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le film "Fahavalo" et un livre sur cet événement méconnu

Madagascar 1947
la tragédie oubliée

jeudi 14 février 2019

Peu d’informations ont circulé lors de la terrible répression de Madagascar en 1947 et la mémoire de cet événement a été ignorée depuis, tant en France qu’à Madagascar, dans les médias comme dans les écoles. L’association Mémoires de Madagascar, qui souhaite favoriser la réappropriation de leur histoire par les Malgaches et tous les citoyens concernés de par le monde, soutient la diffusion du film "Fahavalo". Elle a aussi réédité l’ouvrage "Madagascar 1947, la tragédie oubliée", l’un des rares sur ce sujet, qui rassemble les actes du colloque tenu à l’Université Paris 8 Saint-Denis en 1997. Nous publions en partie le texte de Françoise Raison-Jourde qui ouvre ce livre.

A Madagascar comme en France : briser le silence

« Personne ne va s’intéresser à cette vieille histoire ! » Telle est l’affirmation répétée par de nombreux représentants des institutions et des médias lors de la sortie du film Fahavalo, d’abord à Madagascar en septembre 2018, puis en France en janvier 2019. L’accueil fait à ce film par les étudiants de l’université d’Antananarivo, dont le bref reportage ci-dessous montre l’incroyable affluence lors de sa projection, comme celui fait par le public lors de sa sortie à Paris, sont un cinglant démenti à tous ceux qui veulent ou pensent que la chape de silence persistera toujours sur cet événement.


La file des étudiants qui se pressent le 28 septembre 2018
à la projection du film Fahavalo à l’université d’Antanarivo.

L’affiche du film "Fahavalo" pour sa projection à l’université d’Antanarivo en septembre et octobre 2018.

Lors des deux premières semaines parisiennes, toutes les projections-rencontres ont fait salles pleines avec, à chaque fois, des débats passionnants. La programmation en régions se met en place à Aix-en-Provence, Douarnenez, Lyon, Lille, Nantes, Marseille, Sainte-Foy les Lyon, Strasbourg, Toulouse... Voir le site du film.

La bande annonce du film (1’ 30)

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La vidéo tournée à Madagascar (2’ 10)

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Le livre Madagascar 1947, la tragédie oubliée

L’association Mémoires de Madagascar, qui veut favoriser la réappropriation de leur histoire par les Malgaches et tous les citoyens concernés dans le monde, a aussi réédité l’ouvrage Madagascar 1947, la tragédie oubliée, qui rassemble les actes du colloque tenu à l’Université Paris 8 Saint-Denis les 9, 10 et 11 octobre 1997. Le livre publié par les éditions Le Temps des Cerises étant épuisé depuis longtemps, cette réédition vient à point, réalisée en partenariat avec les éditions Laterit, avec le soutien de l’Association française d’amitié et de solidarité avec les peuples d’Afrique (AFASPA) et du Secours populaire.

Comme l’écrivent dans la préface Francis Arzalier, responsable de la revue Aujourd’hui l’Afrique, Claude Andréani et Pierre Kaldor, secrétaire et président de l’AFASPA : « L’empire colonial de la France, la décolonisation et les drames qui les ont accompagnés sont déjà éloignés de plusieurs décennies. Ils ont cependant marqué à un tel point les réalités contemporaines que l’actualité des peuples africains, malgache et français devient indéchiffrable si l’on n’en tient pas compte. Ce colloque avait pour objectif de remettre en lumière, cinquante ans après les faits, le soulèvement populaire de 1947 à Madagascar, colonie française, et la répression sanglante qui suivit. Il ne voulait pas s’ériger en tribunal militant, mais aider à écrire cette histoire largement occultée, combattre l’oubli. À l’heure où l’on parle beaucoup du devoir de mémoire, il est bon qu’il ne se limite pas à l’évocation nécessaire des turpitudes vichystes ou nazies ; il est plus que jamais nécessaire de mettre en lumière les drames qui ont marqué le passé colonial de notre pays, et les responsabilités de chacun. »


Table des matières

• Introduction p. 6
• Préface p. 8
• Comité de parrainage p. 10
• Chronologie p. 12
Le soulèvement de 1947 : bref état des lieux
par Françoise Raison-Jourde p. 17
Madagascar avant la colonisation, une île mythique
par Alain Niderst p. 35
Madagascar à la fin du XIXe et au début du XXe siècles : un patriotisme à réinventer
par Yvan G. Paillard p. 49
Les raisons de la révolte
par Jacqueline Boiteau p. 69
Syndicalisme français et mouvement national malgache
par Henri Sinno p. 79
Un itinéraire internationaliste : François Vittori
par Francis Arzalier p 85
Aux origines du MDRM, 1939-1946
Solofo Randrianja p. 107
Le syndicalisme malgache avant 1947
par Razakanaivo p. 135
Le monde politique métropolitain et l’Union française, 1944-1947
par Alain Ruscio p. 155
La SFIO et Madagascar 1947
par Janine Harovelo p. 173
Le mouvement national malgache face aux événements de 1947
Raymond William Rabemananjara p.189
La nuit la plus longue, du 29 au 30 mars 1947
par Jacques Tronchon, p. 197
Témoignage sur 1947
par Jacques Tiersonnier, p. 213
Témoignages sur le rôle des tirailleurs sénégalais lors des événements de 1947
par Abdul Sow p. 223
Madagascar 1947 : les événements tragiques et leur traitement par la presse à Dakar
par Cheikh Faty Faye, p. 235
La pacification en 1947-1949
par Chantal Valensky, p. 251
La répression de l’insurrection de 1947 en milieu rural à Madagascar
par Lucile Rabearimanana, p. 265
Aux origines d’un parcours d’avocat anticolonialiste : Henri Douzon à Madagascar, juillet-octobre 1947,
par Alexis Berchadsky, p. 281
Bilan provisoire de l’insurrection de 1947. Nécessité de nouvelles
recherches

par Jean Fremigacci, p. 293
1947 vu par les services de l’armée
par Bernard Bodinier, p. 315
Le procès des parlementaires malgaches
Roland Weyl, p. 329
Les commissions parlementaires et l’insurrection malgache
par Colette Dubois, p. 335
Témoignage
par Gisèle Rabesahala, p. 349
Résumé de ma délégation à Madagascar du 20 juillet au 3 août 1952
par Georges Julien, p. 359
Le Secours populaire français contre la répression à Madagascar
par Pierre Éloire, p. 363
Les usages d’une défaite : 1947, le trauma choisi
par Jennifer Cole, p. 371
Compte rendu des débats, p 381
Conclusion
par Jean Suret-Canale, p. 397
• Index, p. 402

Pour se procurer le livre


Pour le contexte politique de l’insurrection malgache de mars 1947, voir « L’insurrection de Madagascar et sa répression » par Alain Ruscio., qui situe notamment les partis politiques en présence, le MDRM et le PADESM, dont il est question dans ce texte.


Le soulèvement de 1947 : bref état des lieux

par Françoise Raison-Jourde [1]


Françoise Raison-Jourde, docteur ès lettres, est professeur d’histoire contemporaine honoraire de l’université Paris 7, après avoir enseigné huit ans à Madagascar entre 1965 et 1973. Elle a dirigé la publication de l’ouvrage collectif Les souverains de Madagascar, l’Histoire royale et ses résurgences contemporaines (Karthala, 1983) et publié sa thèse Bible et pouvoir à Madagascar au XIXe siècle. Invention d’une identité chrétienne et construction de l’État (Karthala, 1991).

La méconnaissance du soulèvement de 1947 est l’effet ancien de la censure militaire et administrative française, ainsi que de l’autocensure, plus difficile à percevoir, des élites politiques malgaches. Censure très marquée sous la Ière République [2], au point que la première commémoration à laquelle elle se résigna, en 1967, eut des allures d’exorcisme. Mais il faut y ajouter la crise économique actuelle qui prive les Malgaches de livres, voire de journaux, raréfie leurs échanges avec l’extérieur et les empêche de diffuser les acquis de leurs recherches. Thèses non publiées, comme celle de Benjamina Ramanantsoa-Ramarcel (1986) [3], collecte de sources orales stoppée bien qu’il reste encore, dans des régions difficiles d’accès, des chefs de maquis en vie. Les trois quarts de la population, nés après 1947, se soucient peu de l’événement, comme l’ont donné à entendre les faibles échos de la célébration officielle, cette année, du cinquantenaire. 1947 n’est plus l’événement fondateur récupéré avec un profit non négligeable par une IIe République aujourd’hui défunte [4]. C’est une raison supplémentaire de s’inquiéter des témoins restants. Il n’est donc pas inutile de tenter un bref état des lieux, en fonction duquel on percevra mieux le caractère complémentaire des témoignages ou des analyses apportées par le présent colloque. Mais on n’oubliera pas deux états précédents. Le premier, de Lucile Rabearimanana intitulé Les événements de 1947 à Madagascar, a été publié à l’issue des célébrations du quarantième anniversaire qui avaient stimulé les recherches [5]. L’autre, présenté à un colloque de l’Université Laval sur « Mémoires, histoire, identités » reconstitue la censure initiale, l’amnésie « provoquée », les étapes de la construction de 1947 en « lieu de mémoire ». C’était l’aboutissement d’un séminaire de six mois que j’ai tenu à l’Université de Paris VII, où ont été dépouillées de nombreuses brochures à très faible tirage, en malgache, publiées par des protagonistes [6].

De l’hypothèse de la machination à celle du débordement par la base des dirigeants du MDRM

Disons d’emblée que la problématique de la machination, soit celle du MDRM, soit celle de l’administration française, qualifiée de provocation, est carrément dépassée [7]. Elle l’a été pour la première fois clairement dans l’ouvrage de Jacques Tronchon (1974), synthèse éclairante, restée jusqu’ici incontournable, pari réussi en dépit de la fermeture des fonds d’archives à l’époque. Cette lacune fut comblée pour partie par une quête laborieuse d’archives privées, les protagonistes de quelque importance, militaires, administrateurs, voire les secrétaires dactylographiant les dépositions, ayant tous gardé des doubles constituant des archives parallèles, parfois même des originaux signés ! Il est évident que l’ouverture des archives de Vincennes (archives militaires permettant de retracer les opérations de terrain), d’Aix-en-Provence (rapports politiques) et d’Antananarivo (les procès au niveau des provinces) permet aujourd’hui de construire des analyses plus complexes, plus proches de la base, surtout si on les complète par l’enquête orale. Celle-ci a révélé déjà un nouveau visage pour les Marosalohy de Vavatenina, approchés par Léonce Wing Kong (1988 [8]), les insurgés du secteur de Moramanga (M. Ndriandahy, 1990) ou des meneurs d’hommes comme Ratava (S. Raharinjanahary, 1997 [9]).

On s’intéresse donc beaucoup moins à l’« état-major » du MDRM et à ses directives (par exemple le fameux télégramme) qu’à la crise de subsistance générale et dramatique [10], à la poussée de très fort mécontentement venue de la base paysanne, en Betsileo, sur la falaise et la côte est, au débordement progressif des instances légalistes du MDRM, enfin à l’effondrement progressif du fanjakana (pouvoir administratif), coupé des campagnes où monte le banditisme. Ce qui s’impose aujourd’hui et se développera encore le jour où seront classées et disponibles les archives des provinces de Fianarantsoa et de Tamatave, c’est la montée des vols de boeufs, du banditisme de grand chemin, qui avaient miné le royaume merina entre 1883 et 1895 et avaient régressé dans la décade suivant la conquête [11]. Le « fahavalisme » du XIXe siècle doit donc être pris en considération comme forme d’agitation sociale annonçant certains développements de 1947. C’est donc un mythe que de croire un parti, si ramifié soit-il, capable de déclencher une révolte à la taille de Madagascar. On en vient plutôt au constat qu’administration et partis, surtout le MDRM, furent pris au dépourvu par la désorganisation du pays profond, et par les agissements non contrôlables de la base. Tous deux cherchent à garder le contact avec la population. L’administration s’appuie pour cela, alternativement ou même parallèlement, sur le MDRM, créé en février 1946, et sur le PADESM, créé en juin 1946 [12]. Elle apparaît très ambiguë dans ses comportements ; elle recourt au MDRM pour rétablir le lien avec les administrés, prêtant voiture et même avion aux députés, encourageant ainsi à croire à la passation rapide des pouvoirs. Elle soutient le PADESM naissant face au danger d’un MDRM hégémonique puis elle l’abandonne.

Deuxième évidence : les députés connaissaient l’existence des sociétés secrètes. Certains, Raseta, Rabemananjara aussi semble-t-il, leur donnèrent leur approbation. On connaît la formule de Raseta : « L’indépendance ne s’acquiert pas par la supplication. Il faut la ravir. » Le bureau central de la société secrète Jiny, qui se trouvait en 1943 à Manakara, comprenait dès cette date un responsable des armées et était animé par des radicaux comme Monja Jaona, militant antandroy de la lutte anticoloniale dès 1936, bien connu comme dirigeant du parti Monima sous la Ire puis la IIe République. Monja Jaona fut, de même que Ravelonahina, son interlocuteur, ancien condamné de la VVS, furieux de la modération des députés, qui rentrèrent de Paris en septembre 1946 en annonçant l’échec à faire reconnaître par l’Assemblée constituante la reconnaissance de Madagascar comme État libre au sein de l’Union française. Des promesses de soutiens étrangers mythiques furent invoquées (Amérique, Afrique du Sud) et Raseta ne démentit pas car ces références donnaient courage aux militants et renforçaient la légitimité des dirigeants du MDRM, mués en contre-pouvoir. Débordés par la base, les dirigeants firent au dernier moment une tentative d’appel au calme. Mais Ravelonahina allait répétant, en février-mars : « Nous passerons par-dessus eux, nous les mettrons devant le fait accompli [13]. » Dans ce but, dès 1946, la Jiny changea de style. Monja, incarcéré à Manakara, étant désormais impuissant, le centre de la société fut transféré à Tananarive (devenant Jina), Ravelonahina s’allia sur place à Rakotondrabe, petit industriel du tabac qui n’avait adhéré au MDRM que depuis très peu de temps. Ils recrutèrent non plus en milieu paysan mais dans la petite bourgeoisie. Dès lors, l’aspiration au soulèvement traversait verticalement la société grâce à l’articulation de la paysannerie de l’Est et de la petite bourgeoisie des plateaux.

À l’amont de cette configuration, Solofo Randrianja a restitué dans sa thèse [14] ce que Guy Jacob a appelé, lors de sa soutenance, le « chaînon manquant », c’est-à-dire le travail de formation de militants dockers, cheminots, petits bourgeois et paysans auquel se livra le PCRM (Parti communiste de la région de Madagascar) entre 1936 et 1939 [15]. Travail complètement occulté par la suite car l’étiquette communiste était, dans le contexte de la guerre froide, infamante et dangereuse aux yeux de l’administration comme des églises. Or le PCRM, parti au « feuilletage social » étonnant, avait rallié aussi bien le Dr Ravoahangy, célèbre ancien du complot nationaliste VVS de 1915, d’origine aristocratique, que le plus riche quincailler de la capitale et que des militants analphabètes. Une fois le parti éclaté, du fait des tiraillements excessifs entre sa base et son sommet, une partie des militants de la base entrera dans les sociétés secrètes de l’Est, dont certains des « soldats de Ravoahangy ». On repère donc là une continuité explicative (au point que se recouvrent quasiment la carte de l’implantation du parti et celle que donne Tronchon du soulèvement), et aussi un prototype évolutif précédant le MDRM. Tensions entre militants de la base et leaders du sommet dont les niveaux sociaux, économiques et culturels sont fort éloignés, forcing de la base pour entraîner les dirigeants négociateurs et attentistes. Nous y revenons donc : il est fort important de comprendre l’évolution de l’île pendant la Seconde Guerre mondiale. Ses rapports avec la Grande-Bretagne, l’Afrique du Sud sont encore insuffisamment étudiés ; de même, l’activité des militaires malgaches en France et le bagage de souvenirs des combats, d’images de la métropole qu’ils rapportent lors d’un retour humiliant, car les autorités, inquiètes, leur demandent avant tout de rentrer dans le rang [16]

Le soulèvement en action : une lutte de jeunes

Que savons-nous donc des militants ou sympathisants du MDRM, que savons-nous des combattants ? C’est bien à ces questions qu’il faut s’atteler aujourd’hui. Que savons-nous, par contraste des recrues du PADESM ? Pourquoi les luttes intestines atteignent-elles dans le Sud-Est une telle ampleur ? Est-ce sur de vieilles fractures sociales ? Si l’ouvrage récent, très neuf, de Jean- Roland Randriamaro, éclaire bien l’implantation du PADESM en Imerina et dans le Nord et le Nord-Ouest, il se révèle trop rapide à propos de la situation de la côte sud-est, où les deux affiliations (MDRM ou PADESM) se sont probablement combinées avec la coupure préexistante entre dominants (les aristocraties antaimoro organisées en « castes ») et dominés ampanabaka dont les soulèvements contre les premiers s’enracinent dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Et nous percevons pour la deuxième fois ici la nécessité de réinsérer 1947 dans un temps moyen dépassant la courte durée de la colonisation.

Si nous revenons à la base du MDRM, nous constatons qu’elle reconnaît bien souvent un leadership politique local à des hommes qui étaient déjà en charge de responsabilités : ainsi le secrétaire de la congrégation protestante de Mandialaza, à l’est de Tananarive, est-il désigné d’office comme secrétaire du MDRM le 1er avril 1947 [17]. Ailleurs, ce sera le pasteur ou l’instituteur public. Le MDRM s’incarne aussi souvent dans le chef de canton, épousant ainsi l’organigramme de l’administration coloniale, ce qui permet de comprendre au passage l’expansion si rapide du parti. La population adhère à celui-ci comme à la future administration libérée. L’adhésion s’effectue aussi au fil de la parenté ou des clientèles ; l’appellation « patrao », reprise du français, définit ainsi le lien hiérarchique entre chefs de troupe et jeunes combattants chez les Marosalohy.

La sociologie des combattants est elle aussi à peine amorcée. Nous le réalisons à la lecture de la récente communication, très riche, de Jean Fremigacci à Tananarive, basée sur les comptes rendus d’opérations militaires conservés à Vincennes. On y découvre l’ampleur des combats dans la zone de contact entre Falaise et Betsileo sud et centre, sous-estimée au profit du nord Betsimisaraka et de la zone de Moramanga, rendue tristement célèbre par le mitraillage de wagons de chemin de fer. Fremigacci distingue les chefs de guerre sortis du rang, les mpanjaka (« rois »), très impliqués chez les Tanala de l’Ikongo mais souvent mis en position subordonnée, et les cadres locaux du MDRM. On a donc « des pouvoirs juxtaposés, une organisation politique inachevéeJ [18] ». Le reflux progressif des luttes se traduit par la désorganisation des armées inter-ethniques muées en bandes autonomes puis en groupes de partisans, chacun retourné à sa micro-région d’origine [19], et dont certains ne se maintiendront que par le pillage et les exactions.

On commence tout juste à mesurer l’ampleur des ruptures sociales accompagnant la mobilisation : dans un véritable mouvement d’inversion, il est fréquent que les jeunes commandent aux anciens, voire à leur père ou beau-père, et que les mainty, descendants d’esclaves ou de serviteurs royaux, commandent aux fotsy, c’est-à-dire aux libres, assignant aux andriana (« nobles ») les tâches ancillaires de piler le riz, de rapporter l’eau et le bois, ou de garder des boeufs [20].

On sait encore mal caractériser les réactions des groupes « intermédiaires » que forment les notables, si importants pour entraîner positivement ou négativement les populations. Ils font souvent état de très fortes pressions ou menaces de la base pour justifier leur ralliement. Qu’en penser ? L’adhésion des notables aux modalités locales du soulèvement entraîne la rupture avec l’administration, leur refus signifie la menace de rupture avec la communauté villageoise. Plus largement, c’est la problématique de l’adhésion ou du dissentiment qu’il faut creuser en évitant de se contenter d’une affirmation de nature idéologique. L’adhésion était souvent acquise dans un contexte collectif de nature rituelle, alors que l’entrée dans les sociétés secrètes relevait d’un rituel individuel qui est bien connu après les restitutions passionnantes qu’en a faites Benjamina Ramanantsoa-Ramarcel. Sur quelle solidarité (à quelle échelle), quel rejet des contraintes, quelle aspiration d’avenir s’engage-t-on ? [21]. Y a-t-il des enrôlements sous la contrainte ? Ces variations relèvent de plusieurs contextes régionaux.

Après les combats, la répression et l’évaluation des pertes humaines

Le nombre des disparus : 89 000 victimes ?

Chacun a d’autant plus volontiers suivi les indications de Jacques Tronchon qu’elles provenaient de sources militaires, peu suspectes en général de gonfler les chiffres. La critique, qui paraît tout à fait fondée, de ces chiffres par Fremigacci au colloque de Tananarive, laisse entier le problème d’un nouveau bilan, qui ne peut résulter désormais que d’une réévaluation minutieuse au niveau des dix districts touchés par le soulèvement et dont on peut déjà penser qu’elle sera inférieure en nombre. Même solidement argumenté, cela sera difficilement reçu. Le colloque récent a mis en lumière, particulièrement pour nous, étrangers, qui n’avons pas assisté à la commémoration officielle de 1987 ou à celle de cette année, le blocage des « témoins » sur des positions de forte résistance vis-à-vis des historiens. Évidemment âgés, frustrés du fait que le tri opéré en 1975 pour pensionner les anciens combattants n’a retenu que ceux qui avaient été pris les armes à la main, cependant qu’eux mêmes, généralement tananariviens, représentent les politiques [22], les témoins ont trouvé au colloque une tribune pour revenir sur les professions de foi et anathèmes contre la colonisation. Plusieurs d’entre eux étaient, en ce sens, des porte-parole dont la passion paraissait restée intacte et la véhémence resurgie et réactivée par l’écoute. Mais les témoins se disaient persuadés que les historiens leur cachent toujours des choses et sont incapables d’éclairer la machination initiale. De toute évidence, il ne faut pas idéaliser l’apport de ce type de témoins que les difficultés et le coût du transport n’ont permis de déplacer que depuis l’Imerina centrale, où l’on ne s’est pas battu, vers la capitale.

Le procès des parlementaires… et des autres

Reste un dernier volet : les procès (et non le seul procès des parlementaires), les prolongements de la répression, qui durent jusqu’en 1957. Le procès des parlementaires est, bien entendu, une machinerie politique destinée à casser l’énorme popularité et la légitimité reconnue des trois députés. On peut douter (de même que pour le procès de la VVS) que la sentence de mort ait été d’emblée envisagée sans être assortie, in petto, de sa réduction. La Sûreté avait en mains de terribles aveux et des dénonciations mutuelles qui mettaient hors-jeu pour des années auprès des anciens MDRM les députés arrêtés, les condamnant à une « mort sociale ». L’issue du procès (des peines commuées) est la seule différence notoire avec les procès dits staliniens qui décimèrent une partie des cadres des partis communistes d’Europe centrale. Même procédure d’interrogatoires isolés, accompagnés de tortures répétées aux traces peu visibles, même terreur suscitée chez les inculpés, même travail sur les aveux et déclarations de repentance extorquées et confrontation finale sur les aveux. Même inutilité de ces procédures sur le strict plan de l’information judiciaire, car les services de la Sûreté savaient tout des plans régionaux d’insurrection avant même que celle-ci ait éclaté, ainsi que le prouvent des papiers signés de son responsable, Baron, aussi bien dans les archives de Tananarive que dans celles de Vincennes.

Ainsi pensa-t-on avoir réussi à faire d’une affaire politique de taille internationale un misérable petit tas de secrets exhibés sur la place publique. Ainsi réussit-on aussi à convaincre tous les anciens du MDRM à haut niveau que le camarade était un traître, qu’il y avait un traître dans chaque réunion ! L’effet recherché de cette dramaturgie étalée en plein Tananarive était de briser la personne et la carrière des députés. La première cible semble bien avoir été atteinte et si la carrière de Rabemananjara et Ravoahangy se rétablit ensuite, ce fut dans la dépendance du président Tsiranana.

Mais il est possible, ici encore, de rapprocher le procès construit sur un complot de nombreux épisodes précédents : complots des chrétiens en 1857, complot de Rajoelina et du docteur Rajaonah, figures de proue d’un mouvement de rénovation critique vis-à-vis du Premier ministre Rainilaiarivony en 1893, complot de la VVS menant aux arrestations de 1915. Les procès mis en scène avec soin à l’issue de ces tentatives politiques avortées présentent la même caractéristique structurelle d’empêcher toute expression alternative, si minoritaire soit-elle, et de désigner comme acteurs centraux et coupables des individus qui n’ont pas tenu ce rôle [23].

Ainsi semble-t-il qu’on ait fusillé bien rapidement, à la veille du procès, tel témoin dont la déposition aurait été décisive mais ne serait nullement venue appuyer la thèse du complot des parlementaires. Par ailleurs, de manière surprenante et inverse, ce n’est jamais pour complot et rébellion que sont jugés, souvent au bout de trois ou quatre ans d’attente, les chefs insurgés, accusés de violences. Ils sont inculpés du meurtre de tel ou tel colon, spécifié isolément, comme s’il s’agissait d’un crime de droit commun, et que les motivations politiques d’ensemble ne soient pas prises en considération. Sur les chefs d’accusation, l’évolution de ceux-ci, la lourdeur réelle des peines purgées, il y a donc beaucoup à découvrir. […]


[1Première partie du texte de Françoise Raison-Jourde qui ouvre ce livre. (note du site histoirecoloniale.net ; les notes non signalées ainsi sont de l’auteure)

[2La présidence de Philibert Tsiranana de 1959 à 1972, pendant laquelle la France a continué à exercer un contrôle sur le pays. (note du site histoirecoloniale.net)

[3Benjamina Ramanantsoa-Ramarcel, Les sociétés secrètes nationalistes à Madagascar : V.V.S., Panama, Jiny, 2 t., Université de Paris VII, 1986.

[4La présidence de Didier Ratsiraka de 1972 à 1993, pendant laquelle la République malgache s’est rapprochée de l’URSS et des pays de l’Est. (note du site histoirecoloniale.net)

[5In Omaly sy Anio, 28, 1988-2, p. 153-175.

[6Françoise Raison-Jourde, « Une rébellion en quête de statut : 1947 à Madagascar », Revue de la Bibliothèque nationale, 34, 1989, p. 24-32.

[7Quoique pourtant présentée encore en 1994 dans un ouvrage sur le nationalisme malgache où se trouve repris un article de… 1971 !

[8Léonce Wing Kong, Les Marosalohy de la région de Vavatenina. L’insurrection de 1947 d’après les sources orales, Mémoire de maîtrise, Université de Tananarive, 1988, 159 p. M. Ndriandahy, L’insurrection malgache du 29 mars 1947 dans la région de Moramanga, Mémoire de maîtrise, Université de Tananarive, 1990, 191 p.

[9« Fitadidian i M. Ratava André, nanatri-maso ny fandehan-javatra, monina ao Ampasinambo », Omaly sy Anio, 41-44, Cinquantenaire de l’insurrection de 1947, 1995-1996.

[10Sur le plan économique, la thèse de Dox F. Ratrematsialonina (Madagascar pendant la Deuxième Guerre mondiale, 1939-1943, Université d’Aix-en-Provence, 1986). Elle précise les conséquences terribles du blocus maritime anglais et de l’essai d’autarcie de l’île pendant la Seconde Guerre mondiale : délabrement des voies et moyens de communication, sous-alimentation, voire famine, dans le Sud et la côte sud-est qui avait délaissé le riz pour les cultures d’exportation, disparition des cotonnades et retour au raphia, incapable de protéger du froid, gale et maladies liées à la sous-alimentation. Brigandages et jacqueries locales constituent bien avant le 29 mars un état insurrectionnel, les élections à répétition accentuant les conflits et le glissement progressif de l’administration vers l’anarchie. II y a donc un « avant 29 mars » à étudier.

[11Gwyn Campbell s’est attaché à montrer son caractère de protestation sociale dans Brigandry and Revolt in Precolonial Africa : Imperial Madagascar, 1750-1900, University of Rochester Press, Rochester, 2014. On lira dans le même sens Donald Crummey (ed.) : Banditry, Rebellion and Social Protest in Africa, Currey et Heinemann, 1986.

[12Jean-Roland Randriamaro, PADESM et luttes politiques à Madagascar. De la fin de la Deuxième Guerre mondiale à la naissance du PSD, Karthala, 1997. Ce travail contribue de manière efficace à instaurer un nouveau débat sur les partenaires en présence.

[13Ramanantsoa-Ramarcel, op. cit., I, p. 316.

[14Solofo Randrianja, Le Parti communiste de la région de Madagascar, 1936-1939. Genèse, développement, caractéristiques et décomposition, Université de Paris VII, 1983, 2 vol.

[15Le PCRM avait été précédé par le Secours rouge international, qui s’implanta
comme proto-parti entre 1929 et 1936 et fit nombre d’adhésions dans l’Alaotra et en pays tsimihety, ce qui permet de comprendre l’implication des Tsimihety dans le soulèvement.

[16On verra à ce sujet les travaux de Monique Lupo-Raveloarimanana, Les archives de l’aumônerie catholique auprès des formations malgaches en France pendant la Deuxième Guerre mondiale. Mémoire de maîtrise, Université de Madagascar, CU de Tuléar, 1984, 280 p. et « Soldats et travailleurs malgaches en France pendant la Deuxième Guerre mondiale », Omaly sy Anio, 28, 1988-2, p. 23-42.

[17Célestin Razafimbelo, « Alliances et conflits : dynamique d’une communauté rurale pendant l’insurrection de 1947 », Omaly sy Anio, 41-44, Cinquantenaire de l’insurrection de 1947, 1995-1996.

[18Jean Fremigacci, « 1947 Sur le terrain, forces coloniales contre insurgés dans le secteur sud », communication au colloque de Tananarive, 1997.

[19Exemples donnés par Fremigacci et aussi par Rabearimanana, à propos d’Andapa, dont l’attaque, regroupant Antandroy, Antemoro, Merina, Betsileo, tous migrants, et Tsimihety, fut un échec.

[20C. Razafimbelo, art. cit.

[21Pour les Marosalohy de la région de Vavatenina (côte est) où les colons étaient presque absents, une fois les Vazaha chassés, il faudrait abolir toute forme de contrainte. Le tavy, ou brûlis forestier, serait à nouveau permis, l’impôt serait supprimé, on ne travaillerait plus que pour soi. C’était la contrainte de l’État, de tout État, y compris l’État merina de jadis, qui était rejetée.

[22Pas d’anciens chefs de maquis : vivant encore dans des zones montagneuses et sans routes, ils sont difficiles à atteindre.

[23Sur le complot de 1857, voir Raison-Jourde, Bible et pouvoir. Invention d’une identité chrétienne et construction de l’État, Karthala, 1991, p. 227-237. Sur le complot de la VVS, voir Randriamandimby, La V.V.S., Vy Vato, Sakelika, Paris, 1978, 451 p. et Ramanantsoa-Ramarcel, op. cit.