Histoire coloniale et postcoloniale

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une tribune publiée dans le journal "Libération" le 4 octobre 2019

Panique décoloniale chez les psychanalystes !

vendredi 4 octobre 2019

Une offensive est à l’œuvre de la part de la droite et d’une partie de la gauche française contre une hégémonie supposée de la pensée décoloniale dans l’université et les professions intellectuelles dans notre pays. L’hebdomadaire "Le Point" a publié le 28 novembre 2018 un texte intitulé « Le "décolonialisme", une stratégie hégémonique », signé de quatre-vingts personnes. Dans "Le Monde" du 26 septembre 2019, une tribune signée de quatre-vingts psychanalystes lui a emboité le pas. Ils appellent à réagir à l’emprise supposée de « revendications totalitaires » sur les sciences humaines et sociales, qui leur imposeraient « identitarisme », « particularisme » et « communautarisme ». Cette offensive pathétique et dérisoire cherche désespérément à contenir le mouvement intellectuel en cours résultant du libre travail de la recherche, qui parvient peu à peu à faire sortir la société française de l’idéologie coloniale qui l’a polluée depuis l’époque coloniale de son histoire, et la faire revenir à une conception véritablement universaliste des droits de l’Homme.

Panique décoloniale chez les psychanalystes !

Tribune publiée dans le journal Libération, le 4 octobre 2019.

On a pu lire dans les pages du journal Le Monde le jeudi 26 septembre 2019 une curieuse tribune, signée par quatre-vingts psychanalystes, suivant ainsi à la lettre « l’exemple » des quatre-vingts intellectuels qui s’étaient insurgés contre une hégémonie supposée de la pensée décoloniale (Le Point, 28 novembre 2018). Moins d’un an plus tard, la critique s’est transformée, avec l’aide de ces nouveaux signataires, en une mise en garde générale à l’intention des sciences humaines et sociales, des universités et de tou.te.s les citoyen.ne.s, visant rien moins qu’à préserver les esprits d’une « emprise » qui les mettrait à la merci de « revendications totalitaires » niant « la spécificité de l’humain » en imposant l’« identitarisme », le « particularisme » et le « communautarisme ».

À l’heure où les pensées racistes circulent massivement et sans complexe dans l’espace public, où les discours d’extrême-droite et de celles et ceux qui les accompagnent ou les reprennent, ne cessent de promouvoir la lutte des races et les affirmations identitaires, où les « dérives sectaires » qui menaceraient « nos valeurs démocratiques et républicaines » en rattachant « des individus à des catégories ethno-raciales ou de religion » sont évoquées presque quotidiennement dans les médias et les partis, on pourrait presque ironiser que des psychanalystes aient voulu voir la bête immonde et le mal qui vient chez les représentants de la pensée « décoloniale ».

Passons aussi sur l’ignorance des rédacteurs de la tribune qui interprètent un questionnement scientifique d’abord sud-américain comme une idéologie politique et confondent études décoloniales, approches postcoloniales, intersectionnalité, multiculturalisme, « racialisme », autant de noms repoussoir, diaboliques, identifiables au risque de « totalitarisme » qu’ils promettent. Pourquoi enrôler la psychanalyse dans une croisade idéologique qui lui est étrangère ? À quoi aura servi plus d’un siècle de réflexion sur le transfert, le désir, les ruses de la raison et de la déraison, et la prise en compte de la singularité des sujets, si c’est pour en faire les victimes programmées d’une « emprise » maléfique et d’une manipulation mentale ?

La psychanalyse ne se réduit pas à ce discours outragé et outrancier qui donne le sentiment d’un rejet pur et simple du débat avec les courants critiques contemporains. Écoutons plutôt ce qui se dit là où elle s’exerce au lieu de céder à la panique morale anti-décoloniale. Car la clinique psychanalytique offre à ceux qui la pratiquent, analysant.e.s ou analystes, la possibilité de construire ensemble un champ de coexistence et de conflictualité où les manières toujours singulières de s’expérimenter soi-même comme désirant, dans le plaisir et la souffrance, s’entre-affectent. Faire exister cette hétérogénéité d’existences est l’exigence propre de cette pratique qui ne vit pas de dogmes mais de plus d’un siècle d’expériences et de récits de vie accumulés.

Le racisme n’est pas un problème moral, c’est une politique qui s’appuie sur des institutions, une expérience vécue quotidiennement par celles et ceux que les psychanalystes rencontrent. En démentir l’impact interdit d’en mesurer les conséquences sur la vie psychique. Il y a race à partir du moment où la diversité de trajectoires biographiques dépassant largement et depuis longtemps le cadre hexagonal est raturée ; c’est depuis cette prise en considération que la psychanalyse peut accéder aux logiques les plus intimes de la séparation et de la ségrégation. L’universalisme « humaniste » républicain érigé en idéal abstrait ne peut pas devenir le principe au nom duquel il serait légitime de se faire le censeur de la vie des autres, réduits à n’être plus des semblables.

Si les études décoloniales et postcoloniales inquiètent tant certains psychanalystes, à l’instar des études de genre il n’y a pas si longtemps, c’est qu’appliquées à notre société, elles en montrent certains impensés et contestent son grand récit national unitaire. Au lieu de se faire la complice de ce mauvais combat, et de favoriser le morcellement identitaire en réduisant l’inconscient au silence, la psychanalyse doit travailler à connaître et à reconnaître la plasticité du corps social en intégrant ces nouvelles perspectives critiques dans le projet, qui est le leur pour qui sait les lire, de déconstruire et de déjouer les assignations identitaires.

Voilà pourquoi nous pensons aussi que la psychanalyse doit être attentive aux lieux où s’expérimentent, toujours collectivement, d’autres subjectivations que celles promues par le modèle majoritaire, et où l’on peut entendre des paroles qui n’ont été ni instituées, ni authentifiées. Voilà aussi pourquoi il est nécessaire de s’intéresser aux circulations mondiales de la psychanalyse, aux séquences historiques et aux conjonctures politiques et culturelles dans lesquelles elle a pu être mobilisée dans des espaces imprévus et éloignés de ses foyers d’origine et où elle a, en retour, pu se laisser travailler de l’intérieur, par son dehors géographique et anthropologique. C’est à ce prix qu’elle pourra renouer avec sa créativité fondatrice et émancipatrice.

Signataires :

Kpêdétin Mariquian Ahouansou, ethnologue, EHESS
Pascal Anger, psychanalyste, psychothérapeute
Georgia Arapaki, psychologue clinicienne
Kader Attia, artiste, fondateur de La Colonie
Rebecca Attias, psychanalyste
Françoise Attiba, psychanalyste
Mathilda Audasso, psychologue, psychanalyste
Thamy Ayouch, psychanalyste, Université Paris Diderot
Ariella Aïsha Azoulay, Brown University
Paola Bacchetta, professor, University of California, Berkeley
Lucie Baudry, animatrice de GEM en Seine-Saint-Denis
Laila Benderra, pédiatre
Jalil Bennani, psychiatre, psychanalyste
Hourya Bentouhami, philosophe, Université Toulouse II Jean Jaurès
Annie Benveniste, anthropologue, Université Paris VIII
Livio Boni, psychanalyste, Collège international de philosophie
Salima Boutebal, psychologue clinicienne, psychanalyste
Bernard Brémond, psychanalyste
Fabrice Bourlez, psychanalyste
Sandra Boehringer, historienne, Université de Strasbourg
Philippe Borrel, réalisateur
Thomas Brisson, politiste, Université Paris VIII
Patrice Bruxeda, psychanalyste
Viviane Candas, cinéaste
Marco Candore, comédien
Jean-Philippe Cazier, écrivain
Maxime Cervulle, maître de conférences, Université Paris VIII
Boris Chaffel, psychanalyste
Rébecca Chaillon, performeuse, féministe intersectionnelle
Pascale Champagne, psychanalyste
Gladys Chicharro, ethnologue
Julia Chierichetti, animatrice de GEM en Seine-Saint-Denis
Inès Claudios, psychanalyste
Marie Cousein, psychanalyste
Didier Cohen-Salmon, psychothérapeute
Lucette Colin, maître de conférences, psychologue, psychanalyste
Anny Combrichon, psychiatre, psychanalyste
Juliette Corsy, psychologue clinicienne
Lylian Couapel, animateur de la Trame en Seine-Saint-Denis
Raffaela Cucciniello, psychologue, anthropologue
Thomas Cuvelier, psychologue clinicien
Julia Cyroulnik, psychologue clinicienne
Jeannette Daccache, psychanalyste
Françoise Dalbet, psychiatre, psychanalyste
Sandrine Dekens, ethnopsychologue, psychothérapeute
Mehdi Derfoufi, enseignant-chercheur
Pascal Dibie, ethnologue
Diane Dufour, directrice du BAL
Dominique Dupart, maîtresse de conférences en lettres modernes, Université de Lille
Raphaël Eddine, psychiatre
Jihan El Tahri, cinéaste et directrice de Big Sister Production
Thierry Fabre, essayiste, fondateur des Rencontres d’Averroès
Mireille Fanon-Mendès-France, Fondation Frantz Fanon, ex UN expert
Michel Feher, philosophe
Hassen Ferhani, cinéaste
Taieb Ferradji, pédopsychiatre
Jean Florence, psychanalyste
Florent Gabarron-Garcia, psychanalyste, maître de conférences, Université Paris VIII
Stéphanie Gaou, libraire
Ignacio Garate Martinez, psychanalyste
Dominique Gaucher, psychanalyste
François Gèze, éditeur
Isabelle Ginot, danseuse, Université Paris VIII
Haud Guéguen, philosophe, Centre national des arts et métiers
Nacira Guénif, sociologue, Université Paris VIII
Momar Gueye, professeur de psychiatrie et de psychologie médicale, Université Cheikh Anta Diop, Dakar
Elsa Godart, psychanalyste
Jean-Christophe Goddard, philosophe, Toulouse II Jean-Jaurès
Hélène Godefroy, psychanalyste
Zelda Guilbaud, psychologue clinicienne
Nizar Hatem, psychanalyste, psychiatre
Charlotte Hess, performeuse
Remi Hess, anthropologue de l’éducation
Aliocha Imhoff, collectif Le Peuple Qui Manque
Rada Iveković, philosophe
Elias Jabre, chercheur en philosophie au LLCP, Université Paris VIII
Laurent Jeanpierre, politiste, Université Paris VIII
Kevin Journiac, psychiatre
Aurélia Kalisky, chercheuse, Leibniz Zentrum für Literatur- und Kulturforschung, Berlin
Pierre Kammerer, psychanalyste
Leslie Kaplan, écrivaine
Naruna Kaplan de Macedo, cinéaste
Tiphaine Karsenti, maîtresse de conférences en arts du spectacle, Université Paris Ouest Nanterre
Nicole Khouri, sociologue
Yala Kisukidi, philosophe, Université Paris VIII
Jan Kopp, artiste
Meltem Kutanehci-Roger, psychanalyste
Pascal Laëthier, psychanalyste
Jacinto Lageira, philosophe, critique d’art
Léopold Lambert, rédacteur en chef de The Funambulist
Laurie Laufer, psychanalyste
Isabelle Launay, professeure, études en danse, Université Paris VIII
Karima Lazali, psychanalyste
Daniel Lê, artiste, enseignant, Université Picardie Jules Vernes, co-fondateur du collectif Suspended spaces
Jean-Jacques Lebel, artiste, fondateur de l’Association Polyphonix
Olivier Lecour Grandmaison, universitaire
Maël Le Garrec, philosophe
Camille Lequitte, psychologue clinicienne
Guy Lérès, psychanalyste
Silvia Lippi, psychanalyste
Seloua Luste Boulbina, philosophe
Chowra Makaremi, anthropologue, CNRS
Gilles Manceron, historien
Gorana Manenti, psychanalyste
Patrice Maniglier, philosophe, Université Paris Ouest Nanterre
Malika Mansouri, psychanalyste, Université Paris Descartes
Valérie Marange, psychanalyste, philosophe
Olivier Marboeuf, auteur, commissaire d’exposition
Anne Marijnen, poilitiste, Université Paris VIII
Mathilde Martinot, interne en psychiatrie, Paris
Cécile Meinioux, psychanalyste, psychiatre
Sophie Mendelsohn, psychanalyste
Salomé Mendes-Fournier, psychologue clinicienne
Sabrina Merabet, psychologue clinicienne
Florence Mery, psychanalyste
Claire Mestre, psychiatre, co-rédactrice en chef de la revue l’Autre
Hélène Molière, psychanalyste
Pascale Molinier, professeure de psychologie sociale, Université Paris XIII
Clarisse Monsaingeon, animatrice de GEM et de la Trame en Seine-Saint-Denis
Clémence Moreau, psychologue clinicienne
Marie-Rose Moro, professeur de pédopsychiatrie
Christophe Mugnier, animateur de la Trame 93
Aline Namessi, psychologue clinicienne
Antonio Negri, philosophe
Amélie Nenez, psychologue clinicienne
Pascale Obolo, cinéaste, membre fondatrice de la revue d’art Afrikadaa
Heitor O’Dweer de Macedo, psychanalyste
François Parfait, artiste, professeure, Université Paris I Panthéon-Sorbonne
Anne Parian, psychanalyste
Julien Pallotta, professeur agrégé en philosophie
Stefania Pandolfo, professeur d’anthropologie, Université de Californie, Berkeley
Sophie Pechberty, psychiatre
Benjamin Penet, animateur de GEM en Seine-Saint-Denis
Vincent Perdigon, psychiatre, psychanalyste
Michel Plain, psychanalyste
Patricia Porchat, psychanalyste, Universidade Estadual de São Paulo
Elsa Poverel, psychologue clinicienne
Luiz Eduardo Prado de Oliveira, psychanalyste
Kantuta Quirós, curator, théoricienne de l’art
Esteban Radiszcz, psychanalyste, Université du Chili
Guillaume Raimbault, psychologue clinicien, psychanalyste
Jérémie Retière, psychologue clinicien
Matthieu Renault, philosophe, Université Paris VIII
Fabrice Riceputi, enseignant, historien
Tania Roelens, psychanalyste, psychiatre
Amir Rog, psychanalyste
Bruno Rossignol, psychanalyste
Alain Ruscio, historien
Majid Safouane, psychanalyste
Rasha Salti, curatrice, écrivaine
Violeta Salvatierra, praticienne et chercheuse en danse
Beatriz Santos, psychanalyste, Université de Paris Diderot
Felwine Sarr, Duke University
Guillaume Sibertin-Blanc, philosophe, Université Paris VIII
Christelle Taraud, historienne féministe
Fatoumata Tym Sow, psychologue clinicienne, psychothérapeute
Fatoumata Timite, psychologue clinicienne
Sarah Tessarech, orthophoniste
Alexandre Vaillant, animateur de la Trame en Seine-Saint-Denis
Eric Valette, artiste, professeur des universités, Université de Picardie Jules Verne
Françoise Vergès, militante féministe décoloniale, auteure
Elodie Vermont, psychanalyste, psychologue clinicienne
Christiane Vollaire, philosophe, chercheuse associée au CNAM
Candela Zurro, psychanalyste

Le site de la pétition