Histoire coloniale et postcoloniale

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Les témoignages de B.Lainé et Ph.Grand lors du procès de février 99

février 1999, par la rédaction

Extraits de OCTOBRE 1961 - Un massacre à Paris, par Jean-Luc Einaudi, Fayard 2001, pages 49 à 53.

Enfin, seul témoin n’ayant pas assisté aux événements, Brigitte Lainé s’avança à la barre. Conservatrice en chef aux Archives de France, elle était en fonction aux Archives de Paris. C’était la première fois qu’un membre de cette corporation venait témoigner devant la justice. J’avais fait sa connaissance, à ma demande, quelques semaines plus tôt, par l’intermédiaire d’un ami commun, un prêtre, Georges Arnold, qui, demeurant parmi les ouvriers algériens, avait vécu les événements de 1961. Aux Archives, elle avait notamment en charge les archives du parquet de Paris. Elle m’avait alors indiqué qu’elle avait lu mon livre, en avait constaté le sérieux, et observé des recoupements avec les archives du parquet. Je lui avais fait le récit de mes démarches, vaines jusqu’à ce jour, en vue de les examiner. Elle se montra scandalisée par la manière dont ma demande avait été traitée. Compte tenu de l’importance du procès que m’intentait Maurice Papon, je lui avais demandé de bien vouloir réfléchir à la possibilité d’un témoignage devant la justice. Elle avait accepté. C’était de sa part un acte de courage. Brigitte Lainé témoigna donc de ce qu’elle avait constaté à travers les archives du parquet dont d’ailleurs une partie importante avait disparu. Ce témoignage confirma indéniablement le sérieux de mon travail
[...]

Le jugement fut mis en délibéré jusqu’au 26 mars.

Papon : "on est vacciné"
par Riss

Le Monde du lendemain titrait : « Le parquet de Paris reconnaît le "massacre" du 17 octobre 1961 ». Dès la clôture du procès, à la seule lecture du Monde, Brigitte Lainé et Philippe Grand, son collègue qui avait adressé un témoignage écrit au tribunal, furent menacés de sanctions administratives voire pénales par leur hiérarchie. La ministre de la Culture, Catherine Trautmann, ordonna une enquête administrative. Par un courrier officiel adressé au directeur des Archives de France, le cabinet du maire de Paris, Jean Tibéri, demanda, dans un premier temps, à ce qu’il soit mis fin à leur détachement aux Archives de Paris. Le directeur des Archives de Paris, M. François Gasnault, leur enleva toutes leurs attributions et organisa leur mise au placard. L’Association des archivistes français, dont il était l’un des principaux responsables, publia un communiqué de presse "à propos de l’affaire Einaudi ", où elle déclarait " qu’elle ne se reconnaît pas dans un comportement qu’elle juge contraire aux principes juridiques et déontologiques régissant la profession [...] " et " demande à Mme Trautmann, ministre de la Culture et de la Communication, de conforter une éthique aujourd’hui mise en cause ". Aussitôt, un mouvement de soutien se développa en leur faveur. Parmi d’autres, de nombreux chercheurs nord-américains protestèrent contre ces menaces de sanctions : " Il est indécent qu’on puisse même songer à réprimer un tel comportement ", déclaraient-ils. Le 16 mars 1999, Mouloud Aounit, secrétaire général du MRAP, Sonia Combe, auteur du livre Archives interdites, Claude Liauzu, professeur à l’Université Paris- VII, et moi-même participions à une rencontre avec le directeur des Archives de France, mandaté par Catherine Trautmann pour nous recevoir. Nous lui exprimions notre protestation contre les menaces de sanction à l’égard de Brigitte Lainé et Philippe Grand. Pour la première fois, il confirma que le procureur de la République de Paris refusait que les archives du parquet de la Seine me soient communiquées, au prétexte que je n’étais pas un " chercheur ", et il reconnut que M. Brunet avait obtenu une dérogation.

Certains hauts fonctionnaires des Archives de France allaient faire pression auprès de Catherine Trautmann pour que des sanctions frappent les deux conservateurs. Une pétition dite des conservateurs généraux circula dans la plus grande discrétion, puis lui fut remise. Elle débutait ainsi : " Nous soussignés, responsables de services d’archives, souhaitons manifester notre émotion et notre inquiétude devant le long silence gardé par le Gouvernement sur la violation caractérisée des règles administratives et de la déontologie professionnelle des archivistes commises par deux conservateurs des Archives de Paris à l’occasion du procès en diffamation intenté par M. Papon contre M. Einaudi. " Plus loin, les signataires de ce texte affirmaient qu’ils tenaient " avec la plus grande fermeté, à faire abstraction du fond du débat sur les événements de 1961 et des opinions que les protagonistes de cette affaire peuvent susciter [...] ". Peu importait à leurs yeux un massacre d’Algériens ; seule comptait une prétendue obligation au silence des archivistes.

Cependant, d’autres opinions s’exprimèrent dans le monde des archivistes. C’est ainsi que la CGT des Archives de France considéra que " cette affaire, qui trouve son origine dans des manquements graves des autorités et dans une instruction partiale et bâclée d’une demande de dérogation, a été menée avec courage et dans la clarté par les deux archivistes concernés. Ils auraient pu procéder, comme de nombreux fonctionnaires d’autorité, par courrier anonyme à la presse. Ils ont préféré répondre à une citation à comparaître devant une juridiction et c’est tout à leur honneur ". [...]

Finalement, aucune sanction ne sera prise par le gouvernement contre les deux conservateurs mais ils continueront néanmoins à faire l’objet d’une mise à l’écart de la part du directeur des Archives de Paris, et, en juin 2001, Libération pourra titrer Deux gardiens de la mémoire au placard.