Liauzu et Meynier : Sétif, la guerre des mémoires

publié le 3 juin 2005 (modifié le 5 juin 2005)

Les massacres de mai 1945 en Algérie provoquent une controverse passionnelle sur les crimes de la colonisation. Deux historiens, Claude Liauzu et Gilbert Meynier, examinent vérités et mensonges. [1]

Les déclarations du Président Bouteflika [2], lues par le ministre des Anciens Moudjahidines Mohammed Cherif Abbas le 6 mai dernier à un colloque tenu à Sétif sur les massacres du Constantinois de mai 1945 ne peuvent que relancer une polémique où les groupes de mémoires s’affrontent -les colonialophiles manichéens primaires d’un côté, les anticolonialistes primaires manichéens de l’autre. Les premiers ne pourront qu’être furieux, les seconds comblés par les propos sans nuances du chef de l’État algérien.

« L’occupation a foulé la dignité humaine et commis l’innommable à l’encontre des droits humains fondamentaux [...] et adopté la voie de l’extermination et du génocide qui s’est inlassablement répétée pendant son règne funeste  ».

Étant à l’origine d’une protestation contre la loi du 23 février portant « reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés » et demandant l’abrogation de l’article 4 qui prétend enjoindre à la recherche historique d’accorder à l’histoire de la présence française, notamment en Afrique du Nord, toute la place qu’elle mérite, et aux enseignants des « programmes scolaires reconnaissant en particulier le rôle positif et la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord », nous ne pouvons pas ne pas réagir contre un autre mensonge officiel, celui du président de la République algérienne.

Si les mots ont un sens, il est faux d’affirmer que la colonisation française a été un génocide conduit sur 132 ans. Le terme génocide a un sens précis : « Crime commis dans l’intention de détruire un groupe humain, national, ethnique, racial ou religieux » (Larousse en couleurs, 3 vol., 1966). Le mot exterminer aussi : selon le Littré (1872) : « chasser entièrement, faire périr entièrement ». Les faits sont connus et établis pour l’essentiel depuis longtemps par Charles-André Julien et les historiens qui l’ont suivi depuis plus de 70 ans, André Nouschi et Charles-Robert Ageron notamment, qui ne sont pas, eux, des historiens de la vingt-cinquième heure. Le nombre des morts de la conquête de l’Algérie a été évalué par Jacques Frémeaux, historien fiable (La France et l’Algérie en guerre, 1830-1962, Economica, 2002), à environ 400 000. Si l’on ajoute les milliers de victimes des grandes famines, notamment celle de 1868, sur fond de destruction du vieux mode de production communautaire, de 1830 à 1870, on ne sera pas loin du million. La population de l’Algérie a, de fait, baissé d’environ un tiers en 40 ans.

Elle a payé un tribut épouvantable en terme de massacres, de guerre de « ravageurs » (Bugeaud), de politique de la terre brûlée, de dépossessions, qui ont favorisé et aggravé famines et épidémies. Les enfumades ont été une triste réalité, une des pages les plus honteuses des crimes colonialistes. Ce sont là des réalités indéniables. Mais il est faux d’affirmer que le nombre de victimes algériennes du 8 mai 1945 aurait atteint 45 000, comme l’a fait Olivier Le Cour Grandmaison lors de l’émission Culture et dépendance sur la 3 du jeudi 5 mai, « Y a-t-il un racisme anti-blanc ? », en reprenant sans aucune nuance un chiffre officiel algérien qu’aucun historien n’accepte. Il est regrettable aussi que le terme exterminer soit utilisé dans le titre-programme univoque de son livre, Coloniser. Exterminer (Fayard, 2005).

Sur mai 1945, il est urgent de redonner la parole aux vrais historiens. La seule thèse digne de ce nom, malheureusement demeurée inédite jusqu’à nos jours, et publiée seulement de manière amputée en 1995 (Chronique d’un massacre. 8 mai 1945, Sétif, Guelma, Kherrata, Syros/Au nom de la mémoire, 1995), celle de l’historien algérien Boucif Mekhaled, ne parle évidemment ni de génocide ni d’extermination ; et il ne donne aucun chiffre définitif dans son bilan de victimes, et il n’a pu en donner aucun compte tenu de la documentation disponible. Et on ne peut, comme cela a pu être fait sur d’autres sujet, travailler sur de grandes masses comptables significatives comme cela a pu être fait par d’autres historiens, notamment par l’utilisation des recensements, qui portent sur une population globale. Ainsi, les historiens sérieux ont pu comptabiliser les victimes juives du nazisme (les équipes d’historiens dirigés par Wolfgang Benz [Die Dimension des Völkersmords, Munich, Oldenburg Verlag, 1991]) aboutissent à une probabilité de 5,5 à 6 millions, avec une probabilité de 5,7 millions, soit 63% de la population juive d’Europe). Ils ont pu comptabiliser les victimes de la guerre d’indépendance de l’Algérie (Charles-Ageron, historien qui fut pourtant honni des tenants de l’Algérie française et qui a aussi réduit considérablement l’inflation victimisante des victimes harkies, aboutit à environ 250 000, soit 2,5% à 3% de la population algérienne, soit tout de même proportionnellement autant de morts que le bilan de l’horrible guerre d’Espagne : c’est beaucoup, et c’est assez, même si on est loin du chiffre officiel intangible du million et demi de martyrs.).

Les historiens n’ont pas pu faire le même type de calcul pour 1945. Les archives du PPA, étudiées notamment par Mahfoud Kaddache, donnent 447 fusillés pour la région de Guelma. Le dépouillement des archives militaires françaises, fait par un autre historien incontestable, Jean-Charles Jauffret, donne pour le Constantinois le chiffre de 2 628 tués ; mais il s’agit des cadavres retrouvés et décomptés. Or, il y eut des disparus, des familles qui cachèrent leurs morts, et l’état civil n’enregistra pas bien des décès. La seule conclusion que peut faire l’historien : il y eut en effet des milliers de morts, mais s’il est honnête, il n’en dira pas plus. Par ailleurs, s’il est vrai que des cadavres de fusillés furent brûlés, près de Guelma, à Heliopolis et à Belkheir, ce fut dans des fours à chaux, et non dans des fours qui auraient été construits en vue de cette sinistre besogne. Et un siècle plus tôt, les enfumades de Pélissier, pendant la conquête de l’Algérie, furent bien une réalité. Pour autant les assimiler à des fours et évoquer à leur sujet les crématoires nazis relève de la désinformation comparatiste victimisante. Il reste que la répression de mai 1945 a été horrible, et qu’elle a traumatisé une génération, préparant ainsi le recours aux armes du 1er novembre 1954.

Il n’est pas admissible non plus que les historiens, même se posant en anticolonialistes intransigeants, restent muets sur les violences dont a été responsable le FLN militarisé, sur les massacres dont été victimes des populations rétives devant la loi des seigneurs de la guerre (massacre de la nuit rouge, 13 avril 1956, massacre de Melouza, 27 mai 1957...), sur les purges sanglantes qui ont décimé les wilâya(s), sans compter les sanglants affrontements au sommet de l’appareil. Et les massacres dont furent victimes les harkis et la fuite en panique des Européens d’Algérie sont des faits historiques, et ils ne doivent pas être laissés en pâture aux seuls groupes mémoriels affrontés et aux « historiens » idéologues. Le silence de ces « historiens » laisse le champ libre à l’exploitation du rôle de victime par ceux qui se prétendent leur porte parole. Il n’y a ni bonne ni mauvaise victime selon la couleur des idéologies. Ceci dit, environ les 4/5 des victimes algériennes de la guerre furent bien tuées par les forces françaises, le reste par le FLN/ALN. La guerre d’indépendance de l’Algérie fut sanglante et cruelle. Elle traumatisa et bouleversa dramatiquement le peuple algérien à une grande échelle.

C’est aussi une réalité connue que la population algérienne, dont certains rêvaient la disparition comme celle des Indiens d’Amérique, a été multipliée par plus de 4 de 1870 à 1962. Contrairement au discours justifiant la colonisation par un droit ou un devoir de civilisation, par « nos » hôpitaux et « nos » médecins, cette augmentation de la population est due à un ensemble de facteurs où la résistance populaire a pris aussi un aspect démographique -ce que les Québécois ont appelé la « revanche des berceaux ». Il est non moins vrai que les Instituts Pasteur installés en Afrique du Nord, comme en Indochine et en Afrique, ont permis des progrès de la médecine importants. On sait qu’il suffirait aujourd’hui de pas grand-chose pour faire disparaître certaines maladies qui sévissent encore dans le tiers monde : le paludisme, le choléra... mais on sait aussi que c’est une affaire de gros sous, comme l’a en partie été la colonisation. Cela permet de rappeler que la colonisation ne se réduit pas à un « choc des races », qu’il s’agit aussi d’une composante de l’histoire du capitalisme. Si la période coloniale comporta en effet du sang et de la violence, elle fut plus encore grosse de déracinements devant le choc de l’économie monétaire importée et l’installation brutale d’un îlot capitaliste. Il y eut des confiscations massives, et plus largement un processus de dépossession foncière de 40% des terres algériennes -les meilleures en valeur-, qui aboutit à la clochardisation d’un peuple. Rappelons par ailleurs que l’armée d’Afrique qui avait sauvagement brisé la résistance du peuple algérien, a non moins sauvagement -Bugeaud en tête- brisé les mouvements populaires, les insurrections ouvrières et les grèves en France. Ceci dit, en aucune façon, l’histoire ne se réduit à des comptabilités macabres et approximatives établies par les politiques de tous bords, soit à la hausse soit à la baisse.

La colonisation a été une réalité éminemment ambivalente, et nous n’avons pas pour tâche d’en peser le négatif et le positif, car cela ne ressortit pas à la problématique de l’historien. Et le rapport France-Algérie s’est toujours peu ou prou construit dans la schizophrénie, tant le fait français en Algérie a suscité autant de désirs et de fascination que de ressentiments et de répulsion. Nous avons à analyser la colonisation comme un processus qui a transformé irréversiblement les sociétés, toutes les sociétés. Comment expliquer autrement les migrations, les interdépendances de plus en plus étroites aussi bien économiques que culturelles ? La part d’origine algérienne, et maghrébine, de la société française est une réalité, comme le fut et l’est même peut-être encore la part française de l’Algérie, comme les espaces mixtes constitués dans leur entre deux.

Cela exige une analyse sans complaisance des facteurs de domination et d’oppression véhiculés par le colonialisme, du racisme hérité, comme des facteurs de pouvoirs autoritaires qui furent, aussi, au cœur des mouvements de libération, et de l’absence de citoyenneté corollaire, aujourd’hui encore au Sud de la Méditerranée. L’histoire sainte des nationalismes, le mythe héroïque des guerres de libération ont trop souvent et trop longtemps servi de légitimité aux bureaucraties du tiers monde. Cela aussi doit être dit. Contre les ancêtres qui redoublent de férocité (Kateb Yacine) il est indispensable d’aider les jeunes d’aujourd’hui à se situer dans le monde qui est le leur et qui n’est plus celui de leurs pères. Contre ces tentatives d’utilisation instrumentales du passé à des fins très actuelles, les historiens doivent marquer clairement leur refus de la tyrannie des chroniques officielles. Leur rôle est de comprendre et d’enseigner, non de jouer aux procureurs ou aux avocats.

Anticolonialistes, les auteurs de ces lignes l’ont été résolument, et sans ambiguïté, et continuent à l’être. Mais ils sont aussi sans illusion et sans complaisance au sujet des machineries de pouvoir brutales qui ont pris en main les destinées des peuples libérés de la tutelle coloniale. Pour ces deux raisons, ils ont dû essuyer des horions symétriques provenant des uns comme des autres. Nous sommes, avec nombre d’autres, quelques uns à vouloir finir la guerre de 1954-1962. Nous pensons, comme le souhaite le Président algérien, qu’il est juste que, côté officiel français, il y ait un « geste », la reconnaissance des responsabilités de la France à l’égard du peuple algérien dans l’histoire. Mais cela ne peut se faire que si l’on rompt avec la culture du ressentiment, que si l’on aborde sereinement le passé, d’un côté comme de l’autre. Cela signifie que les Français, mais aussi les Algériens, aient à balayer chacun devant leur porte. Les propos d’Abdelaziz Bouteflika ne vont guère dans ce sens : ils continuent d’alimenter la guerre des mémoires et à bafouer l’histoire. D’où notre intervention.

A ce sujet, une urgence : revoir les manuels scolaires d’histoire des deux côtés de la Méditerranée. Si les manuels français ne sont pas parfaits, en comparaison, tout historien normalement constitué ne peut voir en les manuels algériens qu’une caricature d’histoire. A titre de souhait pour assainir les relations franco-algériennes : à quand une commission mixte d’historiens algériens et français pour les réécrire ?

Claude Liauzu et Gilbert Meynier

Claude Liauzu, professeur à l’université Paris-VII, est notamment l’auteur d’« Histoire des migrations méditerranéennes » (éd. Complexe) et récemment de « Colonisation : droit d’inventaire » (Armand Colin, 2004).

Gilbert Meynier, professeur à l’université Nancy-III, est l’auteur de « l’Algérie contemporaine » (L’Harmattan) et d’« Histoire intérieure du FLN, 1954-1962 » (Fayard, 2002).

[1Article paru le 2 juin 2005, dans le Nouvel Observateur, n° 2117.