la concurrence des mémoires tend à dresser des groupes de victimes de l’histoire les uns contre les autres

Paul Thibaud : « Nous sommes inquiets des effets de la concurrence mémorielle »

publié le 29 janvier 2006 (modifié le 17 août 2019)

Lors d’une intervention à la table-ronde du 21 janvier 2006 sur « les lois de mémoire : contestations, justifications. Arguments pour un débat de fond » organisée par l’association Pollens de l’Ecole normale supérieure [1] Paul Thibaud, philosophe et ancien directeur de la revue Esprit, a précisé le sens de sa position, différente de celle de l’appel « Liberté pour l’histoire ». Nous publions ci-dessous le texte de son intervention, suivi de celui de la pétition pour la « liberté de débattre » dont il a été l’initiateur en décembre 2005.

Paul Thibaud : « Nous sommes inquiets des effets de la concurrence mémorielle »

Source : http://www.communautarisme.net

Je suis l’initiateur de la pétition intitulée « La liberté de débattre ». Ce n’est pas spécifiquement un texte d’historiens mais un texte de citoyens. La cause des citoyens n’est pas celle des historiens, mais elle lui est liée. On a voulu les dissocier en soulignant que la première des lois en cause, la loi Gayssot, n’encadrait nullement la recherche historique mais seulement l’expression publique d’opinions contraires à certaines décisions de justice. C’est vrai dans ce cas précis, mais ce ne l’est pas en ce qui concerne la loi Taubira qui dans son article 2 prend position sur la manière de faire l’histoire des événements qu’elle vise, recommandant de prendre en compte « les sources orales » dans les anciens pays d’esclavage. Même la loi Gayssot ne laisse pas la recherche complètement libre, s’il est vrai que la science ne peut se faire porte close, que ses résultats sont destinés à être communiqués à tous ceux qui s’y intéressent, « publicité » qui est pour la science affaire d’hygiène et pour les citoyens un droit.

Second axe de notre démarche, les quatre lois visées, bien que différentes évidemment, forment une séquence, elles s’enchaînent. Cela est flagrant pour les deux dernières (« Taubira » et l’art 4 de la loi du février 2005). La dernière copie des formulations de l’art. 2 de la précédente. On a voulu marquer une différence en disant que « Taubira » se contente de réclamer que les programmes et la recherche accordent à la traite et à l’esclavage « la place qu’ils méritent », alors que « Vanneste » qualifie de manière partiellement favorable la colonisation. C’est oublier que la loi Taubira est une loi de stigmatisation et que si elle réclame que l’on parle davantage de certains c’est pour évidemment (et légitimement) pour qu’on n’en dise que du mal, puisque, dans l’art. 1, ils ont été qualifiés de « crimes contre l’humanité ». En fait la loi Taubira est plus clairement et unilatéralement que l’amendement Vanneste, une loi qualifiant des événements.

Plus généralement, débordant le droit, une logique d’ensemble réunit ces lois : qualifier certains événements à la demande de groupes intéressés, puis en recommander l’enseignement et sanctionner ceux qui contestent les qualifications légales. Il est révélateur que certains Arméniens réclament qu’on adjoigne (sur le modèle Gayssot) un volet pénal à la loi purement « déclarative » qu’ils ont obtenue. (Il y a d’ailleurs une certaine logique à cela : une loi ne doit-elle pas être appliquée ?) De même, s’appuyant sur l’affirmation d’une spécificité de « l’esclavage occidental » selon « Taubira », ceux qui assignent en justice Pétré-Grenouilleau cherchent à obtenir au civil des réparations qui, aux yeux de l’opinion, seraient évidemment l’équivalent d’une condamnation pénale.

Troisième point : nous sommes inquiets des effets de la concurrence mémorielle qui tend à déchirer le corps politique et à dresser des groupes de victimes de l’histoire les uns contre les autres. La manière de légiférer isole certains événements, coupe la voie de la compréhension, fait oublier les enchaînements historiques complexes (ceux par exemple que Pétré-Grenouilleau démonte remarquablement dans son livre sur Les Traites négrières). Elle tend aussi à dresser les communautés de commémoration les unes contres les autres jusqu’à provoquer ce qu’on voulait absolument empêcher. La loi Gayssot a proscrit cet antisémitisme larvé qu’était le négationisme faurissonien, mais, à travers la concurrence des victimes qu’elle a attisée, elle est pour beaucoup dans le succès de Dieudonné, c’est-à-dire dans la diffusion d’une variété d’antisémitisme plus dangereux que celui qu’elle a contenu. La guerre des mémoires est un danger actuel en France. Le législateur a, pour le moins, le devoir de ne pas la favoriser en l’accompagnant.

Enfin, il y a dans cette propension à légiférer sur le passé, une perversion du rôle du politique, lequel, comme disait fortement Max Weber, a pour devoir essentiel la préparation de l’avenir. Cette préparation suppose qu’on s’appuie sur une connaissance du passé, sur une réflexion à, son propos, sur la proposition même d’un récit qui donnant sens à ce passé, y trouve une inspiration pour continuer. C’est ce qu’ont toujours fait les vrais politiques, un Churchill, ou un de Gaulle. Mais cela n’a rien à voir, au contraire, avec le projet de fixer l’image du passé, de légaliser celui-ci. C’est d’un passé non embaumé (que ce soit dans la gloire ou dans la honte) mais d’un passé libre, vivant, d’un passé comme question que la politique a besoin. C’est pourquoi la tentative de le fixer est l’envers d’une inquiétante crise du politique, elle est la contre partie de son impuissance devant l’avenir, de sa stérilité.

Les lois historiennes tendent explicitement ou non (c’est explicite - art. 5 - dans la loi Taubira) la perche aux associations mémorielles en les incitant à agir pour faire respecter les qualifications dont elles ont obtenu la légalisation. Elles leur donnent la possibilité et l’occasion pour cela d’agir en justice, avec un activisme dont on voit les débordements. On a pu dire (comme la juriste Anne-Marie Le Pourhiet dans Le Monde) que la mise en œuvre de ces lois particularistes échappait au ministère public et devenait l’affaire de lobbies moraux spécialisés.

L’obsession légalo-mémorialiste est liée partout à des situations d’échec. Il y a des situations d’échec dans les Antilles, en Afrique noire, en Algérie qui sont probablement les vraies motivations de la passion de vouloir régler son compte au passé en le stigmatisant au maximum. Il est plus valorisant de se voir comme victime d’une histoire criminelle que comme incapable d’affronter les questions du présent.

Mais il y a aussi une situation d’échec sinon de la France du moins de la politique en France. Cela fait des dizaines d’années, depuis Mitterrand, que le pouvoir dit qu’il ne peut rien sur l’essentiel, notamment sur le chômage (qu’il a à ce sujet « tout essayé » en vain), des dizaines d’années aussi qu’on invoque une Europe soit bonne fée soit marâtre, toujours « incontournable », comme la mondialisation du reste. Cette constante capitulation de la volonté a perverti la vie politique et intellectuelle. Faute de pouvoir agir ou proposer, on s’est lancé dans la disqualification de l’autre. La gauche a inauguré cela à travers son slogan (victorieux) de 1988 : ce monde est trop dur pour être laissé à la droite. Autrement dit, à défaut d’être efficaces, nous sommes bons, contrairement à ceux d’en face. De cette manière, Le Pen aidant, la politique est devenue un concours de vertu dénonciatrice. La droite a suivi cette surenchère vertuiste où le passé (les passés) a été instrumentalisé. C’est pourquoi toutes ces lois de bonne conscience ont (même quoi qu’on dise l’amendement Vanneste) recueilli un large consensus.

La même situation d’échec national a favorisé la cristallisation des mémoires particulières. Comme lorsqu’un courant s’arrête, ce qu’il brassait se sédimente sur le fond. Ces mémoires étant en même temps flattées démagogiquement par les politiques, la situation est devenue réellement inquiétante, elle peut, comme le mouvement derrière Dieudonné nous en avertit, prendre l’allure d’une série de sécessions morales par rapport à la communauté nationale et d’une hostilité mutuelle croissante. Si les lois de mémoire dont nous demandons l’abrogation ne sont certes pas la cause de la crise nationale, elles sont par rapport à celle-ci un contre-remède.

Paul Thibaud

 

La liberté de débattre

[Pétition publiée par Marianne, le 24 décembre 2005.]

La France, du moins ceux qui la dirigent ou la régente, succombe à un singulier idéalisme, non plus celui qui se satisfait de proclamer des principes, mais celui de la contrition et de l’épuration. On veut croire qu’en interdisant l’expression des mauvaises idées et en légalisant la vérité on assainira les mentalités et on se mettra à l’abri du pire. On imagine qu’en remplaçant l’idée d’une France inventant la liberté moderne par la commémoration de nos fautes, on dégagera un avenir. En fait nous voyons que la liberté, le civisme, la vérité sont ensemble perdants quand on essaie de gouverner la pensée, de pasteuriser la démocratie.

Les lois contre le négationnisme, pour la reconnaissance du génocide arménien, de l’esclavage et de la traite, aussi bien que sur les mérites de la colonisation française, débordent le domaine de la loi tel que défini par l’article 34 de notre constitution. Plus généralement, le devoir des politiques est d’assurer l’avenir de la nation, non de fixer en dogmes son histoire. Certes, pour gouverner un peuple il faut connaître son passé et en tenir compte, il faut s’appuyer sur une conscience historique commune tout autant que sur une moralité commune. Mais le pouvoir ne saurait régler, encore moins arrêter, les perpétuels réaménagements de la conscience collective, le travail de la mémoire, le dialogue continué avec le passé qui est indissociable de l’exercice des libertés publiques, dans la vie politique, dans la littérature, dans l’historiographie. L’incitation au crime relève des tribunaux, il n’en va pas de même des opinions aberrantes. Celles-ci on les réfute ou on les dénonce. Quand on ne fait pas confiance à la liberté de débattre, le mot de république perd tout sens. C’est pourquoi nous demandons l’abrogation de toutes les lois (Gayssot, Taubira, Accoyer...) qui ont pour objet de limiter la liberté d’expression ou de qualifier des événements historiques.

Quelles qu’aient pu être leurs justifications particulières, leurs vertus immédiates, ces interventions ont produit un enchaînement dangereux. Par moralisme et désir de se mettre à l’abri de tout reproche, nos politiques ont ouvert la voie à des demandes successives de pénalisation et à la sanctuarisation des mémoires particulières. Le morcellement qui en résulte de la mémoire nationale favorise des durcissements et des affrontements dont nous voyons les prodromes. C’est au contraire d’un travail de vérité et de compréhension qui porte sur toute notre histoire que nous avons besoin. Ceci exige que la liberté de débattre soit pleinement rétablie.

Signataires : Elie Barnavi, Alain Besançon, Rony Brauman, Jean Daniel, Philippe De Lara, Vincent Descombes, Jacques Donzelot, Michel Fichant, Elisabeth de Fontenay, Max Gallo, Marcel Gauchet, Pierre Grémion, Jean-Claude Guillebaud, Anne-Marie Le Pourhiet, Jean-Pierre Le Goff, Elisabeth Lévy, Pierre Manent, Michel Marian, Abdelwahab Meddeb, Edgar Morin, Krzystof Pomian, Pierre Nora, Philippe Raynaud, Paul Thibaud.



[1Table ronde « les lois de mémoire : contestations, justifications. Arguments pour un débat de fond »

« On est passé en quelques années d’une demande de mémoire qui semblait légitime, à un devoir de mémoire quelque peu étouffant, et rapidement aux craintes devant les effets pervers d’une judiciarisation qui priverait de « la liberté de débattre ». Il y a eu un déclencheur : l’article 4 de la loi du 23 février 2005, qui a suscité une vive protestation. Certains ont alors dit : pourquoi contester cette loi sur la colonisation et non pas la loi Taubira, qui a servi de modèle ? Puis, le débat s’amplifiant, il y a eu des pétitions pour demander l’abrogation de toutes les lois portant sur la mémoire : en remontant jusqu’à la loi Gayssot. Le problème n’est pas simple et ne saurait se résoudre dans un affrontement binaire ; ses enjeux civiques sont importants. C’est pourquoi il vaut la peine de confronter des arguments, plutôt que des positions tranchées, et nous efforcer de remonter jusqu’aux problèmes de fond. Par exemple : la place et les formes de la mémoire, les difficultés que nous posent les commémorations négatives, les dispositifs mémoriels, l’efficacité des lois, leurs effets pervers... »

Avec :

  • Gilles Manceron, historien et vice-président de la Ligue des droits de l’Homme
  • Bogumil Jewsiewicki, chaire d’histoire comparée de la Mémoire, Université de Laval, Québec
  • Patrick Garcia, historien, IUFM de Versailles, Institut du temps présent
  • Pap Ndiaye, historien, EHESS, association CRAN
  • Bruno Belhoste, historien, Paris X Nanterre
  • Paul Thibaud, philosophe, initiateur de la pétition « la liberté de débattre »
  • Philippe Raynaud, philosophe du droit, Paris I
  • Sophie Ernst, Christian Delacroix (modérateurs).