Un opérateur au regard personnel, mal à l’aise dans son uniforme de l’armée coloniale

Le photographe Marc Garanger
et son accueil 50 ans après la guerre d’Algérie
par les personnes qu’il avait photographiées

publié le 3 mai 2020 (modifié le 30 juillet 2020)

Quand Fatiha Saou nous a informés, le 28 avril, du décès intervenu la veille du photographe Marc Garanger avec qui elle était en contact régulier, nous lui avons demandé de nous dire comment elle l’avait connu et de nous parler du séjour qu’il a fait dans sa famille lors de son voyage en Algérie, en 2004, pour rencontrer les personnes qu’il avait photographiées lors de son service militaire en 1960. Elle explique que les femmes de la région avaient gardé un bon souvenir de ce jeune appelé qui avait été chargé par l’armée de faire leur photo d’identité. Elles avaient compris qu’il avait son propre regard et la volonté de se servir de son appareil pour montrer la beauté du pays, leur dignité, le courage des maquisards et dénoncer les violences de l’armée coloniale. Cinquante ans plus tard, elles ont toutes été heureuses de le retrouver et de se faire photographier de nouveau par lui.

Comment j’ai rencontré Marc Garanger et comment l’ont accueilli cinquante ans plus tard les Algériens qu’il avait photographiés


par Fatiha Saou, pour le site histoirecoloniale.net
Propos recueillis par Gilles Manceron, le 2 mai 2020.

J’ai rencontré Marc Garanger en aout 1998 quand j’ai découvert à la bibliothèque de l’Institut du Monde Arabe son livre de photographies Femmes algériennes 1960 [1] où j’ai eu la surprise de retrouver les images de plusieurs femmes de ma famille. J’ai cherché son numéro de téléphone dans l’annuaire, je l’ai appelé et il m’a reçu chez lui le jour même. Il était très ému qu’un membre de la famille des personnes qu’il avait photographiées pendant la guerre d’Algérie le contacte. Je suis repartie tard dans la soirée avec une série de photocopies de planches de contact qu’il m’avait données afin que je les montre à mes parents.

Quelques jours après, je suis revenue le voir avec ma mère, qu’il avait photographiée, petite fille, courant dans les rues de notre village de Mesdour. Il nous a montré d’autres photos, parmi les milliers qu’il avait prises pendant son service militaire. Chaque fois nous repartions avec des épreuves et des livres dédicacés contenant des images de membres de ma famille ou de personnes que je connaissais.

Mon père est venu aussi le voir à deux reprises dans son laboratoire parisien. Il avait quitté l’Algérie la première fois en 1957 pour venir travailler en France où il cotisait pendant la guerre à la Fédération de France du FLN, et il avait fini par se fixer à Argenteuil dans les années 70 et faire venir sa famille. C’est comme ça qu’à l’âge de 7 ans, j’y suis venue moi-même. Née à Intacen, entre Bordj Ekriss et Mesdour, dans la région des Hauts plateaux, au sud de la Kabylie, j’y avais passé toute ma petite enfance et ça a été un grand changement quand j’ai découvert la région parisienne. Je ne parlais alors que l’arabe algérien. C’est en France que j’ai suivi toute ma scolarité, puis j’ai fait des études de lettres, de sciences politiques et de relations internationales. Mais j’ai gardé le contact avec l’Algérie, retournant régulièrement passer des vacances dans notre village et même allant travailler ensuite à Alger durant plusieurs années.

Lors d’un diner familial, j’ai posé sur la table les photos de Marc Garanger et mes oncles et tantes se sont jetés dessus en racontant tous en même temps leurs souvenirs de la guerre. Nous n’avions aucune photo de l’époque. Et alors qu’ils ne m’avaient jamais parlé de la guerre d’indépendance, leur parole se libérait. J’essayais de suivre comme je pouvais. Ça partait dans tous les sens. Je regrette de ne pas avoir eu de caméra pour filmer la scène. Ils se souvenaient du jeune Marc Garanger se promenant dans le village avec son appareil photo. Ils avaient compris qu’il s’intéressait à eux et qu’il était mal à l’aise dans son uniforme de l’armée coloniale, qu’il voulait montrer des images du pays et de ses habitants engagés dans une guerre de libération qui avait toute sa sympathie. Même lorsqu’il répondait à une commande de l’armée, comme dans le cas des photos d’identité des femmes, il essayait de capter leur regard et leur beauté. Celles qu’il a pu revoir en 2004, quand le journal Le Monde a proposé à Marc de faire un reportage pour les cinquante ans du 1er novembre 1954 et de retourner dans la région des Hauts plateaux où il avait pris ces photos, ont été heureuses de recevoir de lui leur photo de l’époque et d’en prendre de nouvelles, souvent entourées de leur famille [2]

Son nouveau reportage en Algérie en 2004

Oumeriche et Saïd Saou en 2004 à Mesdour, photographiés par Marc Garanger.




Quand il préparait ce voyage à l’été 2004, il m’a contactée et je l’ai envoyé chez mes parents qui étaient à ce moment là en vacances en Algérie dans notre village de Mesdour. Il a été logé dans la maison familiale.




Oumeriche en 1960

Saïd Saou en 1960



Il les y a photographiés comme il l’avait fait en 1960.




Grâce à eux, il a pu retrouver facilement les personnes encore vivantes qu’il avait photographiées alors, à Mesdour ou dans les villages des environs, Aïn Terzine, Bordj Okriss, Meghnine, Souk et Khremis. Et de ces rencontres, il a fait un nouveau livre, paru en 2007 [3].

Parmi elles, il y avait une cousine par alliance de ma mère, Zohra Laamouri, que j’avais bien connue lorsque j’étais enfant et qui, en 1960, à l’âge de 17 ans, avait regardé l’objectif bien en face. Elle faisait partie de ces femmes dont Marc Garanger a écrit qu’il « avait reçu leur regard à bout portant, premier témoin de leur protestation muette, violente ». Zohra était alors âgée de 61 ans et Marc tenait à la revoir et à la prendre de nouveau en photo. Il raconte : « A un moment, une porte s’est ouverte et Zohra est apparue, en compagnie de ses petites-filles ».

Zohra Laamouri en 1960


De g. à dr., Oumriche Saou, Hana, Zohra Laamouri et Ouafa.












L’une des rencontres que Marc Garanger a jugé « les plus éblouissantes » de son passage à Mesdour a été avec Cherid Barkaoun, la femme du bijoutier Ferhat, qui est apparue, elle aussi, entourée de ses petits-enfants et de voisins. « Lorsque je l’avais photographiée, dans le cadre de l’identification des populations que menait l’armée française dans les « villages de regroupement », elle avait 40 ans ».

Cherid Barkaoun en 1960


« Certaines me fusillaient littéralement des yeux. La plupart exprimaient surtout une détresse inouïe. C’est le cas, ici, de Cherid Barkaoun. Son regard dit tout du drame qu’elle vit à ce moment. Quarante-quatre ans plus tard, la photo passait de mains en mains. A 84 ans, elle gardait une vitalité étonnante. C’était un moment inoubliable. Passé présent : le choc entre la détresse solitaire d’hier et la joie collective d’aujourd’hui… Il n’y avait rien à ajouter : en une photo, mon retour trouvait sa raison d’être ».



C’est Cherid Barkaoun qui sera choisie pour figurer en Une du supplément du Monde d’octobre 2004 et c’est elle qui, entourée des enfants, fera la couverture du livre de Marc Garanger et Sylvain Cypel en 2007 [4].



Une autre femme avait eu un regard résolu dont Garanger se souvenait, Meriem Soudani, dont il a appris qu’elle s’est engagée dans la résistance et a été honorée et décorée plus tard comme moudjahida après son reportage en 2004. Elle aussi a été heureuse de se faire photographier de nouveau par lui et de montrer à ses proches sa photo de 1960.

Meriem Soudani en 1960
















Marc Garanger avait pris également un cliché du chef de la willaya 4 de l’ALN, Ahmed Bencherif, qui avait été capturé, le 25 octobre 1960, par l’armée française. L’armée lui avait demandé une photo pour accompagner un tract de propagande annonçant sa capture présentée comme une lâche capitulation.

Le colonel lui dit : « Garanger, prenez une photo de ce type, on va la mettre au dos du tract ». Lorsqu’il lui a amené la photo qu’il avait prise, où le prisonnier affichait sa résolution, le colonel lui a répondu : « Non, on ne la mettra pas ». « Pour la première fois, un officier se rendait compte que mes photos ne tenaient pas le même discours que l’armée. Les autres, jusque là, n’y voyaient que du feu ».

Ahmed Bencherif, qui était devenu ensuite colonel et chef de la gendarmerie sous Boumedienne, était à la retraite et il a grandement facilité ce voyage de Marc Garanger en 2004. Il est venu le voir à Mesdour chez mes parents et il l’a accompagné à Terzine pendant son séjour.

Grâce à lui, j’ai beaucoup appris

J’ai toujours gardé contact avec Marc, je le voyais souvent quand il vivait sur Paris. Beaucoup moins quand il a déménagé à la Martinière en Eure et Loir. On avait des moments de confidences. Il était comme un membre de ma famille.

Je l’avais revu une dernière fois chez son fils, Martin, en 2018. Je ne pensais pas que ce serait la dernière. J’étais informée de son état de santé. J’ai réussi à lui parler fin mars. Malheureusement, en raison du confinement, je n’ai pas pu lui rendre visite.

Marc Garanger, c’est pour moi vingt-deux ans d’amitié, d’échanges, de transmission. Son apport m’a été considérable. Grâce à lui, j’ai beaucoup appris. J’ai pu découvrir y compris une partie de mon histoire familiale et de ses secrets. J’ai pu mieux comprendre la grande aspiration à la dignité du peuple algérien que fut cette guerre d’indépendance à laquelle ma famille et beaucoup de gens de la région où elle vivait ont participé. Et aussi la complexité de ce conflit.

Qu’il repose en paix.


[1Marc Garanger, Femmes algériennes 1960, Contrejour, 1982.

[2Plusieurs figurent dans le supplément du Monde du 28 octobre 2004, « 1954-2004 : il y a cinquante ans, la guerre. France, Algérie, mémoires en marche », dirigé par Sylvain Cypel, avec notamment les contributions de Gilbert Meynier, Mohammed Harbi, Jean-Pierre Tuquoi, Bertrand Le Gendre, Catherine Simon, Philippe Bernard, Florence Beaugé, Tewfik Hakem, Jean-Michel Frodon, Michel Samson. sup algerie 041027 le monde (format pdf - 7.4 Mo - 03/05/2020)

[3Marc Garanger, retour en Algérie, photographies de Marc Garanger, textes de Sylvain Cypel, Atlantica, 2007.

[4Ouvrage cité.