en déclarant que ces essais n’étaient pas « propres » et qu’« on ne les aurait pas fait dans la Creuse ou en Bretagne »

Le voyage d’Emmanuel Macron en Polynésie
relance le débat sur les conséquences
des essais nucléaires pratiqués par la France

publié le 31 juillet 2021

Lors de son voyage au Japon pour les Jeux olympiques, le président Emmanuel Macron a passé, du 25 au 28 juillet 2021, quatre jours en Polynésie. Il a déclaré que « la nation [avait] une dette à l’égard de la Polynésie française. Cette dette est le fait d’avoir abrité ces essais en particulier ceux entre 1966 et 1974, dont on ne peut absolument pas dire qu’ils étaient propres ». Il n’a pas prononcé le mot de « pardon » réclamé par des associations de victimes, mais a reconnu que celles-ci devaient être mieux indemnisées. Ci-dessous l’article sur ces essais nucléaires en Polynésie que le spécialiste de la question, Bruno Barrillot, peu avant son décès le 25 mars 2017, avait rédigé pour L’Encyclopédie de la colonisation française coordonnée par Alain Ruscio. Ainsi qu’un article de l’AFP sur les conséquences de ceux que la France a pratiqués en Algérie.

Essais nucléaires :
la France « a une dette » envers la Polynésie française

par l’Agence France-Presse, le 28 juillet 2021 Source

Le président français Emmanuel Macron a déclaré mardi [27 juillet 2021] à Papeete que la France avait « une dette » envers la Polynésie française pour les essais nucléaires réalisés de 1966 à 1996 dans le Pacifique.

« J’assume et je veux la vérité et la transparence avec vous », a déclaré le chef de l’Etat dans un discours devant les responsables polynésiens, en affirmant que les victimes de ces essais devaient être mieux indemnisées. « La nation a une dette à l’égard de la Polynésie française. Cette dette est le fait d’avoir abrité ces essais en particulier ceux entre 1966 et 1974, dont on ne peut absolument pas dire qu’ils étaient propres », a-t-il déclaré au dernier jour de son déplacement sur l’archipel.

Il n’a pas prononcé le mot de « pardon » qui était réclamé par des associations de victimes de ces essais.

Après 17 essais nucléaires au Sahara, la France avait transféré en 1966 son champ de tir en Polynésie française, sur les atolls de Mururoa et Fangataufa, où elle procéda en 30 ans à 193 nouveaux essais, d’abord atmosphériques, puis souterrains. Le dernier a eu lieu le 27 janvier 1996 après la décision du président Jacques Chirac de reprendre les tirs malgré le moratoire décidé trois ans plus tôt par son prédécesseur, François Mitterrand.

« Je veux vous dire clairement que les militaires qui les ont fait ne vous ont pas menti. ils ont pris les mêmes risques (...) Il n’y a pas eu de mensonge, il y a eu des risques pris qui n’étaient pas mesurés, y compris par les militaires », a précisé Emmanuel Macron.

« Je pense que c’est vrai qu’on n’aurait pas fait ces mêmes essais dans la Creuse ou en Bretagne », a-t-il fait remarquer.


Sur les indemnisations, il a souligné que, à son élection en 2017, « 11 dossiers avaient été finalisés » et que « depuis 187 dossiers » l’ont été. « C’est un progrès conséquent mais insuffisant », a-t-il jugé, en annonçant que les « délais de dépôt des dossiers seront prolongés » pour les ayant-droits.

Dans son discours entamé par quelques mots en polynésien, le chef de l’Etat a loué le « pacte unique intime sensible entre la République et la Polynésie française » malgré les « heures sombres et les morsures de l’Histoire ». « Il y a un en même temps » car « vous êtes à la fois profondément polynésiens et profondément patriotes », a-t-il ajouté, en assurant qu’il défendrait leur volonté de « résister » pour « faire revivre et transmettre » leur culture.

Sur le plan économique, Emmanuel Macron a annoncé un prêt de 300 millions en appui aux investissements, notamment pour développer la compagnie aérienne Air Tahiti Nui, ainsi que de nouvelles mesures de défiscalisation.

Après avoir visité l’hôpital de Papeete à son arrivée samedi, il a de nouveau exhorté les Polynésiens à se faire vacciner, « seul moyen pour nous sortir » de la crise, en soulignant que sur les 230.000 doses envoyées dans l’archipel, 110.000 restaient encore disponibles.



Les essais nucléaires français en Polynésie

par Bruno Barrillot, à paraître dans L’Encyclopédie de la colonisation française, Éditions Les Indes savantes [1].

Bibliographie

• Bengt et Marie-Thérèse Danielsson, Moruroa, notre bombe coloniale, Paris, L’Harmattan, 1993.
• Pieter de Vries et Han Seur, Moruroa et nous. Expériences des Polynésiens au cours des 30 années d’essais nucléaires dans le Pacifique Sud, Lyon, Observatoire des armements/CDRPC, 1997.
• Bruno Barrillot, L’héritage empoisonné, Lyon, Observatoire des armements, 2012.

Tahiti, le 17 juillet 2021, 2 000 manifestants anti-nucléaire à Papeete.

A une semaine de l’arrivée d’Emmanuel Macron en Polynésie française, la manifestation anti-nucléaire Mā’ohi Lives Matter a rassemblé 2 000 personnes samedi 17 juillet 2021 à Papeete. Un succès pour Oscar Temaru et le parti souverainiste. En marge, le Tavini Huiraatira a recueilli une moisson de plaintes visant les chefs d’État français, dont Emmanuel Macron, pour crime contre l’humanité. Source : Tahiti infos.

Entre 1966 et 1996, la France a effectué 193 essais nucléaires sur les atolls de Moruroa et de Fangataufa. Le Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP), a procédé à l’explosion de 46 bombes dans l’atmosphère entre le 2 juillet 1966 et le 14 novembre 1974, puis 147 explosions souterraines furent effectuées dans les sous-sols fragiles des deux atolls entre le 5 juin 1975 et le 27 janvier 1996.

Selon les données du ministère de la défense, souvent approximatives, 126 500 militaires, civils du Commissariat à l’énergie atomique et d’entreprises sous-traitantes et personnels recrutés localement ont été engagés sur les sites de Polynésie entre 1964 et 1996. Au cours des trente années d’essais nucléaires, la population des archipels polynésiens est passée de 85 000 à 219 000 habitants, dont près de 70 % habitaient – ou sont venus s’installer – dans l’île principale, Tahiti.

Contexte international

Après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945, la région du Pacifique a été choisie, entre 1946 et 1962, par les Etats-Unis et le Royaume-Uni pour y effectuer leurs plus puissantes expériences nucléaires atmosphériques. L’archipel des Iles Marshall, sous tutelle américaine, puis l’Australie, membre du Commonwealth britannique, et l’île Christmas, colonie britannique, subirent 128 explosions atomiques et thermonucléaires, soit l’équivalent de 10 500 bombes d’Hiroshima. Le 5 août 1963, sous la pression internationale, les Etats-Unis, l’URSS et le Royaume-Uni signèrent un traité d’interdiction totale des essais dans l’atmosphère.

Lorsque la France annonça, en 1964, l’installation du CEP en Polynésie française, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Pérou et le Chili engagèrent des actions diplomatiques contre la France [2]. Au cours des 3 décennies d’essais nucléaires français en Polynésie, la contestation internationale s’est poursuivie : entre 1972 et 1974, une procédure pour faire cesser les essais aériens a été engagée par l’Australie, la Nouvelle-Zélande et Fidji devant la Cour internationale de justice [3] ; en 1985, l’attentat contre le Rainbow Warrior de Greenpeace dans le port néo-zélandais d’Auckland provoqua d’importantes réactions des Etats du Pacifique qui conclurent la même année le traité de Rarotonga instaurant une zone dénucléarisée dans le Pacifique Sud ; en 1995, la reprise des essais décidée par le président Jacques Chirac après 3 ans de moratoire mondial, souleva d’énormes protestations dans le monde entier, y compris en Europe.

Violation des droits du peuple polynésien

À la fin des années 1950, alors que les colonies africaines de la France se préparaient à l’indépendance, Pouvanaa a Oopa, vice-président du gouvernement de la Polynésie française et député au Parlement français, appela à voter Non au référendum du 28 septembre 1958 qui proposait l’intégration des colonies dans la communauté française. Quelques jours après la victoire du Oui, Pouvanaa fut arrêté au motif fallacieux d’avoir tenté de mettre le feu à la ville de Papeete. Agé de 63 ans, il est incarcéré et condamné à 8 ans de réclusion criminelle et 15 ans d’interdiction de séjour en Polynésie. À partir de 1963, l’installation du Centre d’expérimentation du Pacifique s’est faite sans consultation des populations concernées et les élus polynésiens durent céder les atolls de Moruroa et de Fangataufa à la France sous la menace de la mise en place d’un gouvernement militaire à Tahiti.

Le recrutement de main d’œuvre polynésienne – près de 10.000 hommes dans la force de l’âge sur une population totale de la Polynésie de 85 000 habitants – déstructura durablement l’organisation sociale, familiale, culturelle, économique et politique de ce territoire d’outre-mer. Dès la fin des années 1950, les conséquences néfastes des explosions nucléaires sur le plan sanitaire et environnemental avaient été rendues publiques et dénoncées par les scientifiques du monde entier [4] et en France, par le généticien et académicien Jean Rostand :

« Les pauvres îles Touamotu, jusque-là si heureusement paisibles, vont bientôt connaître – parce qu’elles ont l’infortune d’être en territoire français – les effets de la radioactivité à bout portant. Tout ce qu’on croyait avoir gagné sur le « mal biologique », sur les mutations nocives, sur la leucémie, sur le cancer, est remis en cause. Une fois de plus, l’homme va être victime de l’entêtement ou de l’orgueil de quelques-uns. La décadence de l’espèce se poursuivra. Le crime continue. »

Jean Rostand, Revue Alerte atomique, juillet-août 1964.


Malgré ces mises en garde, les plus hautes autorités françaises affirmaient l’innocuité de leurs expériences nucléaires. Répondant aux inquiétudes des élus de l’Assemblée territoriale, le Premier ministre Georges Pompidou le 25 juillet 1964 déclarait :

« Il est bien, entendu que la France n’entreprendra jamais, nulle part, et notamment pas dans ses territoires de Polynésie, la moindre expérience nucléaire si elle devait présenter un danger quelconque pour la santé des populations de ces territoires, pas plus d’ailleurs que pour la santé des populations voisines n’appartenant pas au Territoire de la Polynésie... La France, en tout cas, vous garantit que s’il devait en être autrement, les expériences seraient remises. Il ne peut être question de mettre en danger la vie des populations française, ou non françaises, je l’ajoute, d’ailleurs, bien entendu. C’est conforme à notre tradition, c’est conforme à notre morale et c’est compatible avec les exigences de nos expériences et de notre Défense nationale. »

Georges Pompidou, Premier ministre, le 25 juillet 1964 à l’Assemblée territoriale. Archives de l’Assemblée de la Polynésie française [5].


Deux ans plus tard, venant assister à l’explosion du tir Bételgeuse du 11 septembre 1966, le général de Gaulle rassurait les Polynésiens en affirmant qu’ « il n’y aura aucun inconvénient d’aucune sorte pour les chères populations de la Polynésie » [6].

Désinformation sur les risques des expériences nucléaires

Après des années de contestation du discours officiel français sur ses essais « particulièrement propres » [7], l’association polynésienne Moruroa e tatou et l’association des vétérans des essais nucléaires (AVEN) de métropole déposèrent, en 2003, une plainte contre X auprès du Pôle santé du Parquet de Paris. Dans le cadre de cette procédure, une partie des archives des essais français a été déclassifiée à partir de décembre 2012. On y découvre que la Polynésie entière a été touchée par 368 retombées radioactives lors des essais aériens entre 1966 et 1974 [8].

Le passage aux essais souterrains en 1975 sous la pression des procédures devant la Cour internationale de justice a permis aux autorités françaises de développer un nouveau discours sur l’innocuité de leurs essais. Ainsi, le ministre de la défense Paul Quilès, ayant assisté depuis un hélicoptère au-dessus du point zéro du tir Héro du 24 octobre 1985, a-t-il affirmé que « l’étanchéité est parfaite. » [9]. Lors de la reprise des essais souterrains décidée par Jacques Chirac en 1995, le ministère de la défense publia un conséquent dossier de presse où les caractéristiques des explosions étaient ainsi décrites :

« Lors de l’explosion, la roche avoisinante est vitrifiée et les produits radioactifs sont figés dans la lave… les produits restent piégés dans le sous-sol profond et y perdent progressivement leur nocivité. »

SIRPA, Dossier de presse, juillet 1995.


Répondant aux graves accusations du rapport sur les essais nucléaires de l’Assemblée de Polynésie [10], le ministère de la défense et le Commissariat à l’énergie atomique ont publié successivement deux volumineux rapports censés faire la transparence [11]. On y apprend cependant que 41 essais souterrains ont provoqué des fuites de gaz radioactifs dont certaines ont duré plusieurs dizaines de jours.

Contentieux franco-polynésien

Il ne fait aucun doute que les 193 essais nucléaires effectués par la France en Polynésie ont permis la mise au point des armes nucléaires de l’arsenal français, mais aussi de technologies utilisées dans l’industrie nucléaire civile. Il n’en reste pas moins que ces 30 années du Centre d’Expérimentation du Pacifique ont brouillé durablement les relations franco-polynésiennes en prolongeant et accentuant le poids de la dépendance coloniale de la Polynésie à l’égard de la France. Aujourd’hui, tous les dirigeants polynésiens, autonomistes ou indépendantistes, vont valoir la « dette nucléaire » dans leurs rapports avec la métropole. Les actuels discours - dits de « transparence » - des autorités militaires ou politiques françaises sur les essais ne reçoivent plus aucune crédibilité dans l’opinion polynésienne qui se réfère aux mensonges et contre-vérités assenés pendant 3 décennies.

En 2010, la loi de reconnaissance et d’indemnisation des victimes des essais nucléaires français n’a pas apporté d’apaisement. Alors que chaque année, depuis 2008, on compte 650 nouveaux cas de cancers en Polynésie – sans compter un nombre équivalent de pathologies cardio-vasculaires – pour une population totale de 280 000 habitants, l’application de la loi frise le mépris avec seulement 9 indemnisations accordées à des victimes polynésiennes. En effet, le texte législatif a intégré le discours persistant de la France sur la prétendue innocuité de ses essais nucléaires en introduisant la notion de « risque négligeable » qui permet au Comité chargé d’examiner les dossiers d’en rejeter la quasi-totalité. De plus, la « reconnaissance » inscrite dans le titre de la loi comporte un énorme malentendu. Pour la France, il s’agirait de remercier la Polynésie d’avoir, comme le disait le général de Gaulle en 1966, « bien voulu être le siège de cette grande organisation destinée à donner à la puissance française le caractère de la dissuasion qui peut, qui doit, à tous, dans un monde dangereux, nous assurer la paix » [12]. Pour la majorité des Polynésiens, très marqués par leur culture religieuse, l’objet de la « reconnaissance » peut se résumer dans ce vœu du synode de l’Eglise Protestante Maohi d’août 2014 :

« Que l’État français reconnaisse ses fautes et sa responsabilité devant le peuple, qu’il nettoie les sites nucléaires et qu’il assure un suivi scientifique transparent et indépendant afin que revienne la vie saine dans ce pays. »

Eglise Protestante Maohi, Communiqué du Synode, Aimeho, 3 août 2014.


Le voyage du président Hollande, février 2016

Lors d’une visite éclair à Tahiti, le 22 février 2016, le Président François Hollande était attendu à nouveau par les Polynésiens sur la question de la reconnaissance. À l’initiative de l’association « 193 » (pour le nombre d’essais nucléaires effectués par la France en Polynésie), une pétition proposant un référendum local pour que la France demande pardon aux Polynésiens et assume ses responsabilités a recueilli près de 40.000 signatures. Le Père Auguste, président de « 193 » et prêtre catholique originaire de l’île de Mangareva qui subit 31 retombées radioactives entre 1966 et 1974, réagit au discours de François Hollande :

« Je peux comprendre que le pardon dérange, on dit souvent que c’est une connotation chrétienne mais en même temps, le pardon fait partie des relations humaines. Tous les grands leaders d’ici et là qui ont travaillé pour leur pays, que ce soit Nelson Mandela, Martin Luther King, ils sont passés par la notion de pardon, ce n’est pas une chose chrétienne. C’est simplement une réalité qui peut libérer et pacifier un peuple. Et en même temps pardon pour nous ça ne signifie pas oublier. Il y a une réparation dans le pardon. [13] »

En fait, François Hollande, a néanmoins reconnu solennellement que les essais « ont eu un impact environnemental, provoqué des conséquences sanitaires et aussi entraîné des bouleversements sociaux ». Conformément aux traditions coloniales, le Président annonçait aux quelque mille élus polynésiens rassemblés pour l’écouter de nouvelles aides financières de la France qui furent reçues par des applaudissements nourris. Le contentieux franco-polynésien sur les essais nucléaires en sera-t-il réglé ?



Essais nucléaires : en Algérie aussi, la France appelée à agir

par Amal Belalloufi, avec Philippe Agret, publié à Paris par l’Agence France-Presse le 28 juillet 2021.
Source

La montagne de l’Atakor, où a été effectué l’essai nucléaire français « Béryl », le 1er mai 1962, dans le Sahara algérien (ici photographiée en 2010). Des documents déclassifiés en 2013 ont révélé des retombées radioactives importantes qui s’étendaient de l’Afrique de l’Ouest jusqu’au sud de l’Europe.

(Alger) Plus de 60 ans après le premier essai nucléaire français en Algérie, l’identification et la décontamination des sites d’enfouissement des matériaux radioactifs constituent l’un des principaux contentieux mémoriels entre Alger et Paris.

Ce dossier hypersensible est d’autant plus d’actualité que le président français Emmanuel Macron a reconnu, lors d’un déplacement mardi à Papeete, « une dette » de la France pour les essais atomiques réalisés en Polynésie de 1966 à 1996.

L’ex-ministre algérien des Anciens combattants, Tayeb Zitouni, a récemment accusé la France de « refuser de remettre les cartes topographiques qui permettent de déterminer les lieux d’enfouissement des déchets polluants, radioactifs ou chimiques non découverts à ce jour ». « La partie française n’a mené techniquement aucune initiative en vue de dépolluer les sites, et la France n’a fait aucun acte humanitaire en vue de dédommager les victimes », a déploré M. Zitouni. « La France a communiqué aux autorités algériennes les cartes dont elle dispose », répond-on au ministère des Armées à Paris.

Entre 1960 et 1966, la France a procédé à 17 essais nucléaires sur les sites de Reggane, puis d’In Ekker, dans le Sahara algérien. Onze d’entre eux, tous souterrains, sont postérieurs aux accords d’Évian de 1962, qui actaient l’indépendance de l’Algérie, mais dont un article permettait à la France d’utiliser jusqu’en 1967 les sites du Sahara. Des documents déclassifiés en 2013 révèleront des retombées radioactives importantes qui s’étendaient de l’Afrique de l’Ouest au sud de l’Europe.

« Les maladies liées à la radioactivité sont transmises en héritage, génération après génération », fulmine Abderahmane Toumi, président d’El Gheith El Kadem, une organisation d’entraide aux victimes. « Tant que la région est polluée, le danger persistera », dit-il. Cancers, malformations congénitales, fausses couches, stérilité : la liste est loin d’être exhaustive, assure M. Toumi. Et il faut ajouter l’impact sur l’environnement.

Cartes topographiques

Le mois dernier, l’Algérie a créé une agence nationale de réhabilitation des anciens sites d’essais et d’explosions nucléaires français. En avril, le chef d’état-major algérien Saïd Chengriha avait demandé à son homologue français de l’époque, le général François Lecointre, son soutien « pour la prise en charge définitive des opérations de réhabilitation des sites de Reggane et d’In Ekker ». Le général Chengriha a aussi sollicité son assistance pour lui fournir les cartes topographiques.

La remise des cartes est « un droit que l’État algérien revendique fortement, sans oublier la question de l’indemnisation des victimes algériennes des essais », a martelé un haut gradé de l’armée de terre, le général Bouzid Boufrioua, dans l’influente revue du ministère de la Défense, El Djeïch.

Le président Abdelmadjid Tebboune a toutefois écarté toute négociation d’ordre financier : « Nous respectons tellement nos morts que la compensation financière serait un rabaissement. Nous ne sommes pas un peuple mendiant », a-t-il affirmé à l’hebdomadaire français Le Point.

Selon le ministère français des Armées, l’Algérie et la France « traitent de l’ensemble de ce sujet, au plus haut niveau de l’État ». Un groupe de travail franco-algérien, composé d’experts, a été créé en 2008 afin d’étudier la question de la réhabilitation des anciens sites au Sahara.

Dans son rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie (1954-62), l’historien Benjamin Stora préconise « la poursuite du travail conjoint concernant les lieux des essais nucléaires en Algérie et leurs conséquences ainsi que la pose de mines aux frontières ».

« Aller vite »

En janvier 2010, la France s’est dotée d’une loi — la loi Morin — qui prévoit une procédure d’indemnisation pour « les personnes atteintes de maladies résultant d’une exposition aux rayonnements des essais nucléaires réalisés dans le Sahara algérien et en Polynésie entre 1960 et 1998 ».

Mais sur cinquante Algériens ayant réussi à monter un dossier en dix ans, une seule personne « a pu obtenir réparation » : un militaire d’Alger qui avait travaillé sur les sites au moment de leur fermeture, regrette la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN).

Aucun habitant de la région n’a été indemnisé. Dans une étude sortie il y a un an, intitulée « Sous le sable, la radioactivité ! », l’ICAN France exhorte l’ancienne puissance coloniale à remettre aux autorités algériennes la liste complète des lieux d’enfouissement et à faciliter le nettoyage des sites.

Une opportunité s’est présentée lorsque 122 États de l’ONU ont ratifié, le 7 juillet 2017, un nouveau Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN). Le principe du « pollueur-payeur » y a été introduit et reconnu officiellement. Mais la France n’est pas signataire du TIAN, « incompatible avec l’approche réaliste et progressive du désarmement nucléaire », selon elle.

« La France doit assumer ses responsabilités historiques », rétorque le général Boufrioua. « Ça fait plus de 50 ans que les populations attendent », plaident les experts d’ICAN France.





[1L’auteur, décédé le 25 mars 2017, avait eu le temps de transmettre cette étude aux animateurs de L’Encyclopédie de la colonisation française, accompagnée de ce commentaire : « Merci encore pour cette « somme » qui deviendra la référence » (courrier électronique en date du 27 avril 2016).

[2Marie-Françoise Furet, Expérimentation des armes nucléaires et droit international public, Edition A. Pedone, Paris, 1966, p. 87 à 90.

[3Le 22 juin 1973, faisant réponse à la plainte de la Nouvelle-Zélande, la Cour internationale de Justice demandait que « le gouvernement français s’abstienne de procéder à des essais nucléaires provoquant le dépôt de retombées radioactives sur le territoire de la Nouvelle-Zélande, des îles Cook, de l’île Nioué et des îles Tokélaou ». La France ne tint aucun compte de cette ordonnance de la Cour internationale de justice et procéda, à partir du 21 juillet 1973, à six essais nucléaires.

[4L’ouvrage américain de référence, édité par le Department of Defence et destiné au public, intitulé The effects of nuclear weapons, en 1957, avait été traduit en français en 1963 sous l’égide du ministère des Armées « à l’usage exclusif des officiels français ».

[5Paris Match, 15 août 1964.

[6Discours du général de Gaulle, Papette, 9 septembre 1966, Archives INA.

[7Comité interministériel pour l’information, Livre blanc sur les expériences nucléaires, Paris, 1973, p. 4.

[8Analyse des 58 documents déclassifiés après l’avis favorable du 20 décembre 2012 de la Commission consultative du secret de la défense nationale.

[9Le Monde, 23 octobre 1985.

[10Assemblée de la Polynésie française, Les Polynésiens et les essais nucléaires, Papeete, février 2006.

[11Ministère de la défense, La dimension radiologique des essais nucléaires français en Polynésie, Paris, décembre 2006 ; Rapport CEA-R-6136, Les atolls de Mururoa et de Fangataufa. Les expérimentations nucléaires. Aspects radiologiques, Gif-sur-Yvette, 2007.

[12Discours prononcé à Papeete le 9 septembre 1966 (document INA).

[13Tahiti Infos, 25 février 2016.