Paris-Alger, aller-retour, par Mohammed Harbi

publié le 16 décembre 2005 (modifié le 30 juillet 2019)

L’historien Mohammed Harbi est auteur, avec Benjamin Stora, de La Guerre d’Algérie, 1954-2004, la fin de l’amnésie, Robert Laffont, Paris, 2004.

Article publié dans Le Monde diplomatique de novembre 2005.

Les problèmes éthiques et politiques liés à la guerre d’indépendance algérienne ont, ces dernières années, investi le débat public français. On a dénoncé l’effacement des mémoires et les manipulations de l’information, réprouvé le refus d’intégrer le passé colonial avec ses prolongements dans le traitement de l’immigration  [1]. Quel retentissement ce débat a-t-il eu en Algérie ? Et, au-delà, quel regard jeter sur la colonisation comme fait social et historique ? Ruse de l’histoire, ce sont les convulsions du système algérien qui ont réveillé les passions françaises sur le « joyau » de l’ex-empire.

Trois moments jalonnent, à Alger, l’évocation du passé colonial : la contestation des mythes fondateurs du nationalisme algérien lors du « printemps berbère » (1980) ; la révolte populaire d’octobre 1988, qui a mis fin au monopole du Front de libération nationale (FLN) ; enfin, l’affrontement entre l’Etat-armée et les islamistes après l’interruption du processus électoral (janvier 1992). Dans tous ces conflits, la France est devenue une caisse de résonance privilégiée. Comme l’a souligné Guy Pervillé, les protagonistes présentent « leur lutte comme une répétition de la guerre de libération dans laquelle chacun des deux camps prétend se réserver le beau rôle du moudjahid  [2] ».

C’est dans ces conditions qu’en France les vaincus de la guerre d’indépendance (rapatriés, anciens supplétifs, officiers antigaullistes) et les mouvements hostiles aux immigrés, comme le Front national (FN), réactivèrent l’imagerie coloniale. L’actualité internationale aidant, le FLN fut même - injustement - assimilé à un mouvement terroriste. C’était la revanche de l’Algérie française.

Mais cette résurgence du passé dans le présent prend une tournure imprévue quand, le 20 juin 2000, dans Le Monde, une maquisarde, Louisette Ighilahriz, se confie à Florence Beaugé [3] : elle accuse les chefs parachutistes français de l’avoir fait torturer à Alger en 1957. Or le général Massu ne nie plus la pratique de la « question ». Commence alors, à grande échelle, le procès de la torture. Tandis que le désir de vérité trouve un large écho en France, à Alger domine l’embarras. Le contexte local l’explique : à l’euphorie nationaliste des années 1960 succède, dans les années 1980, une faillite morale et politique qui débouche sur une terrible montée de violence.

Entre une armée-Etat insensible au droit dans ses pratiques répressives et un mouvement religieux sans colonne vertébrale, prêt à tous les excès et à toutes les manipulations, la situation dégénère rapidement. Massacres, liquidations et disparitions rythment le quotidien des Algériens. L’ancien président Ahmed Ben Bella dresse ce tableau : « Voilà que chez nous on parle de ratissage, on parle de terroristes. (...) Cela nous fait de drôles de souvenirs, nous qui avons connu il y a trente ans cette situation, de pouvoir reproduire le vocabulaire du général Massu ou du général Salan  [4]. »

Du coup, la victimisation, qui a servi de masque en Algérie à une pensée xénophobe, connaît une éclipse. Pour les jeunes, aux prises avec les difficultés de la vie, et qui n’ont pas connu la colonisation, la France a un autre visage. Quant aux élites politiques, elles prospectent d’autres manières d’évoquer le passé : il ne s’agit plus de mettre en avant la culpabilité des Français tout en esquivant leurs propres responsabilités dans ce qu’est devenu le pays.

Depuis 1988, avec son cortège de victimes et de torturés, le roi est nu. Il faut en finir avec la guerre, amener diplomatiquement la France à reconnaître les épreuves du peuple algérien, bannir tout esprit de revanche et, sans complaisance, faciliter la recherche sur les dérives algériennes qu’on voit se reproduire. Dans les cercles officiels, ces dernières ne sont plus taboues. Mais en débattra-t-on publiquement, comme en France ? Cela reste à voir, tant les anciens moudjahidins y sont hostiles.

Sur les moyens à mettre en œuvre pour solder les contentieux nés de la période coloniale, les avis divergent. Ainsi, la Fondation du 8 mai 1945, créée en 1990 par M. Bachir Boumaza, ancien président du Sénat, éliminé de son poste à la demande du président Abdelaziz Bouteflika, n’entend pas céder sur les crimes non amnistiés, c’est-à-dire ceux perpétrés lors des massacres de mai 1945  [5] : un épisode « inexcusable », a concédé, en mai 2005, l’ambassadeur de France, M. Hubert Colin de Verdière. Toutefois, l’adoption par le Parlement français de la loi du 23 février 2005  [6], dont l’article 4 affirme le rôle positif du système colonial, a fourni au président Bouteflika l’occasion d’intervenir pour condamner une législation de « cécité mentale confinant au négationnisme ».

Le décalage dans le temps entre son intervention et celle du FLN, le 7 juin 2005, montre bien que l’heure n’est plus à la dramatisation. Il ne faut pas compromettre le traité d’amitié entre la France et l’Algérie, dont la signature est prévue en décembre 2005. On négocie en secret, pour mieux se soustraire les uns aux pressions des nostalgiques de l’Algérie française, qui multiplient les initiatives à la gloire de l’Organisation armée secrète (OAS), les autres aux dépositaires reconnus de la mémoire des moudjahidins.

« Il y a, note un éditorialiste, Abdou B., des gérants de fonds de commerce qui, bien entendu, voient d’un mauvais œil le traité d’amitié... Ce sont les mêmes qui partent, au signal, guerroyer contre la langue française au nom de valeurs dont ils s’autoproclament les légitimes défenseurs, ce qui ne les empêche pas, en douce, quitte à payer gros et ailleurs, d’acquérir les diplômes en français  [7] . » On ne peut mieux dire que la langue française est reconnue, avec l’arabe et le berbère, comme une des langues du pays. Ce qui nous ramène au débat sur la colonisation.

La mémoire subjective des peuples ne s’apparente nullement au travail de l’historien professionnel. L’histoire invoquée reste dépendante des passions, des stéréotypes ou des visées du moment. Deux paradigmes contraires organisent cette mémoire collective, et tous deux relèvent d’un simplisme autorisant investissements passionnels et manipulations politiques.

Le premier est celui des nationalistes français, héritiers sûrs d’eux-mêmes et de la « fonction civilisatrice de la colonisation ». Ils en exhibent les preuves : réseau routier ou ferré, ports ouverts au monde, sécurité du pays, écoles, hôpitaux, etc. Sans voir que tout ceci était exécuté dans le seul intérêt du colonisateur et non avec le souci de promouvoir une Algérie ouverte au progrès, aux Lumières, à la promotion démocratique. Bref, il s’agissait d’une Algérie sans Algériens.

L’autre paradigme est l’inverse abstrait du premier. Il voit la colonisation comme une parenthèse, que l’indépendance de 1962 a refermée. L’Algérie indépendante renouerait avec sa nature, annoncée en 1830. Cette Algérie ottomane, parée de toutes les vertus, aurait eu réponse aux problèmes que pose le présent. Comme si la colonisation avait enfermé une Algérie, alors ouverte au progrès, dans un immobilisme dont aujourd’hui elle sort intangible, telle qu’en elle-même son identité arabo-musulmane la définit.

Ces deux paradigmes ont en commun de ne pas tenir le moindre compte de l’histoire des historiens. Or celle-ci souligne d’abord que la colonisation a sa propre logique, qui la mène de la violence pure et expropriatrice à une institutionnalisation, et que la coupure se situe à la fin des années 1880. Sans en contester le caractère impérialiste et destructeur, on ne saurait oublier les acculturations réciproques qui eurent lieu, effets « pervers » non voulus par le colonisateur. Ainsi, les Algériens s’empareront des idéologies révolutionnaires, des revendications pour une démocratie politique, et mèneront une agitation sociale et syndicale. L’Algérie qui sort victorieuse de sa lutte pour l’indépendance doit connaître l’héritage de l’histoire.

Et donc s’interroger sur le sens caché des campagnes qui utilisent un passé recomposé pour justifier d’obscures manœuvres. L’exigence de vérité oblige à nous interroger sur l’état de la société précoloniale, sur ses formes de domination, ses hiérarchies et son mépris des faibles. La colonisation a succédé à une société qui, elle aussi, était soumise à une domination. Derrière la différence - et elle est importante - entre la société précoloniale et la colonisation, il y a une forme de continuité : celle d’une société de la soumission. Quant au présent, il exige certes une connaissance de notre passé, mais qui dit connaissance ne dit pas élan subjectif ni pouvoir des mythes.

Mohammed Harbi

[1Lire Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire, Pascal Blanchard (sous la dir. de), La Fracture coloniale, La Découverte, Paris, 2005.

[2Soldat de l’armée de libération. Cf. Guy Pervillé, « La guerre d’Algérie vue de France », Confluences Méditerranée, n° 19, Paris, automne 1996.

[3Florence Beaugé, Algérie. Une guerre sans gloire. Histoire d’une enquête, Calmann-Lévy, Paris, 2005, 299 pages, 18 euros.

[4TF1, 28 décembre 1994.

[5Lire « La guerre d’Algérie a commencé à Sétif », Le Monde diplomatique, mai 2005.

[6Lire Claude Liauzu, « Une loi contre l’histoire », Le Monde diplomatique, avril 2005.

[7« Au nom du père ! », La Tribune, numéro hors-série, Alger, 3 juillet 2005.