Le méchant imam de Vénissieux

publié le mai 2004 (modifié le 6 octobre 2004)

Abdelkader Bouziane, imam de Vénissieux a été expulsé du territoire français, le 21 avril 2004, pour avoir affirmé que « le Coran autorisait dans certains cas un musulman à battre sa femme ». Il vivait en France, pays des droits de l’Homme, depuis vingt-cinq ans ; il a seize enfants dont quatorze sont français.

" Je ne me prononce pas sur le fond.
Qu’on poursuive cet homme en correctionnelle pour ses propos, mais ce que je n’accepte pas, c’est qu’on l’expulse ",

Didier Léger, avocat [Nouvel Obs, le 28 avril 04.]

« Le fouet expulsion n’a pas à être employé contre les étrangers qui commettraient un simple délit »,

Stéphane Maugendre, vice-président du GISTI, le 29 avril 04.

« L’islam n’est pas une religion qui bat ses femmes, tue ses enfants et veut la mort de l’Occident »,

déclare Dalil Boubakeur, président du Conseil français du culte musulman,
excédé d’être sans cesse harcelé par une médiatisation complètement irresponsable, autour de propos extorqués à des imams frustes et ignorants,
qui alimente une islamophobie insupportable.

[Libé, le 20 avril 04]


Le point, en date du 28 avril 2004

[d’après AFP, Reuters et Marseille Solidaire]

Le tribunal administratif de Lyon a suspendu, vendredi 23 avril 2004, l’exécution de l’arrêté ministériel d’expulsion d’Abdelkader Bouziane, dans l’attente d’un jugement du dossier sur le fond dans quelques semaines. Lundi 26, le TA a confirmé sa décision contre laquelle le ministère de l’Intérieur s’est pourvu en cassation auprès du Conseil d’Etat.

Expulsé en Algérie, l’imam de Vénissieux peut donc revenir en France, s’il le souhaite, pour attendre la suite de son procès. Rien, en droit, ne l’empêche de revenir en France. Toutefois, si Abdelkader Bouziane est titulaire d’une carte de résident valable jusqu’en 2009, ses papiers lui ont été retirés par les services de police lors de son interpellation avant son arrivée au centre de rétention de l’aéroport Saint-Exupéry. Dès lors, il lui est impossible dans l’immédiat de revenir sur le territoire national sans l’obtention d’un visa délivré par le consulat de France en Algérie.

La décision du TA est intervenu après qu’Abdelkader Bouziane ait été expulsé du territoire français, mercredi 21 avril 2004, pour avoir affirmé dans un entretien accordé au mensuel Lyon Mag, que le Coran autorisait dans certains cas un musulman à battre sa femme.

L’imam « est arrivé régulièrement en France en 1980 et il a un titre de séjour de 10 ans parfaitement valable », avait déclaré son avocat, après avoir rencontré M. Bouziane, mardi 20 avril, au centre de rétention administrative. « Il ne comprend pas. Il dit que son discours existe déjà dans le texte fondamental, le Coran, et qu’il a le droit de s’exprimer librement dans ce pays », avait-il ajouté.

Cette expulsion, largement traitée par les médias, marque le premier fait d’armes de Dominique de Villepin au ministère de l’intérieur. D’après ce dernier, « la France ne peut accepter sur son territoire des déclarations attentatoires à la dignité humaine. »

A l’audience, jeudi 22 avril, Me Mahmoud Hébia, avocat d’Abdelkader Bouziane, a d’abord contesté l’argument selon lequel les propos d’Abdelkader Bouziane justifiaient son expulsion. Il a aussi fait valoir que l’arrêté d’expulsion signé le 26 février et exécuté le 21 avril « portait atteinte à plusieurs libertés fondamentales », son client étant, sauf dans certains cas comme les actes de terrorisme, théoriquement inexpulsable. « Il vit en France depuis vingt-cinq ans, il a seize enfants dont quatorze sont français, toute sa famille vit en France et il n’a jamais fait l’objet d’une condamnation [...]. C’est une famille de dix-sept personnes qui se retrouve décapitée », a souligné Me Hébia.

L’avocat du ministère de l’intérieur, Me Georges Holleaux, a affirmé pour sa part que l’arrêté d’expulsion était fondé sur toute une série de motifs. « L’imam Bouziane appelle ouvertement à la violence et à la haine. Il apparaît comme l’un des principaux moteurs de l’idéologie salafiste dans la région. Enfin, il entretient des relations avec des réseaux terroristes nationaux et internationaux », a-t-il déclaré. Me Holleaux a également expliqué devant le tribunal administratif qu’à l’occasion du conflit irakien, l’imam Bouziane avait, dans sa mosquée, « édicté une fatwa appelant au djihad contre les intérêts américains en France ».

Né en Algérie en 1952, Abdelkader Bouziane diffuse la pensée salafiste, favorable à une interprétation stricte et littérale du Coran, depuis le début des années 1990. Il avait d’abord exercé à Villefranche-sur-Saône (Rhône), puis dans le quartier de la Duchère à Lyon, et enfin à la mosquée dite « Urssaf » de Vénissieux. Située dans une rue pavillonnaire tranquille non loin du quartier des Minguettes, cette mosquée accueillait plus de 200 personnes lors des prêches de l’imam le vendredi et avait obtenu de la mairie un permis de construire pour réaliser d’importants travaux d’agrandissement.

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Les principaux extraits de l’interview d’Abdelkader Bouziane

publiée par Lyon Mag dans le cadre de son dossier du numéro du mois d’avril 2004 : « Islamisme : Les banlieues lyonnaises contaminées ». [1]

Pour vous, la femme est l’égale de l’homme?
- Non. Exemple : elle n’a pas le droit de travailler avec des hommes parce qu’elle pourrait être tentée par l’adultère (...)

La femme doit être forcément soumise à l’homme ?
- Oui, car le chef de famille, c’est toujours l’homme. Mais il doit rester juste avec sa femme : ne pas la frapper sans raison, ne pas la considérer comme une esclave ...

C’est pour ça que vous êtes pour la polygamie ?
- Oui, un musulman peut avoir plusieurs femmes, mais attention, quatre au maximum. Et il y a des conditions. (...)

Mais pourquoi la femme ne peut pas avoir plusieurs hommes ?
- Parce qu’on ne saura pas qui est le père des différents enfants !(...)

Et vous êtes pour la lapidation des femmes ?
- Oui, car battre sa femme, c’est autorisé par le Coran, mais dans certaines conditions, notamment si la femme trompe son mari. (...) Mais attention, l’homme n’a pas le droit de frapper n’importe où. Il ne doit pas frapper au visage mais viser le bas, les jambes ou le ventre. Et il peut frapper fort pour faire peur à sa femme, afin qu’elle ne recommence plus. (...)

[ Interrogé sur la question concernant la lapidation, le journaliste qui a mené cet entretien a précisé que l’imam, qui parle mal le français, lui avait demandé ce que voulait dire « lapider » et qu’il lui avait répondu : « battre sa femme ».]

Vous souhaitez que la France devienne un pays islamiste ?
- Oui, car les gens seraient plus heureux en se rapprochant d’Allah. D’ailleurs Allah punit les sociétés qui s’enfoncent dans le péché avec des tremblements de terre, des maladies comme le sida...(...)

Franchement, souhaiteriez vous vraiment l’installation d’un République islamique en France ?
- Oui, mais pas seulement pour la France. Je souhaite que le monde entier devienne musulman.

Mais c’est un appel à la guerre sainte !
- Non, car il y a un verset du Coran qui dit qu’il ne faut pas obliger les gens à se convertir à l’islam. Moi je ne veux pas élever la voix, frapper ou commettre des attentats pour convertir les gens à l’islam.


Vous condamnez les attentats de Ben Laden ?
- Je ne peux pas condamner Ben Laden tant qu’il n’y a pas de preuves que c’est vraiment lui qui a organisé les attentats à New York et à Madrid. Mais si on me prouvait que c’est lui, je le condamnerais, car ces attentats vont à l’encontre du but qu’ils poursuivent.


Pas de pitié pour les victimes de ces attentats ?
- Je vous répète que c’est un grand péché de poser une bombe, car Allah est en colère quand on tue des innocents.


Mais reconnaissez-vous que vos prêches poussent à la haine de l’Occident ?
- Non, car même si je critique l’Occident, je demande toujours aux musulmans qui m’écoutent de respecter la loi du pays où ils vivent.

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Expulsion d’un Imam de France : cela était-il nécessaire ?

[ éditorial du journal Le Pays, Ouagadougou (Burkina Faso), le 23 Avril 2004.]


L’Imam d’une mosquée de Lyon ( France), Abdelkader Bouziane, a été expulsé mercredi dernier vers son pays, l’Algérie, pour avoir notamment déclaré dans un journal que « battre sa femme est autorisé par le Coran ». Il n’en fallait pas davantage pour provoquer l’indignation de l’establishment français. Cet Imam de cinquante deux ans, qui diffuse la pensée salafiste, une tendance de l’islam favorable à une interprétation stricte et littérale du Coran, était déjà sous le coup d’un arrêté d’expulsion daté du 26 février 2004 et qui mentionnait que l’imam portait « atteinte à l’ordre public, du fait de son activité doctrinale salafiste ».

Abdelkader Bouziane, en France depuis 24 ans et père de seize enfants français dont dix mineurs, était donc dans le collimateur des autorités hexagonales. Ses propos, faisant l’apologie du châtiment corporel sur femme, n’ont été que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Quoi qu’il en soit, les déclarations de l’Imam ont de quoi choquer une civilisation occidentale fondée sur le droit. Cela d’autant plus que la société française paraît de plus en plus apeurée par ce qu’elle semble considérer comme un envahissement de l’islam. Le discours de Abdelkader Bouziane intervient également dans un climat où certains esprits cherchent à trouver un lien ombilical entre terrorisme et islam. L’imam salafiste, qui est en France depuis un quart de siècle maintenant, connaît certainement très bien les usages du pays. Il aurait pu se passer d’une telle sortie qui donne du grain à moudre à Jean Marie Le Pen et à tous les partisans du chauvinisme primaire. Il renforce surtout le sentiment anti-islam au sein d’une communauté européenne traumatisée par les attentats meurtriers de Madrid dont les présumés auteurs seraient des membres du mouvement salafiste.

A l’inverse, on s’interroge sur le bien-fondé de l’expulsion précipitée de l’imam à un moment où les musulmans de France se sentent particulièrement visés par la très controversée loi sur l’interdiction de porter dans les lieux publics, tout signe religieux ostensible.

On sait que c’est la polémique liée au port du voile musulman à l’école qui a motivé l’adoption de cette loi au nom de la laïcité de l’Etat. Mais les musulmans de France n’ont pas une telle lecture de la question, d’autant plus que dans les autres pays européens et aux Etats-Unis, pays également laïcs, le port du voile à l’école ne pose aucun problème.

Comparaison n’est pas raison, mais en Grande-Bretagne, certains Imams sont plus radicaux que M. Bouziane, mais ils n’ont jamais été expulsés. Les adeptes de l’islam en France dont plusieurs membres sont citoyens français se sentent de plus en plus marginalisés.

L’Imam de Venissieux (Lyon) fait partie des catégories protégées d’étrangers qui ne peuvent être expulsés que pour des raisons de terrorisme, d’incitation à la haine et à la discrimination raciale ou atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. On se pose alors des questions sur la procédure d’urgence utilisée pour l’expulsion de l’imam salafiste, l’empêchant d’exercer certains de ces droits même si le tribunal administratif de Lyon, suite à un recours de son avocat, estimait l’arrêté d’expulsion infondé et qui pourrait autoriser son retour en France. A moins que ses propos ne tombent sous le coup des infractions sus-citées. Ce qui paraît fort discutable même si les autoritées françaises ont une tout autre lecture de la question.

Aujourd’hui, Abdelkader Bouziane est présenté par certains comme un homme persécuté pour ses opinions religieuses, pourtant garanties par la déclaration des droits de l’Homme dont la matrice se trouve sur les bords de le Seine . Cette expulsion, qui ressemble à bien des égards à un bannissement, traduit l’embarras et la peur d’une société française qui s’accommode mal de la montée en force de certains mouvements islamistes. On a encore en mémoire l’expulsion au Burkina, en 1994, des Algériens de Folombay.

Ces hommes ont été refoulés un beau matin du territoire français, contraints d’y abandonner famille et biens . La France, ce pays de « liberté, d’égalité, et de fraternité », où l’islam est la deuxième religion après le christianisme, doit développer des mécanismes pour mieux intégrer toutes ses sensibilités religieuses. Et ce n’est certainement pas à coups d’expulsions qu’elle y parviendra.

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Kamel Kabtane : « L’affaire Bouziane témoigne d’une belle hypocrisie »

Le président du Conseil régional du culte musulman s’exprime sur l’affaire de l’imam de Vénissieux, expulsé en Algérie après ses propos sur la polygamie et les femmes.

Propos recueillis par Jeanine Paloulian [ le Progrès de Lyon, mercredi 28 avril 2004]

Quelle est votre réaction à cette affaire ?
Je suis surpris de découvrir cette espèce de poussée de fièvre qui s’est emparée de tout le monde, car cet imam que nous appelons habituellement Cheikh AbdelKader est bien connu de tout le monde, depuis des années. Les maires successifs de Lyon - Michel Noir, Raymond Barre et Gérard Collomb - ont eu l’occasion de le rencontrer et même d’aller dans sa mosquée, lorsqu’il était à La Duchère. Quand à sa polygamie, ceux qui la dénoncent aujourd’hui font preuve d’une belle hypocrisie. Tout le monde la connaît depuis des années. Il n’a pas fait seize enfants du jour au lendemain.

C’est un salafiste ?
Oui, il est salafiste et les salafistes sont à l’islam ce que les lefèvristes sont aux catholiques ou les loubavitch aux juifs. Il fait une lecture littérale du Coran, ce qui, là encore, n’est pas nouveau. Mais en revanche, nous n’avons jamais perçu de violence dans ses propos.

Et la fatwa qu’il aurait lancée ?
On ne lance pas une fatwa comme une boulette de papier. Il y a des procédures à respecter. Si tel était le cas, elle ne serait pas passée inaperçue. Or, personne n’a jamais entendu parler d’une chose pareille.

Pourtant, cet imam recommande de battre les femmes.
C’est bien évidement stupide et inacceptable.

C’est ce que vous lui diriez, si demain il rentrait en France ?
Je lui dirais deux choses. La première qu’il a été bien bête d’accorder des interviews sans vraiment connaître la culture médiatique. La seconde, qu’il doit clairement dire qu’en France, l’égalité entre les hommes et les femmes est une règle de la République. Si cela ne lui convient pas, il n’a pas sa place dans notre pays.

C’est le maire de Vénissieux, André Gerin, qui a alerté les pouvoirs publics.
Cela fait de nombreuses années qu’André Gerin pratique le double langage. En jurant bien fort qu’il ne veut pas de mosquées au bas des immeubles, alors qu’il les a longtemps favorisées. En mettant aujourd’hui des bâtons dans les roues de ceux qui veulent construire des édifices dignes. Il y a d’ailleurs une procédure devant le tribunal administratif pour un refus de permis de construire déposé par les Turcs.

Pourquoi le Conseil régional du culte musulman (CRCM) n’a-t-il rien dit ?
Parce qu’on ne lui demande jamais rien. Dans cette affaire, le CRCM a été ignoré. A aucun moment, il n’a été saisi ou contacté par les pouvoirs publics, ne fût-ce que pour lui donner une information. Nous aurions pu légitimement jouer un rôle. Au lieu de cela, nous sommes toujours tenus à l’écart. Aujourd’hui, je me demande très sérieusement à quoi nous servons, et à quoi jouent les autorités de la République. Elles ont voulu une représentation de l’islam. Elles la contournent dès qu’une question se pose. Depuis 2003, treize imams ont été expulsés de France et jamais le Conseil français du culte musulman ou les CRCM n’ont été consultés. Avons nous simplement été élus pour servir d’alibi au moment des élections ?

Vous regrettez Nicolas Sarkozy ?
Nous avions apprécié la forte implication personnelle de Nicolas Sarkozy qui n’hésitait pas dès que le besoin s’en faisait sentir à gérer les problèmes en direct. Avec Dominique de Villepin, on sent bien que la donne à changé. Nous sommes dans un round d’observation.

[1Le quotidien permanent du Nouvel Obs a publié l’essentiel de ces déclarations en omettant toutefois les parties rapportées ci-dessus en rouge .