un questionnement nécessaire sur l’histoire coloniale de la France

Marianne et les colonies, de Gilles Manceron

publié le 2 mars 2006 (modifié le 5 août 2019)

Les droits de l’Homme sont-ils crédibles ? Alors que la Ière République a aboli l’esclavage et voulu étendre la loi commune aux colonies, la IIème a encouragé la colonisation de l’Algérie et la IIIème surtout, pour justifier son droit à coloniser » qu’elle s’est arrogé au nom de l’idée des « races supérieures », a restreint explicitement la portée des droits de l’Homme. Ci-dessous, l’article intitulé « Un questionnement nécessaire à l’écriture de l’histoire coloniale de la France » publié par Nadjia Bouzeghrane dans le quotidien algérien El Watan, le 2 mars 2006.

Un questionnement nécessaire à l’écriture de l’histoire coloniale de la France.

par Nadjia Bouzeghrane, El Watan, le 2 mars 2006.

En les déniant aux « races inférieures », tels ces « Noirs de l’Afrique équatoriale » auxquels Jules Ferry, à la chambre des députés en juillet 1985, ne reconnaissait pas le droit d’en bénéficier. D’où depuis la conquête du Tonkin jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie, de bien funestes conséquences qui ont fait partie de l’histoire républicaine et continuent à peser sur notre présent. « Faut-il laisser discréditer les idées des droits de l’homme au nom de l’application qui en a ainsi été faite ? Ou faut-il jeter un regard critique sur ces applications abusives pour les dissocier de principes, dont la portée universelle est plus importante que jamais à reconnaître ? L’écart a été tel entre certaines pages de l’histoire de la République et les idéaux fondateurs dont elle se réclame que ce choix ne peut être éludé », relève l’historien. ... Et de s’interroger : « N’est-ce pas aussi un déni de justice et de vérité que l’existence de crimes indiscutables et de notoriété publique, qui n’ont été l’objet d’aucune reconnaissance officielle ? N’est-ce pas une situation choquante que le vide dans lequel on risque de se retrouver, en particulier suite à la résurgence soudaine, à partir de l’été 2000, du souvenir de crimes commis par des militaires français durant la guerre d’Algérie ? »... « Peut-on s’ériger depuis la France en gardiens de l’éthique des droits de l’homme tout en détournant le regard de certaines pages de notre propre passé ? »

Déni de justice et de vérité

Et un peu plus loin, « les termes de ‘’massacre’’, de ‘’génocide’’ sont-ils adaptés ? A quels épisodes précis de la conquête ou des guerres contre les mouvements d’indépendance peut-on les appliquer ? Est-on fondé à comparer ces faits aux massacres et aux génocides commis dans l’empire ottoman et l’Allemagne nazie, qui sont à l’origine du concept de ‘’crime contre l’humanité’’ ? La qualification de ‘’crime contre l’humanité’’ portée sur l’esclavage doit-elle s’étendre à la colonisation ? Une autre lui conviendrait-elle mieux ? Quel sens accorder à ces caractéristiques et à quoi doivent-elles conduire ? A des poursuites judiciaires ? Des réparations ? ... Comment satisfaire l’exigence élémentaire de justice quand la loi fait que la Justice ne peut s’en saisir ? » Selon Gilles Manceron, « une autre donnée fait de la nécessité de regarder notre passé colonial un enjeu des plus actuels : la diversité croissante de la population de l’Hexagone, résultat du développement de l’immigration originaire d’anciennes colonies après leur indépendance - Maghreb, Afrique noire, Indochine, mais aussi départements d’outre-mer ...- qui a donné aux préjugés racistes d’antan une nouvelle occasion de s’exprimer, cette fois non plus vis-à-vis de populations lointaines, mais d’une partie de la population même du pays ». Et il précise : « Même si le parallèle entre la situation coloniale et les phénomènes de discrimination et de rejet racistes dans la France d’aujourd’hui ne doit pas être établi de manière trop mécanique, la tendance existe d’un ‘’transfert de mémoire’’ qui conduit à rejouer sous une autre forme et en France même le passé colonial... Impossible de trouver une réponse à ces discriminations et violences de la société d’aujourd’hui, sans un regard lucide sur la colonisation passée ».

La spécificité du cas Algérien

Gilles Manceron rappelle que la IIe République va s’approprier le projet colonial en Algérie, alors que la conquête de l’Algérie, est l’œuvre des armées de la monarchie. « Elle choisit de faire sien le point de vue favorable à la colonisation qu’avait d’ailleurs soutenu, dès avant 1848, une bonne partie de l’opposition républicaine. L’exemple d’Alexis de Tocqueville est symptomatique. Adversaire par principe de l’esclavage..., observateur lucide des effets de la colonisation en Algérie,... il en vient cependant, dans la mesure où il limite implicitement le champ géographique de l’applicabilité des droits de l’homme, à placer, dans le cas de l’Algérie, l’intérêt de son pays au-dessus de quelconques valeurs universelles. » L’historien indique qu’avec Tocqueville apparaît aussi le postulat qui fera florès pendant plus d’un siècle : « La conservation des colonies est nécessaire à la force et à la grandeur de la France. » « C’est la IIe République qui inaugure la fiction de l’Algérie française... La IIe République est aussi à l’origine du non-dit de la guerre en Algérie. Dans la mesure où elle proscrit dans sa Constitution toute guerre de conquête au moment même où elle reconnaît qu’elle en mène une dans ce pays, elle pose le principe qu’une guerre contre des ‘’barbares’’ n’est pas une guerre. Que cette guerre n’en est pas une puisqu’elle n’est pas livrée à une nation européenne mais contre un peuple ‘’non civilisé’’ ». L’occupation militaire de l’Algérie est légitimée. Tout comme l’immigration de peuplement dans le prolongement de la conquête, même imposée aux indigènes et fondée sur la dépossession de la population arabe de ses terres. Gilles Manceron nous rappelle que c’est l’un des opposants républicains les plus populaires sous le Second Empire, le député de Belleville Léon Gambetta, qui est l’un des premiers à se faire propagandiste de la colonisation, notamment à travers son journal La République française. « Avec l’appui du député d’Oran Eugène Etienne, que l’on retrouvera comme l’un des hommes les plus influents, jusqu’en 1914, du ‘’parti colonial’’. Et c’est un autre républicain, Jules Ferry, devenu président du Conseil en septembre 1880 et conforté au pouvoir par la victoire du courant laïque et républicain aux élections législatives de 1881, qui fait de la relance de la colonisation l’un des axes de son programme gouvernemental. » « Dans toute l’histoire de la colonisation, l’Algérie est un cas unique. Aucune autre conquête n’a nécessité l’envoi d’une armée aussi nombreuse ni été marquée par des opérations militaires aussi longues et aussi meurtrières. Elle l’est aussi par l’importance de l’immigration européenne, puisque, de toute l’histoire de la colonisation au XIXe siècle, c’est, avec l’Afrique du Sud, le seul cas de colonie de peuplement. » Et aussi : « Mettre l’accent seulement sur la torture ou les crimes de l’armée française dans la guerre d’Algérie n’incite pas à entamer la nécessaire réflexion globale sur le fait initial - d’où tout le reste a découlé - qu’est le consentement de la République à l’entreprise coloniale et sa légitimation par la doctrine des ‘’races inférieures’’ ».

Prendre la colonisation comme un tout

En matière d’enseignement de l’histoire de la colonisation, Gilles Manceron - qui a étudié le sujet dans un précédent ouvrage (D’une rive à l’autre. La guerre d’Algérie, de la mémoire à l’histoire, avec Hassan Remaoun) - note que « l’école se trouve aujourd’hui dans la même situation de gêne que les enseignants de la monarchie de Juillet pour parler de la Révolution, que certains présentaient comme un progrès décisif et d’autres comme un épisode barbare ». Gilles Manceron suggère que « pour examiner cette histoire, il faut d’abord réintégrer la colonisation dans le passé national et républicain, et prendre celle-ci comme un tout : éviter d’isoler sa dernière phase en oubliant les précédentes, à la manière de ce qu’a voulu faire la IIIe République, au moment où les deux premières révolutions industrielles avaient créé des décalages tels dans certains domaines qu’ils semblaient autoriser à présenter l’inégalité des races humaines comme une évidence et la colonisation comme une nécessité »... Et de conclure que « l’histoire coloniale de la République ne doit donc pas rester un point aveugle de notre inconscient collectif. Cette histoire est longue et complexe. Elle n’est pas faite, loin de là, uniquement de négations des droits de l’homme, puisqu’elle a été également émaillée, de la part de beaucoup de Français, trompés par le discours officiel et qui croyaient sincèrement en lui, d’une immense volonté de les transmettre. Mais ceux qui, animés de cette conviction, ont essayé de les mettre en œuvre au sein d’un univers fondé sur l’inégalité et l’injustice ont été pris, malgré eux, dans un piège de l’histoire : la condition première de la colonisation, consistant à diviser l’humanité entre Européens civilisés et indigènes coloniaux, rendait vains leurs efforts et ouvrait la voie à la possibilité de tous les crimes et de tous les abus ». « La colonisation, partout où elle a été en œuvre, y compris dans les territoires d’Algérie déclarés français, reproduisait la situation défendue par les colons de Saint-Domingue au début de la Révolution : ils acceptaient que les gens de couleur affranchis aient un état civil, mais sans leur reconnaître les droits politiques de citoyens. Une situation analogue à celle qui est faite au début du XXIe siècle, en écho à ces conceptions coloniales, sur le territoire de la France, aux résidents étrangers autres qu’Européens ».

Nadjia Bouzeghrane

Gilles Manceron

Marianne et les colonies



Une introduction à l’histoire coloniale de la France

Nouvelle présentation
Juin 2005 - 322 pages - 13,50 €
éd. La Découverte Poche / Essais, n°137.

Table des matières :

Introduction : La République et son passé colonial

L’universalisme en question - Aux racines du racisme et de l’idéologie coloniale - Les effets pervers de l’impunité des crimes coloniaux - Quelle histoire coloniale à l’école ? - Le « paradoxe républicain » - L’exigence de justice et de vérité -

I. Des droits de l’homme aux vies sans valeur

1. Première colonisation et émergence des droits de l’homme
2. « Périssent nos colonies plutôt qu’un principe... » ou l’application des droits de l’homme aux colonies
3. Rétablissement de l’esclavage et première guerre coloniale
4. Le mouvement antiesclavagiste, Tocqueville et la IIe République
5. « Les hommes naissent et demeurent égaux... » ou seulement certains d’entre eux ?
6. La construction du sauvage

II. Des crimes recouverts de mensonges

7. Conquête militaire ou colonisation pacifique ?
8. La spécificité du cas algérien
9. L’opinion publique et le fait colonial : idéaux et intérêts
10. Inhumanité coloniale ou « colonisation démocratique »
11. Présence et limites de l’anticolonialisme jusqu’en 1914
12. Les anticolonialistes et le cas de la Ligue des droits de l’homme
13. La guerre d’Éthiopie ou le discours colonial pris à son propre piège

III. L’exigence de vérité et de justice

14. De la débauche de propagande au « trou de mémoire » colonial 
15. Quelle issue au débat sur la torture en Algérie ?
16. Des « crimes contre l’humanité » ?

Conclusion : La décolonisation des esprits

Les discriminations raciales aujourd’hui - Pour une vraie réflexion sur le passé colonial.