Histoire coloniale et postcoloniale

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Papon n’a jamais existé

par Sylvie Coma

mercredi 6 août 2003, par la rédaction

Papon fait encore des victimes. Deux archivistes ayant témoigné contre lui au cours du procès de février 1999 sont depuis lors au placard. À part les Verts et le groupe communiste, personne, au Conseil de Paris, ne semble décidé à mettre un terme à cette sanction professionnelle, totalement illégale.

[par Sylvie Coma - Charlie Hebdo, 6 août 2003]

On va encore dire que les fonctionnaires sont payés à ne rien faire. Aux Archives de Paris, ça fait quatre ans et demi que les deux conservateurs, Brigitte Lainé et Philippe Grand, se tournent les pouces dans leurs bureaux de chefs. Aujourd’hui, le seul motif qui leur donne une raison de circuler dans le service, c’est l’obligation qu’ils ont d’aller signer le registre de présence, quatre fois par jour et à heure fixe, comme le stipule le rigoureux règlement mis en place par l’ancien directeur, François Gasnault.... A part ça, rien d’autre.

Ces grandes vacances archivistiques ont commencé en février 1999, juste après le procès en diffamation intenté par Maurice Papon à l’historien Jean-Luc Einaudi, à propos du 17 octobre 1961. Einaudi, qui n’a jamais réussi à obtenir de dérogation pour aller consulter les archives de l’époque, soutient que, sous les ordres de Papon, la répression policière de la manifestation algérienne a fait entre 200 et 300 victimes. Papon concède trois morts, et, officiellement, on en avance sept. Einaudi appelle donc à la rescousse les deux archivistes de la Ville de Paris, qui, se fondant sur des documents judiciaires, confirment le "massacre" dénoncé par l’historien. Le chiffre tombe : la répression du 17 octobre 1961 a fait au moins 246 victimes. Papon perd son procès, la vérité historique prend un coup d’accélérateur. Et les ennuis des deux archivistes commencent...

Retraite anticipée pour les archives Papon

En deux notes de service, leur supérieur hiérarchique d’alors, François Gasnault, leur retire l’ensemble de leurs attributions. A eux deux, les conservateurs se partageaient la responsabilité de l’ensemble des juridictions parisiennes, des archives pénitentiaires, de la Protection judiciaire de la jeunesse et, enfin, des archives fiscales et économiques : aujourd’hui, tous leurs travaux en cours sont interrompus. Ils ne font plus partie de l’encadrement, leurs équipes de travail ont été dispersées sur d’autres secteurs, ils ne sont plus invités aux réunions de service et sont exclus des permanences scientifiques... Une image ? Voici celle que donne Philippe Grand à Christophe Girard, adjoint au maire de Paris chargé de la culture, dans un courrier d’octobre 2001 : " Le bureau de permanence scientifique est desservi par deux accès, l’un interne, l’autre ouvert au public. Dès notre exclusion, François Gasnault fit démonter la serrure magnétique du premier, puis interdit au concierge de nous remettre la clef du deuxième accès. "

C’est que François Gasnault, récemment promu et muté à Marseille, est un homme de ménage et de rangement. En véritable gestionnaire, il n’apprécie donc guère la manie qu’ont les scientifiques de toujours vouloir tout conserver. Pour lui, tout fonds d’archives est un "gisement d’élimination". Donc, il ampute, nettoie, détruit, réduit, renvoie, relègue, dégraisse, passe au pilon. C’est l’Attila des vieux papiers. Derrière lui, la place est nette et les dossiers sont bien triés...

Exemple : en 1990, le parquet, à la demande de Brigitte Lainé et Philippe Grand, verse aux archives de Paris 43 mètres linéaires de dossiers sobrement intitulés " morts sans suite " pour la période 1958-1961. Partant du principe qu’en temps de guerre coloniale les " morts sans suite " sont aussi naturelles que les " morts par arrêt cardiaque " recensées dans les postes de police colombiens quand les narcotrafiquants ou les escadrons de la mort font du zèle, les deux archivistes décident de conserver les dossiers, tels quels, " dans la masse ". Simple précaution historique. Les documents sont donc gardés, intacts, pendant près de dix ans ... Mais dix ans seulement ! Car, en 1999, en pleine affaire Papon, François Gasnault tombe sur le stock et décide de faire du tri. Pour la période 1960-1962, seul un mètre linéaire sera conservé aux archives de Paris. Le reste, après avoir failli passer au pilon, sera finalement renvoyé au parquet...

L ’Histoire passée au pilon

Autre exemple : l’épineux stock d’archives de la questure. Depuis qu’une plainte a été déposée en novembre 2002 par la Mairie de Paris, dans l’affaire des dépenses de la questure sous les mandats de Chirac et de Tiberi, on comprend aujourd’hui que ce type d’archives peut éventuellement présenter un certain intérêt. Mais, pour François Gasnault, il s’agit seulement d’un magnifique "gisement d’élimination". Pour la période 1975-1998, seuls les budgets (soit deux boîtes d’archives de 30 centimètres) seront donc épargnés et 49 mètres linéaires de pièces comptables, beaucoup trop encombrantes, passeront à la trappe. Tant pis pour ceux qui auraient pu s’en servir pour donner du sens aux chiffres ...

Le même type de dégraissage sera effectué dans les archives concernant les listes électorales de la Mairie de Paris. Les mauvais esprits ne manqueront pas, bien sûr, de faire le rapprochement avec l’enquête sur les faux électeurs du Vème arrondissement. Mauvaise’interprétation : si François Gasnault décide de pilonner les documents intermédiaires de " radiations " et d’ " additions ", c’est pour gagner de la place ...

Devant une telle frénésie de nettoyage archivistique, on comprend mieux les motivations qui ont pu pousser les deux gardiens du patrimoine et de la mémoire historique à répondre aux questions du juge, lors du procès Papon-Einaudi. Comme le dit Philippe Grand, parfois, pour " conserver ", il vaut mieux divulguer ...

SYLVIE COMA