armes et qui avaient cherché à tourner les hommes contre la République parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec la politique du général de Gaulle, c’était inacceptable.

  • Et la prescription ?

La prescription, c’est autre chose. La prescription, c’est lorsque des crimes n’ont pas été punis. Il y a des crimes qui sont imprescriptibles. Comme les crimes contre l’humanité n’ont pas encore été entièrement définis dans le droit international, on est dans une zone floue. En revanche, la réhabilitation, ce n’était pas du flou. Même si cette question est très importante, aujourd’hui, ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est d’écrire l’histoire, en évitant qu’elle soit écrite de travers et surtout d’éviter qu’on l’enseigne selon des critères politiques discutables.

Nadjia Bouzeghrane