L’Unef accusée de racisme alors qu’elle le combat en voulant créer les conditions pour que ses victimes s’expriment sur ce qu’elles vivent

Nombreuses réactions à l’offensive maccarthyste anti-républicaine contre l’Unef,
sous l’accusation fallacieuse de racisme

publié le 30 mars 2021 (modifié le 1er avril 2021)

Après avoir vu le thème de la laïcité annexé par des courants d’extrême droite dans une visée islamophobe, on assiste à l’utilisation du thème de l’antiracisme pour combattre les organisations qui cherchent précisément à combattre le racisme. Ainsi, le polémiste Pascal Bruckner, l’un des premiers auteurs à s’en être pris au travail nécessaire sur l’héritage colonial, écrit dans un nouvel essai : « Nous avons affaire à un antiracisme scélérat qui reproduit ce qu’il est censé combattre. » Ces adversaires de l’antiracisme cherchent à faire oublier les violences du Ku Klux Klan et de tous les racistes en se déguisant en… adversaires du racisme. Ils s’en prennent notamment à l’Unef qu’ils accusent de promouvoir ce que précisément elle combat en réfléchissant à créer les conditions pour que les victimes des racismes s’expriment sur ce qu’elles vivent. De nombreuses voix entreprennent de les démasquer.

TRIBUNE

Contre l’Unef, une manœuvre politique indigne

par un collectif, publié par Libération le 30 mars 2021. Source

Pour ces féministes, syndicalistes et militant·e·s, prétexter de réunions « non mixtes » pour affaiblir la deuxième organisation étudiante est indigne de ministres de la République. La polémique ne vise qu’à empêcher un débat sain sur l’état des inégalités et les moyens pour en sortir.

Contre l’Unef, une manœuvre politique indigne


Actrices et acteurs du mouvement social, féministes, syndicalistes, militant·e·s antiracistes, parfois ancien·ne·s de l’Unef, nous avons découvert avec stupeur et colère la polémique organisée par la droite et le gouvernement sur l’Unef,

Nous sommes indigné·e·s que le gouvernement fasse ce choix en pleine crise sanitaire, au lieu d’engager un vrai dialogue avec les organisations étudiantes et la communauté universitaire pour trouver des solutions à la situation catastrophique des étudiant·e·s. Alors qu’il stigmatise, met en opposition et banalise la parole raciste, le gouvernement est mal placé pour faire des leçons sur la République. Mais ce qui choque peut-être le plus, c’est le cynisme de la manœuvre qui occulte, caricature et empêche un débat nécessaire. Le calcul électoral est connu et la ficelle est grosse : à l’image de la polémique orchestrée sur l’islamo-gauchisme, l’enjeu est de créer des divisions identitaires pour occulter les questions sociales, et organiser ainsi le tête à tête avec l’extrême droite en 2022. Une stratégie malsaine et dangereuse, qui n’a d’autre effet que de légitimer les thèses de l’extrême droite.

L’objectif de ce type de polémiques caricaturales est d’empêcher un débat sain sur l’état des inégalités et discriminations et les moyens pour en sortir. Nous avons en commun la volonté farouche de construire une société mixte et égalitaire, de transformer les rapports sociaux de classe, de genre et de dominations liées au racisme. Mais nous savons que pour y arriver, il est souvent nécessaire de permettre aux personnes se sentant victimes d’une même discrimination de se retrouver pour oser exprimer leur vécu, leurs attentes, et enclencher un processus d’émancipation. C’est ce que des organisations progressistes pratiquent ponctuellement. Nous animons ou soutenons des collectifs de femmes, de travailleur·euse·s sans papiers…, qui permettent de libérer la parole sur les discriminations subies. De même sur les rapports sociaux au travail : c’est parce qu’ils et elles peuvent s’organiser sans les représentant·e·s de la hiérarchie que les salarié·e·s peuvent agir contre le management délétère et l’exploitation. Mais, comme l’Unef, nous avons en commun de nous inscrire dans un combat social, internationaliste et universaliste. Au-delà des rapports de domination qui se cumulent, nous cherchons à rassembler toutes celles et ceux qui souhaitent agir contre l’exploitation et l’oppression et gagner une société plus juste.

Manifestation à Paris pour le climat
le 19 mars 2021 (Jérémy Paoloni)

Prétexter de réunions « non mixtes » pour appeler à dissoudre la 2e organisation étudiante, forte de cent dix ans d’histoire, en créant un parallèle avec les jeunesses identitaires, est indigne de ministres de la République. C’est honteux et inédit, à l’image du relent de maccarthysme de la commission d’enquête sur les recherches prétendument « islamo-gauchistes ». S’interroge-t-on sur tous les cadres prétendument mixtes qui en fait ne le sont pas du tout ?

Chacun·e est libre de partager ou non les choix et positionnements de l’Unef, et nous considérons d’ailleurs que les étudiant·e·s doivent être les seul·e·s juges sur ce point. Nous avons de nombreux sujets de débats entre nous, et nous pensons que sur des questions aussi complexes que la lutte pour le féminisme et la laïcité, contre le racisme et l’homophobie, la discussion est nécessaire. L’enjeu est de rendre visibles des inégalités, de s’organiser pour y mettre fin, sans assigner ni enfermer dans les identités stéréotypées que nous combattons. L’enjeu est également de trouver le bon équilibre pour articuler, sans prioriser ni occulter, la lutte contre les différentes dominations et les rapports d’exploitation de classe. Les inégalités se cumulent mais elles ne s’effacent pas : la lutte contre le sexisme ne doit pas occulter celle contre le racisme et vice-versa, par exemple. Les questions sont complexes, les réponses que nous y apportons peuvent différer, mais nous nous rassemblons pour soutenir la direction de l’Unef face à la violence des remises en cause dont elle fait l’objet et nous condamnons les attaques infâmes, sexistes et racistes, dont est victime sa présidente Mélanie Luce.

Premier·ère·s signataires

Ana Azaria, présidente de Femmes Egalité, Fatima Benomar, militante féministe, Sophie Binet, pilote du collectif « femmes mixité » de la CGT, Catherine Bloch-London, sociologue, Claire Charlès, présidente des Effronté-es, Annick Coupé, secrétaire générale d’Attac, Cybèle David, secrétaire nationale de l’union syndicale Solidaires, co-animatrice des commissions femmes et immigration, Caroline De Haas, #NousToutes, Maryse Dumas, secrétaire confédérale CGT 1995-2009, Esther Jeffers, économiste, université de Picardie, Fanny Gallot, historienne, Sigrid Gérardin, secrétaire nationale et coresponsable du secteur femmes FSU, Murielle Guilbert, co-déléguée générale de l’union syndicale Solidaires, Huyara Llanque, Attac, Christiane Marty, Attac, Fondation Copernic, Alexandra Meynard, pilote du collectif de lutte contre les discriminations et pour l’égalité LGBT+ de la CGT, Suzy Rojtman, porte-parole du CNDF, Malik Salemkour, président de la LDH, Rachel Silvera, Economiste, université Paris-Nanterre, Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac, Céline Verzeletti, secrétaire confédérale de la CGT, en charge de l’égalité, de la lutte contre les discriminations et de la jeunesse, Youlie Yamamoto, animatrice du collectif féministe Les Rosies…

Cette tribune, signée notamment par Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’homme, est publiée sur le site de la LDH

Pour s’associer à ce texte.




Tribune.

« Je ne peux m’empêcher de voir dans l’actuel déferlement de haine contre l’UNEF un vertigineux retour en arrière »

par Marie-Noëlle Thibault, publié dans Le Monde le 25 mars 2021. Source

Marie-Noëlle Thibault, ancienne militante à la CFDT, évoque, dans une tribune au « Monde », ses souvenirs de réunions « non mixtes », qui suscitaient déjà, dans les années 1970, les critiques des syndicalistes, ces derniers accusant les femmes de briser l’unité de la classe ouvrière.

L’actuel déferlement de haine contre l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), parce que ce syndicat organise en son sein des réunions non mixtes, me terrorise. Séparatisme, racisme, fascisme, je ne peux m’empêcher d’y voir un vertigineux retour soixante ans en arrière. Pour me faire comprendre, je vais raconter très simplement quelques-unes de mes expériences de ces années-là.

Dans les années 1970-1980, le Mouvement de libération des femmes (MLF), organisation non mixte, est apparu dans la foulée de Mai 68, et a secoué fortement toutes les structures de partis politiques, extrême gauche comprise, très machiste, dans la tradition française – la politique est une affaire d’hommes. La lutte pour la contraception et le droit à l’avortement, déjà présente avant 1968, a pris, sous l’impulsion du MLF, une importance considérable dans toute la France, avec des pratiques « révolutionnaires », revendications publiques et pratiques médicales de l’avortement, en toute illégalité.

J’étais alors à la CFDT, et la Centrale a été fortement secouée par la lutte des femmes. Jeannette Laot, secrétaire générale adjointe de l’organisation, est devenue présidente du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), et le bureau national en a pris acte. Pas mal pour une organisation fortement marquée par la culture chrétienne.

Notre combat principal a été de créer dans l’organisation des lieux où la parole des femmes travailleuses pourrait s’exprimer librement. Nous avons mis en place une commission « travailleuses » au niveau confédéral, et des sessions de formation et d’échange non mixtes. Cela n’a pas été facile. Nous étions accusées de briser l’unité de la classe ouvrière, sans doute censée être incarnée dans l’organisation syndicale. C’était la version 1970 de l’actuelle accusation de séparatisme. Nous nous sommes battues, et parce que le MLF existait alors, nous avons gagné.

Souvenir tragique et indélébile

Notre première session de formation non mixte me laisse un souvenir tragique et indélébile. Nous étions une trentaine de femmes. Trois d’entre elles avaient été envoyées par leurs structures hostiles à la « non-mixité » pour nous « ramener à la raison ». Les travailleuses ont commencé à raconter leurs conditions de travail comme elles ne l’avaient encore jamais fait. Je raconte une seule expérience, celle des ouvrières d’une usine textile dans le Nord, à proximité d’un bassin minier. Elles étaient majoritairement des filles de mineurs.

Dans l’entreprise, on les appelait les « culs noirs », parce que la mine et les mineurs sont sales, et que, disaient les contremaîtres, les filles de mineurs ne portent pas de culotte. Quand une nouvelle ouvrière arrivait de la région minière, les contremaîtres jouaient à celui qui arriverait le premier à lever sa jupe pour vérifier si elle portait une culotte. En avaient-elles déjà parlé au syndicat ? Non, jamais. Pourquoi ? Parce qu’au syndicat ce sont des hommes, on n’oserait pas, ils ne comprendraient pas. Et puis, les contremaîtres sont syndiqués.

Des anecdotes comme celle-là, il y en a eu des dizaines en quelques jours. La parole libérée, pour la première fois, entre femmes. Et puis le quatrième jour, une des trois « envoyées spéciales contre la non-mixité » a pris la parole, elle a fondu en larmes, et a raconté les gestes et les paroles sexistes des responsables syndicaux eux-mêmes, très majoritairement hommes dans cette branche où domine la main-d’œuvre féminine. Les mœurs dominantes dans la profession se retrouvaient à l’identique dans la structure syndicale. Nous étions toutes bouleversées de vivre ce moment, et j’y repense souvent.

Réalité des rapports sociaux

Ces groupes de parole avaient-ils vocation à dorloter des victimes, à les conforter dans leur « victimisation » ? Absolument pas. Leur seul rôle était de permettre un passage à l’action ajusté à la réalité des rapports sociaux vécus. Quand le MLF (non mixte) a perdu en intensité, les commissions féminines syndicales ont décliné, le syndicalisme y a beaucoup perdu.

Alors, ne pas diviser la classe ouvrière ? Oui, mais comment ? En faisant taire ces femmes ? L’universalisme oui, mais lequel ? Celui qui consiste à faire taire les plus exploités, les plus écrasés, ou celui que l’on construit lentement, difficilement, à travers la confrontation des expériences pour trouver des avancées communes ?

Pas pareille la situation des travailleurs immigrés ? Mais si, bien sûr. Je viens d’écrire un roman sur une vague d’assassinats de travailleurs immigrés à Marseille et en France en 1973. Face à cette vague, qu’ont fait les syndicats ? Rien. Les morts n’étaient sans doute pas syndiqués. Un mouvement s’est créé en 1973, le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) qui a organisé une grève extrêmement suivie à La Ciotat, puis sur tout le département des Bouches-du-Rhône. La vague d’assassinats est retombée. Mais les syndicats n’ont pas cherché le dialogue avec le MTA, on ne discute pas avec ceux qui menacent l’unité de la classe ouvrière. Une unité assez restreinte autour d’un noyau de travailleurs français (de nos jours, on dirait « blancs ») masculins…

Dangereux sectaires

Aujourd’hui, une flopée d’hommes politiques et de membres du gouvernement réclament à grands cris la dissolution de l’UNEF parce qu’elle organise, en son sein, des réunions ponctuelles non mixtes de femmes « non blanches ». Et alors ? Ils sont sans doute absolument convaincus que ces femmes parleraient en toute tranquillité de leur sexualité (avec de multiples annexes, excisions, rapports familiaux, machisme, etc.) et des conséquences dans leur vie universitaire, comme de leurs problèmes éventuels de sexisme de la part de leurs enseignants blancs, mais monsieur Blanquer, qui sait tout, nous affirme que la couleur de la peau ne joue aucun rôle là-dedans.

Et nos hommes politiques préfèrent faire de multiples lois, contre la reconstitution de virginité par exemple, qui les affichent comme de grands défenseurs de la cause féminine, plutôt que de laisser la parole à celles qui s’estiment concernées et ont envie d’en parler.

Nos farouches défenseurs de l’universalisme naviguent dans l’air éthéré de l’abstraction et sont de dangereux sectaires. Revenez sur terre, avant de tout casser.





Marie-Noëlle Thibault, ancienne maîtresse de conférences en histoire contemporaine et militante syndicale à la CFDT, est autrice de romans noirs sous le nom de Dominique Manotti. Son dernier ouvrage paru est Marseille 73 (Les Arènes, 2020).







Unef delenda est ?*

* Adaptation de la formule romaine « Il faut détruire Carthage », « Carthago delenda est ». Ici : « Il faut dissoudre l’UNEF ».

par Robi Morder, publié par Mediapart le 22 mars 2021. Source

Les cafés du commerce sont fermés, est-ce le manque qui amène tous ces journalistes, ministres, politiques plutôt cultivés à oublier dans l’exercice de leurs métiers et mandats l’intelligence ? A moins que celle-ci ne leur manque. Ce n’est pas la situation étudiante qui fait scandale. Alors il n’y a plus qu’à agiter – comme en 1961 ou 1971, le spectre de la dissolution.

Ce n’est pas la situation de la vie étudiante qui a mis le feu à certains politiques et à beaucoup de médias « mainstream », non, le scandale n’est pas dans ces précarité et souffrance multidimensionnelles qui touchent des centaines de milliers de jeunes de l’enseignement supérieur. Quelques étincelles ont en revanche mis le feu dans les rédactions, sur les plateaux, et y défilent des spécialistes en tout qui ne connaissent pas grand-chose, ni à l’université, et encore moins aux mouvements étudiants. Les cafés du commerce sont certes fermés, est-ce le manque qui amène tous ces journalistes, ministres, femmes et hommes politiques plutôt cultivés, diplômés, à oublier dans l’exercice de leurs métiers et mandats l’intelligence ? A moins que celle-ci ne leur manque. Pourtant de sources, il n’en manque pas [1].

Alors, il faut raison garder, et s’intéresser à une profondeur socio-historique, ce à quoi je voudrais inviter par ces quelques articles [2].

En 1961, l’on sait que cette idée circulait dans l’entourage du Premier ministre, Michel Debré. L’UNEF – alors « syndicat unique de la classe étudiante » selon Le Figaro, (l’UNEF syndiquait un étudiant sur deux) devait être punie pour avoir osé – en pleine guerre d’Algérie - une politique estudiantine propre, de rétablissement des liens avec les étudiants algériens et leur union (dissoute par le gouvernement français en 1956), l’UGEMA pour l’arrêt de la guerre. Le ministère demanda à l’UNEF d’adopter une charte de l’apolitisme, à défaut il se chercherait « d’autres correspondants ». La menace fut suivie d’exécution : le gouvernement Debré, sous la présidence de de Gaulle, soutint la scission minoritaire de la FNEF, lui attribua 3 des 11 sièges de l’UNEF au Centre national des Œuvres, supprima la subvention annuelle ainsi que celle du festival culturel étudiant [3]. Une dizaine d’années plus tard, après mai et juin 1968, c’est la vie intérieure de l’UNEF qui provoque de vives inquiétudes. Il ne reste sans doute plus que 5 à 10% de syndiqués quand l’UNEF connaît une scission avec – comme il arrive dans ce type de situation – des procédures judiciaires diverses. Les tribunaux iront-ils jusqu’à la dissolution ? Prendront-ils la décision de mettre l’UNEF sous administration judiciaire à l’instar de ce qui fut fait à Strasbourg après la prise de l’AFGES par le Situationnistes en 1967 ? Tel ne fut pas le cas, toutes les parties ayant renoncé à leurs demandes respectives [4] .

Du syndicat unique de la classe étudiante à une représentation multipolaire

Le mouvement étudiant était devenu alors multipolaire, deux UNEF, le MAS (Mouvement d’action syndicale) syndicat « anticapitaliste et autogestionnaire » né en 1976, lié à la CFDT , le COSEF plutôt socialiste mitterrandien, libéraux et réformateurs du CLEF, du CELF, sans oublier l’UNI, organisation d’enseignants et d’étudiants créée après 1968, avec l’appui de Jacques Foccart à l’Elysée, ayant l’ambition officielle d’en finir avec le marxisme à l’université, sans oublier la galaxie de « corpos » à l’échelle locale ou dans certaines disciplines comme droit, médecine, pharmacie.

Arrêtons-nous là et renvoyons pour le détail aux lectures des ouvrages spécialisés [5]. L’essentiel est de comprendre qu’en moins de 75 ans, l’on est passé d’une représentation unique des étudiants par leurs associations générales nées à la fin du 19e siècle avec l’encouragement des autorités académiques, puis leur constitution en Union nationale (cas alors unique à l’échelle d’un Etat) fondée à Lille en 1907 [6], à un éclatement. L’UNEF fut dans le syndicalisme divisé de l’après-guerre une exception unitaire, le monde syndical étudiant ressembla ensuite à son équivalent dans le monde du travail salarié. Et de surcroît, là où l’existence de l’organisation unique étudiante garantissait sa représentativité, l’introduction des élections universitaires par la Loi Faure de 1968 exacerba les divisions et la compétition. Enfin, à l’occasion de grandes luttes, on citera la grande grève étudiante de 1976 contre la réforme du 2e cycle universitaire, les grévistes – en grande majorité non syndiqués – s’organisent en assemblées générales élisant des délégations pour les réunions de coordination. Ce modèle restera. Il y a donc désormais trois sources de légitimité : la légitimité de la force militante et du nombre (adhérents, activités), la légitimité des urnes, la légitimité dans les assemblées et coordinations lors des mobilisations.

Des organisations adaptées à l’université massifiée ?

« Ces masses énormes de jeunes gens ne pouvant rester à l’état inorganique, il faut que l’étudiant (…) ne se sente pas perdu dans la foule anonyme (…) de multiples groupes se sont créés pour cela [7] ».

Enfin, ces évolutions qui ne sont évidemment pas indépendantes de l’environnement politique, économique et sociale de la société, se situent en pleine transformation des mondes étudiants. 100 000 à la Libération quand est adoptée par l’UNEF la charte de Grenoble, refondatrice du syndicalisme étudiant, qui demeure la référence non seulement de l’UNEF, mais d’autres syndicats dont la FAGE. 200 000 à la fin de la guerre d’Algérie, 500 000 en 1968, le million est dépassé dans les années 1980, 2 750 000 aujourd’hui. Cette massification quantitative est également qualitative. Il ne s’agit plus du « petit monde » privilégié des origines, ni celui ultérieur avec l’arrivée de « couches moyennes » accompagnées de quelques rescapés issus des couches populaires. Une bonne moitié de la classe d’âge aujourd’hui passe dans l’enseignement supérieur. Cette massification n’est pas équivalente à une démocratisation telle qu’on pourrait la souhaiter, le choix des filières comme le déroulement des cursus, les parcours individuels attestent de la persistance des ségrégations et discriminations. Mais le nombre est là, les luttes étudiantes mettant en échec les projets sélectifs n’y sont pas étrangères, la porte a été ouverte.

Cela a des conséquences pour les organisations étudiantes, elles cherchent d’autres modèles, d’autres formes d’organisation, d’expression. Une organisation syndicale faite pour 100 000 ou 200 000 étudiants dans une vingtaine de villes universitaires ne peut conserver les mêmes structures, les mêmes modes de fonctionnement quand il s’agit de représenter une telle masse présente dans plus d’une centaine de villes avec leurs universités, instituts, écoles… A l’Université napoléonienne centralisée a succédé l’autonomie des établissements – l’autonomie libérale aujourd’hui et non celle rêvée en 1968 – ce qui a également changé le système de relations entre mouvements étudiants et leurs interlocuteurs institutionnels.

C’est dans ces conditions qu’il faut appréhender ce qui se passe dans les organisations étudiantes, et particulièrement l’UNEF d’aujourd’hui qui est sous les feux de l’actualité, non pour les actions revendicatives et corporatives qu’elle mène, comme les autres, sur le terrain étudiant, particulièrement sur la précarité, mais sur quelques « affaires » (quatre dans quatre villes différentes en quatre ans) et l’organisation de réunions « non-mixtes ».

Dans les années 1970, et avant bien sûr, les organisations étudiantes reflétaient de manière déformée le milieu, d’autant plus déformée que les femmes n’y exerçaient que rarement des responsabilités à la hauteur de leur nombre dans l’université, et même dans les syndicats. On y trouvait les enfants – nés en France - d’immigrations anciennes (Europe de l’Est, Italie) mais quasiment pas des immigrations contemporaines, principalement du continent africain. Et pour cause, ces travailleurs étrangers commencent alors à peine à faire souche, notamment avec le regroupement familial. Leurs enfants, français, vont ensuite se retrouver massivement d’abord dans l’enseignement professionnel – regardez les images de la grève de 1973 contre la loi Debré et comparez les cortèges lycéens avec ceux des CET (collèges d’enseignement technique) ayant, eux, des revendications antiracistes – puis les cohortes suivantes entreront à l’Université. En revanche, dans les universités, il y a des étudiants étrangers, et ces derniers peuvent avoir une double appartenance : adhérant et militant au sein de leurs associations nationales d’étudiants, rappelons l’existence de la FEANF, Fédération des étudiants d’Afrique noire en France, et dans l’UNEF, puis dans les diverses organisations françaises puisqu’ils étudient et travaillent ici. Il y a donc, sur un critère national, déjà des réunions de fait « non mixtes », qui permettent à ces associations de stimuler les combats antiracistes et de défense des étudiants étrangers, et à leurs membres de prendre la parole, de se former aux responsabilités. Ce qu’en d’autres temps on appelait à gauche la double ou la triple oppression (en tant que travailleur ou travailleuse, que jeune, que femme, qu’étranger), est nommé aujourd’hui comme approche intersectionnelle.

Ces situations spécifiques expliquent la volonté d’autonomie des jeunes vis-à-vis des tutelles adultes, des femmes vis-à-vis du patriarcat, et en retour favorisait les mouvements d’ensemble qui alors impliquaient plus largement des couches ou groupes auparavant absents, ou silencieux. Qui peut nier que le mouvement autonome des femmes n’ait pas nourri la lutte, mixte, pour le droit à l’avortement et à la contraception, celle du MLAC et qu’en retour cette lutte mixte a stimulé le mouvement autonome ?

Aujourd’hui, bien sûr, il y a des étudiants étrangers et leurs associations, mais la situation est différente pour tous ces étudiants français qui sont victimes de discrimination du fait de leur couleur de peau. Français, ils n’ont plus les mêmes outils d’auto-organisation que leurs prédécesseurs étrangers. Issus pour la plupart de couches populaires, la prise de parole, la prise de responsabilité n’est guère facile. Les organisations se doivent d’inventer, d’expérimenter pour répondre à ces nouveaux défis. Qui dit expérimentation, dit erreurs, outrances. A tâtons, l’UNEF, mais pas qu’elle, imagine des formes qui peuvent surprendre, étonner mais qui finalement se situent dans la continuité. L’essentiel n’est ainsi pas dans la forme, mais dans l’objectif. S’agit-il de promouvoir la séparation ou de promouvoir une mixité véritable impliquant dans l’égalité chacune et chacun ? Faut-il rester dans l’immobilisme ou inventer au risque de la maladresse ? Voilà les dilemmes auxquels ont été confrontés à diverses reprises les mouvements sociaux, comme Act-up, les coordinations infirmières. Et n’y a-t-il pas de groupes de parole chez les alcooliques anonymes ? Des anciens combattants, ou des anciens déportés ne se retrouvent-ils pas entre eux pour parler de ce qu’ils pensaient être indicible en dehors de celles et ceux qui ont partagé les mêmes souffrances avant que de décider de témoigner pour toutes et tous [8] ?

Est-ce le rôle de l’Etat, des ministres, de dire aux syndicats, aux associations comment ils doivent s’organiser, ou qui devrait les représenter ? Certainement pas. Demande-t-on à la CFTC, qui se déclare statutairement à la fois laïque et d’inspiration chrétienne, d’enlever son « C » de chrétiens quant elle est reçue au ministère ou à l’assemblée ? Assurément non. On s’émeut quand les EMF (Etudiants musulmans de France) font liste commune avec l’UNEF et d’autres association (la FAGE l’avait également fait en son temps) mais il n’y eut pas de critiques à l’encontre de l’UNEF quand elle se présentait avec l’UEJF. Dans tous les cas l’UNEF sous ses différentes directions, a combattu pour le droit à l’avortement et la contraception, l’égalité hommes/femmes, le droit au choix de sa sexualité. Que l’on sache, ce n’est pas la tasse de thé des mouvements fondamentalistes ni des « fous de Dieu ».

Est-ce le rôle d’une ministre de tutelle de juger de ce que doit être la fonction d’un syndicat (être un corps intermédiaire, pacificateur selon Vidal) ? Un syndicat n’a-t-il pas pour mission de défendre l’intérêt de ses mandants, du groupe qu’il a vocation à représenter ? En tout état de cause ce sont ses membres qui définissent leurs valeurs communes, et leur mode d’organisation, pas l’extérieur. Cela n’écarte pour autant ni l’apport de la recherche, qui peut certes déplaire aux acteurs mais en réalité peut leur servir, ni la discussion entre organisations, entre générations, en toute franchise non pour dénigrer mais pour partager ensemble expériences, chacune et chacun pouvant puiser dans le passé comme dans le présent de quoi alimenter ses propres réflexions et pratiques.


[1Travaux de recherches pluridisciplinaires menés par et avec le Germe (Groupe d’études et de recherches sur les mouvements étudiants), archives papier, orales, notamment avec la Cité des mémoires étudiantes, en lien avec plusieurs laboratoires universitaires.

[2Ces regards sur les syndicalismes étudiants seront suivis par d’autres articles du même auteur

[3Alain Monchablon, Histoire de l’UNEF, Paris, PUF, 1983.

[4Robi Morder, « La scission de l’UNEF », La Revue de l’université, n° 10, 1997, revu et augmenté sur le site www.germe-inform.fr

[5GERME, J-P. Legois, A. Monchablon, R. Morder (coord.), Cent ans de mouvements étudiants, Paris, Syllepse, 2007.

[6J-P. Legois, A. Monchablon, R. Morder (coord.), « 1907 : une union étudiante est née », Matériaux pour l’histoire de notre temps, BDIC/La contemporaine, N° 86, 2007. https://www.cairn.info/revue-materi...

[7Emile Durkheim, « Histoire de l’université de Paris », dans La vie universitaire à Paris, Paris, Armand Colin, 1918, p. 28.

[8Je suis un enfant de déportée, je connais ces non-dits, ces conversations en Yiddish que je n’étais pas censé comprendre.