comme le montrent, parmi d’autres, deux épisodes récents

Legs de l’époque coloniale,
le racisme dans la police française est intolérable

publié le 30 avril 2020 (modifié le 12 mai 2020)

Deux faits récents relatés par la presse montrent que la culture coloniale portée en France par des pans entiers de l’institution policière est à l’origine de comportements racistes qui gangrènent la République. Ci-dessous un article de Camille Polloni publié par Mediapart sur les insultes et les violences intervenues à l’Ile-Saint-Denis lors de l’interpellation d’un suspect, ainsi que de larges extraits d’un autre de Julien Suaudeau, qui réside à Philadelphie, publié par le site Slate, qui compare les menaces contre la démocratie aux Etats-Unis, venant du sommet de l’Etat, au péril qui menace la République en France, qui ne vient pas des « racailles des banlieues » mais de ce racisme. II est choqué par la différence des méthodes des forces de police dans leurs interventions à Paris, dans le 18e arrondissement, selon que les citoyens concernés apparaissaient à leurs yeux Blancs ou Noirs.

L’Ile-Saint-Denis : des policiers pris en flagrant délit de racisme,
un commissaire sur les lieux

par Camille Polloni, publié par Mediapart le 28 avril 2020 Source

Deux enquêtes ont été confiées à l’IGPN après la diffusion d’une vidéo dans laquelle un homme interpellé est traité de « bicot ». La préfecture de police de Paris a annoncé la suspension de deux policiers. La présence d’un commissaire pose question.

Une dizaine de silhouettes en uniforme avancent dans l’ombre, éclairées par des lampes-torches. Tous les échanges entre policiers ne sont pas audibles, mais deux phrases claquent, bien distinctes :

—  « Il sait pas nager, un bicot comme ça, ça nage pas. [Rires]

— Ça coule ! T’aurais dû lui accrocher un boulet au pied. »

D’autres saillies émergent : « Il s’est jeté direct à la Seine, ce con », puis « laisse ta mère tranquille, cette pute », commentent les policiers en conduisant l’interpellé vers « le bus magique » qui l’amènera au commissariat. Des rires sonores éclatent, entrecoupés de bruits sourds et de cris. Il est un peu plus de 1 h 30 du matin, dans la nuit de samedi à dimanche.

La vidéo de deux minutes, tournée par un habitant de L’Île-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), est postée sur Facebook dimanche après-midi, puis rapidement relayée par les journalistes Taha Bouhafs (Là-bas si j’y suis) et Nadir Dendoune (Le Courrier de l’Atlas), qui ont aussi interviewé son auteur.





Si les propos tenus choquent tant, c’est sans doute parce qu’ils relèvent du racisme le plus crasse : celui qui pousse à traiter un Arabe de « bicot », cette insulte tout droit sortie de la guerre d’Algérie, utilisée contre un homme qui a failli se noyer. Peut-être, aussi, parce qu’immortalisés dans une vidéo, ces mots donnent vie à une image d’Épinal : les voilà donc, ces policiers bas du front qui font des blagues racistes sur les interpellés entre collègues. Sous nos yeux ébahis.

Dès dimanche soir, la préfecture de police de Paris annonce qu’elle compte saisir l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) d’une enquête administrative, « afin de faire toute la lumière sur les circonstances dans lesquelles les policiers sont intervenus et déterminer l’identité des auteurs des propos entendus ». Il s’agit d’une procédure interne à l’institution policière, pouvant aboutir à des sanctions disciplinaires à l’encontre des policiers impliqués, allant d’un simple blâme à la révocation.

À minuit, le ministre de l’intérieur Christophe Castaner évoque l’affaire dans un tweet, avec une sévérité inhabituelle : « Une vidéo montrant une intervention de police dans le secteur de L’Île-Saint-Denis suscite une indignation légitime. Toute la lumière sera faite. L’IGPN est saisie. Le racisme n’a pas sa place dans la police républicaine. » L’association SOS Racisme affirme avoir « interpellé » le ministre dès dimanche, en découvrant la vidéo, et réitéré sa « demande que la question du racisme au sein des forces de l’ordre soit traitée et cesse d’être occultée ». SOS Racisme et la Ligue des droits de l’homme ont annoncé leur intention de déposer plainte.

En parallèle, la procureure de Nanterre Catherine Denis annonce lundi matin, sur Franceinfo, l’ouverture d’une enquête préliminaire également confiée à l’IGPN. Si la commune de L’Île-Saint-Denis relève en principe du tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis), les fonctionnaires travaillent dans le département voisin des Hauts-de-Seine, où a commencé la poursuite. Au micro de nos confrères, la procureure de Nanterre se montre particulièrement prudente : « Il s’agit de dérapages, je dirais individuels, qui, s’ils sont commis, doivent être sanctionnés. Mais ça ne fait pas non plus jeter le discrédit sur toute l’action de la police qui fait quand même un très gros travail. »

Dans un communiqué diffusé par la suite, le parquet de Nanterre précise que l’enquête est ouverte pour « injures à caractère raciste et violences par personne dépositaire de l’autorité publique », tout en livrant quelques éléments de contexte. Cette nuit-là, les policiers tentent d’arrêter trois individus soupçonnés d’avoir commis un vol sur un chantier à Asnières, qui s’enfuient en voiture puis à pied. Tandis que deux d’entre eux parviennent à s’échapper, le troisième « s’est jeté dans la Seine, fuyant son interpellation. Il a été repêché par les policiers au niveau du pont de L’Île-Saint-Denis ». Sur le moment, la procédure se poursuit sans encombre : l’homme arrêté, qui se dit égyptien et âgé de 27 ans, est examiné à l’hôpital. Le médecin, qui ne constate « aucune blessure », estime que son état est compatible avec la garde à vue.

Toujours selon le parquet de Nanterre, l’homme « n’a pas fait état de violences lors de son audition et n’a pas déposé plainte à ce stade ». Sa garde à vue est levée « dans la journée » de dimanche, conclut le communiqué, « le matériel objet du vol ayant été restitué et l’individu ayant fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français au regard de sa situation irrégulière » : un motif de classement sans suite dont beaucoup de sans-papiers croisés en comparution immédiate auraient sans doute rêvé.

Lundi soir, la préfecture de police de Paris a fait savoir que Didier Lallement demandait la suspension des deux policiers ayant tenu les propos incriminés. Ceux-ci reconnaîtraient les faits. Responsables identifiés, problème réglé ? Pas si simple. Comme dans l’affaire du motard blessé le week-end précédent à Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine), un commissaire de police faisait partie du dispositif, engageant de fait sa responsabilité.

Un commissaire de police mis en cause

L’opération menée samedi soir était dirigée par Vincent Lafon, 46 ans, commissaire central d’Asnières-sur-Seine depuis novembre 2019 et chef du premier district à la DTSP 92 (direction territoriale de la sécurité de proximité). Si l’enquête devra déterminer son rôle dans l’équipage et sa position exacte au moment des faits, sa présence n’a, en tout cas, pas dissuadé des fonctionnaires moins gradés que lui de tenir des propos racistes.

Il se trouve que Vincent Lafon n’est pas n’importe quel commissaire. En 2017, lors de « l’affaire Théo L. », du nom de ce jeune homme gravement blessé à Aulnay-sous-Bois lors de son interpellation, Vincent Lafon dirigeait le commissariat local depuis 2014. Un article de Mediapart ébauchait alors un portrait de ce fonctionnaire, unanimement décrit comme un « flic de terrain », pour le meilleur – une efficacité louée par sa hiérarchie, la sympathie de ses troupes – comme pour le pire – la priorité donnée à l’occupation du territoire et aux interpellations plutôt qu’aux enquêtes.

Cet article rappelait aussi son passé judiciaire. En 2008, Vincent Lafon a été condamné à un an de prison avec sursis et un an d’interdiction professionnelle pour « abstention volontaire d’empêcher un délit », en l’occurrence des violences, commises par trois de ses subordonnés en 2004, lorsqu’il était chef adjoint de la BAC nuit à Paris. Sa condamnation le déclare également coupable de « complicité d’établissement d’une attestation ou d’un certificat inexact ».

L’histoire est peu glorieuse. À l’issue d’une course-poursuite avec un chauffard ivre, durant laquelle l’homme renverse deux policiers et en blesse un troisième, le conducteur est arrêté, tabassé puis mis au sol, pantalon et slip baissés, un cerceau d’enjoliveur entre les fesses. Les images de la scène ont été détruites avant que l’Inspection générale des services (ancêtre parisien de l’IGPN) ait pu les placer sous scellés.

Contrairement à l’un de ses collègues, Vincent Lafon n’a pas fait appel de sa condamnation, « tout en ayant pourtant constamment refusé d’admettre sa présence sur les lieux des violences et d’endosser la rédaction d’un procès-verbal simplifié jusqu’à en être mensonger », écrit la cour d’appel de Paris dans l’arrêt rendu en 2009. Le commissaire a passé son année de suspension à enseigner le « contrôle d’individus récalcitrants » au sein d’une société privée, avant de retourner dans la police : au commissariat central du XIIIe arrondissement de Paris, puis à Aulnay-sous-Bois, où il reste quatre ans.

En 2018, Vincent Lafon prend la tête de la sûreté territoriale parisienne. Là-bas, il est visé par une plainte pour « faux en écriture publique » : interpellé dans l’affaire du lycée Arago, un photographe l’accuse d’avoir falsifié un procès-verbal. L’avocat du photographe, Vincent Ollivier, confirme qu’une information judiciaire a bien été ouverte mais regrette que son client n’ait « jamais été auditionné » par le juge en deux ans.

Invité à donner sa version sur ce qui s’est produit samedi soir à L’Île-Saint-Denis, Vincent Lafon n’a pas souhaité s’exprimer, soulignant qu’il ne devait pas « interférer » dans les deux enquêtes en cours. Le Parisien affirme que le commissaire « serait demeuré sur l’autre rive du fleuve », sans assister directement aux propos racistes. Mais aussi que « le ministère de l’intérieur réfléchit », désormais, à sa suspension.

Mise à jour du 9 mai 2020

Le témoignage de Samir, qui raconte que les policiers ne l’ont pas tiré de la Seine mais l’ont menotté quand il en est sorti et frappé à de multiples reprises.

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Mise à jour du 12 mai 2020

Le 11 mai à l’Ile-Saint-Denis, le premier rassemblement du « déconfinement »

L’article du Bondyblog

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Déconfinement sauvage : le séparatisme n’est pas où l’on croit

par Julien Suaudeau, publié par Slate le 28 avril 2020 Source

Alors qu’aux États-Unis, le président appelle ses troupes à la sécession face au confinement, en France, c’est la police qui oublie parfois sa mission républicaine.

Fin mars, Michel Onfray s’énervait contre les « centaines de tribus » de banlieue qui, en refusant « le confinement, perdent la République tout entière ». La rhétorique néoconservatrice et son champ lexical de l’invasion/sécession (« zones de non-droit », « barbares », « ensauvagement ») sont bien rôdés. Ils s’ancrent, idéologiquement, dans l’ouvrage publié en 2002 sous la direction de Georges Bensoussan (sous le pseudonyme Emmanuel Brenner) : Les Territoires perdus de la République – antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire.

Ce discours, que nombre de politiques ont repris à leur compte et que le robinet anxiogène des talk-shows nous distille depuis presque vingt ans, suppose à la fois une construction bien connue de l’ennemi ou du traître (le « bobo », l’« islamo-gaucho », le « collabo » coupable de fermer les yeux sur les incivilités des « islamo-racailles »), une négation du droit du sol (les racailles ne sont pas des Français·es comme les autres), la phobie de la cinquième colonne (elles infiltrent en France un mode de vie anti-français) et un impensé majuscule : et si les « quartiers », au lieu d’avoir été perdus (aux bandes de lascars, aux trafiquants de drogues, aux salafistes), avaient été abandonnés par la puissance publique ?

Dans le cadre du confinement, l’obsession séparatiste s’appuie sur un deuxième angle mort : les scènes de déconfinement, aujourd’hui en France, ont lieu aussi bien dans les centres-villes bourgeois qu’en périphérie.

Samedi 25 avril, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, des riverain·es ont jugé bon de s’ambiancer en plein air au son de Dalida – « Laissez-moi danser ». Même si l’auteur de la vidéo respecte la distanciation sociale en se tenant à l’extérieur du dancefloor improvisé sur la place, on peut observer que la rupture du confinement n’est pas le fait d’un public qui présenterait les caractéristiques des hordes de lascars décrites par Onfray et le Rassemblement national.



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Une vidéo de Corentin Chrétien-Droz montre des personnes assemblées dans la rue
et l’arrivée d’une voiture et d’un car de police


Les policiers attendent une minute avant d’intervenir et finissent par le faire sans violence et sans multiplier les contrôles.



Selon Corentin Chrétien-Droz, qui a capté la mutinerie sur le vif, la police a mis fin aux festivités une minute après son arrivée. L’organisateur, @DiscoBalcons, a apparemment promis de mieux réguler. Circulez, y a rien à voir.

L’ennui, c’est que la scène se passe non loin de l’endroit où une femme noire avait été immobilisée au sol par trois policiers, le 18 mars, au deuxième jour du confinement, parce qu’elle n’avait pas d’attestation de déplacement.



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Une vidéo de Amar Toualit montre une femme noire faisant ses courses avec son caddy mise à terre et immobilisée par plusieurs policiers
parce qu’elle n’avait pas son attestation de sortie


Le quotidien 20 minutes qui la reproduit explique
le caractère légal de ce contrôle.



Deux poids, deux mesures : si la comparaison des deux vidéos raconte une autre vérité, celle-ci est difficile à saisir. La police n’est-elle pas théoriquement républicaine ? Si elle discrimine entre les récalcitrant·es, la République une et indivisible existe-t-elle encore en actes, là où elle est la plus importante : sur le terrain, dans la vie quotidienne des Français·es ?

Le Covid-19 fait réapparaître la fracture

Tout cela, je le vois de loin, en lisant les journaux, via les réseaux sociaux. Chez moi, aux États-Unis, la problématique du déconfinement a pris une tournure bien différente depuis le 17 avril.

Ce jour-là, Donald Trump a appelé sur Twitter à la libération du Minnesota, du Michigan et de la Virginie, ajoutant dans ce dernier message qu’il s’agissait de sauver le second amendement à la Constitution, « en état de siège ». Selon la juriste Mary McCord, ces tweets pourraient être à la fois criminels et inconstitutionnels, dans la mesure où ils incitent à l’insurrection et au renversement d’autorités démocratiquement élues. Aux États-Unis, c’est donc au sommet de la République qu’on trouve le premier des territoires perdus. L’effet de ruissellement est redoutable. Dans les jours qui ont suivi les injonctions présidentielles, des centaines de manifestations pro-Trump et anti-confinement ont été organisées à travers le pays, pas seulement dans les trois États mentionnés.

Philadelphie, où je vis, est une ville historiquement et très majoritairement démocrate. Les entorses quotidiennes au lockdown y ressemblent plus à ce qu’elles peuvent être dans les grandes villes françaises : des « bons vivants », yuppies ou étudiant·es qui n’ont pas rejoint leurs familles, foyers au sein desquels les enfants n’en peuvent plus de rester sous cloche, répondent aux sirènes du printemps et oublient égoïstement les précautions sanitaires. C’est dramatique, parce que ces regroupements créent les conditions d’une relance du virus au moment où les hôpitaux locaux sont encore en grande tension.

À Harrisburg, la capitale de la Pennsylvanie, les gens qui manifestent devant les bureaux du gouverneur ne sont pas là pour satisfaire une pulsion hédoniste. Leur but est 100% politique : afficher leur soutien à Trump ; demander la réouverture de l’économie ; militer pour le droit de porter une arme à feu ; éventuellement nier la réalité de la pandémie et/ou la compétence des autorités sanitaires fédérales.

Le Covid-19, s’il jette partout une lumière crue sur les inégalités sociales, fait aussi réapparaître la fracture très américaine entre les métropoles des deux côtes et le flyover territory, ce pays profond qui a élu Trump en 2016 et semble lui conserver sa confiance en vue de la présidentielle de novembre. […]

Où est la sauvagerie ?

Pendant ce temps, en France, l’extrême droite est obsédée par les incivilités des « racailles » et par le « laxisme » des autorités à leur égard. Le 24 avril, après l’accident devenu incident de Villeneuve-la-Garenne, elle a déroulé son storytelling favori : l’embrasement des banlieues.

Depuis la diffusion, le samedi 25 avril, d’une note interne invitant la police du Calvados à limiter ses interventions pour atteintes graves aux personnes et aux biens dans les quartiers où beaucoup de personnes observent le Ramadan, ses porte-voix nous refont le coup du séparatisme musulman sous bienveillance policière.

Que l’extrême droite se rassure : comme le montre cette vidéo tournée dans la nuit du samedi 25 au dimanche 26 avril par un habitant de L’Île-Saint-Denis, puis transmise au journaliste Taha Bouhafs, ladite bienveillance reste toute relative. […]

Nous sommes presque soixante ans après le 17 octobre 1961 et le séparatisme sauvage qui menace la France n’est pas celui qu’on croit : ici, on a toujours la tentation de noyer les Algériens.


Photo ci-contre : marche à Beaumont-sur-Oise pour la vérité sur la mort du jeune Adama Traore lors d’un contrôle d’identité par des gendarmes.