Histoire coloniale et postcoloniale

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Philippe Grand, placardisé cinq ans

jeudi 15 juillet 2004, par la rédaction

Philippe Grand, 66 ans, conservateur en chef aux Archives de Paris. Placardisé cinq ans pour avoir exhumé les documents sur le massacre des Algériens jetés à la Seine en 1961.

Un article de Jean-Pierre Thibaudat - Libération, le 15 juillet 2004.

Bouche-trous de mémoire

Philippe Grand. « Je ne parlerai pas de l’affaire », lance Philippe Grand, avec humour et élégance. Ce dernier lundi d’avril, aux archives de Paris, Porte des Lilas, on fête le départ à la retraite de ce conservateur en chef (le grade le plus élevé) pas comme les autres. Une fête, donc. Mais aussi une défaite. Car c’est un homme bafoué qui s’en va, mis à l’écart comme un paquet de linge sale, placardisé depuis cinq ans. Tous ceux qui lui rendent hommage, comme l’historien Jean-Luc Einaudi, parlent, eux, de « l’affaire ».

Elle a fait grand bruit. Attaqué en diffamation par Maurice Papon, préfet en charge à l’époque, pour avoir parlé de « massacres » d’Algériens, à propos des événements du 17 octobre 1961, Jean-Luc Einaudi demande à ce que l’on cite deux conservateurs, Brigitte Lainé et Philippe Grand. En charge des archives judiciaires, ils ont accès aux dossiers qu’on lui refuse de consulter. Il sait qu’ils savent. Ils pourraient se réfugier derrière le devoir de réserve. « Nous taire eût été commettre une faute au regard du code international de déontologie », écriront-ils plus tard. « J’ai dit à Brigitte d’aller témoigner à la barre, se souvient Philippe Grand, car je savais que je ne pourrais pas soutenir le regard de ces gens-là » (Papon et son avocat, maître Varaud). Philippe Grand témoigne par écrit, c’est un homme qui aime manier la plume. Grâce à eux, le tribunal donne raison à Einaudi. Papon est débouté, la vérité triomphe en ce mois de février 1999. Mais, elle coûte cher aux deux archivistes.

Deux notes de service de leur direction les privent de leurs dossiers et de tout contact avec le public. Brigitte Lainé et Philippe Grand deviennent des pestiférés. Ils font la paire. Elle, la pragmatique, lui, le rêveur... Pétitions, articles, soutien des élus Verts parisiens, rien n’y fait. Ils restent au placard, les dossiers aussi. Mais ils résistent. En mars 2003, le tribunal administratif de Paris reconnaît qu’il y a bien eu sanctions disciplinaires déguisées et annule les notes de service. Rien ne se passe. En mars 2004, le même tribunal enjoint le maire de Paris d’exécuter le jugement. En avril, Philippe Grand part à la retraite sans avoir retrouvé ses dossiers et sans que ses autorités de tutelle se soient à tout le moins excusées. Mais il ne parle pas de « l’affaire » lors de son pot d’adieu. Il a mieux à dire : sa « passion » intacte pour les archives. Drôle d’homme, satané métier.

Un père professeur de physique qui fait du bruit en mangeant sa soupe, une mère qui élève ses quatre enfants et leur donnera des ordres « jusqu’à sa mort », tout Victor Hugo lu à 13 ans, une passion pour le Moyen Age, une hypokhâgne à Toulouse et finalement une classe préparatoire à Paris pour passer le concours de l’Ecole des chartes et « échapper à ma mère ». Reçu cinquième en 1959, cette Ecole où l’on évite de parler de l’ancien élève Georges Bataille (« c’était le diable ») le déçoit un peu. Il en sort avant-dernier. Premier poste : le dépôt des archives maritimes à Cherbourg. Il y va sans sa jeune épouse, élève à l’Ecole des chartes, « c’est une profession où l’on pratique le mariage endogamique ». Quelques postes plus tard, le voici à Troyes en Champagne, classant les dossiers de l’abbaye de Clairvaux datant du XIIe siècle. Le bonheur. « L’écriture du plein Moyen Age est merveilleuse », et les archives « d’un ordre parfait ». Sa femme élève à Paris leurs trois enfants, il y demande un poste au nom du rapprochement familial, et finit par être nommé Porte des Lilas. Il retrouve Brigitte Lainé déjà croisée en Vendée .

En 1978 arrive un nouveau directeur qui demande à ce que l’on s’occupe de documents jusqu’alors négligées, ceux de la justice. « Brigitte et moi, on s’est portés volontaires. » Et c’est parti pour vingt ans, dans les caves de la République. Les plus sordides sont celles de la prison de Fresnes où les rats tiennent compagnie aux archivistes. Les plus grandes sont celles du Palais de justice à Paris, « au bout de deux ou trois ans, on a fini par ne plus se perdre ». Un travail de soutier. « C’est voûté, on se cogne la tête, les rayonnages en bois montent jusqu’au plafond, les liasses sont enveloppées dans du papier kraft et attachées avec une ficelle , on travaillait sur un coin de table... Aujourd’hui, je ne tiendrais plus le coup. »

Paradoxalement, la tâche de l’archiviste est de faire disparaître des éléments en mettant au pilon des « séries » jugées peu intéressantes. Philippe Grand et Brigitte Lainé ont lutté contre cela. « C’est un principe de précaution, il faut sauver ce que l’on peut car on n’est pas à la place des historiens du futur », dit-il. Souvent les dossiers de non-lieu étaient détruits. « Or, ce sont parfois les procès les plus intéressants, beaucoup de gros maquereaux ont ainsi bénéficié d’un non-lieu. On a tout gardé. » C’est dans ces registres que gisait en partie le secret d’octobre 1961. Les dossiers des mineurs, eux aussi, étaient souvent détruits avant leur arrivée. « On y trouve la description du logis familial, les portraits des parents, les propos des voisins, la scolarité de l’enfant, c’est d’une richesse inouïe, jusqu’à aujourd’hui inexploitée. » Philippe Grand est là pour sauver, pas pour exploiter. « Les enfants, les vagabondages, les étrangers, les affaires de moeurs : on garde tout sans regarder. On prend et on range. » Une sorte de Samu de la mémoire. C’est une lutte contre le temps. « Il y a une quinzaine d’années, un inspecteur de la Ville nous a alertés : on allait détruire les archives économiques entreposées à Bercy. Il y avait les archives des Halles, de La Villette, des marchés de quartiers. C’était en vrac, comme une décharge, un peu humide. On a dû trier en gros, vite. On a retrouvé des notes de service sur l’égorgement des bestiaux faites par les Allemands : ils trouvaient que les Français faisaient trop souffrir les animaux. »

S’il y a une disparition dont Philippe Grand ne se remet pas, c’est celle des archives de la Petite-Roquette où passèrent bien des enfants. En 1974, cette prison devant être détruite, on se demande que faire des vingt tonnes de papiers étalés sur un siècle et demi. « La direction de l’époque a dit : "Envoyez-nous les registres d’écrou et pilonnez le reste." On est arrivés quatre ans après. » Trop tard pour sauver ce trésor.

En vingt ans, Philippe Grand et sa complice ont classé plus d’un million de dossiers des tribunaux correctionnels mais aussi beaucoup jeté. « Il y a des séries monstrueuses comme celles des divorces. C’est souvent répétitif. On en a gardé quelques-uns (dont le divorce du fils d’un ancien président de la République), détruit beaucoup. Je regrette un peu. » Tout cela s’est arrêté il y a cinq ans, brutalement, avec sa mise au placard. « Je n’ai pas d’amertume. Je suis trop frivole. L’administration française est de type soviétique, quel que soit le gouvernement. L’information y est verrouillée, elle est officielle ou elle n’existe pas. La vérité sur le 17 octobre 1961 est un accident. »

Aujourd’hui en retraite, Philippe Grand continue à classer. Chez lui. Ses papiers. Sur un coin de table.


Philippe Grand en 6 dates

- 1938. Naissance.

- 1959. Entre à l’Ecole des chartes.

- 1963. Premier poste aux Archives maritimes de Cherbourg.

- 1978. Avec Brigitte Lainé, classe les dossiers de la justice aux Archives de Paris.

- 1999. Témoigne par écrit au procès Papon-Einaudi, sa hiérarchie le sanctionne.

- 2004. Départ en retraite.