une présentation par Gibert Meynier et un interview de l’autrice

La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée ? de Raphaëlle Branche

publié le 8 novembre 2005 (modifié le 4 août 2019)

Raphaëlle Branche, maître de conférences à l’université Paris-I, autrice d’une thèse publiée en 2001 chez Gallimard sous le titre La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, a publié en 2005 un livre analysant l’évolution des débats publics et historiographiques sur la guerre d’Algérie, La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée? en poche Seuil, « Points histoire », « L’histoire en débats ». Ci-dessous la présentation de cet ouvrage par Gibert Meynier pour la revue Confluences Méditerranée et un entretien recueilli par Jean Birnbaum dans Le Monde du 23 septembre 2005.

La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée? de Raphaëlle Branche

(Seuil, 2005, col. « Points histoire », « L’histoire en débats », 450 p., 11 €)

Une présentation par Gibert Meynier [1]

Le livre de la jeune historienne Raphaëlle Branche, à qui l’on doit déjà une œuvre fondamentale sur la torture [2], étudie « le poids de la demande sociale » dans un contexte de surgissements mémoriels, de revendications et de commémorations pro domo de divers groupes de mémoires qui sollicitent l’histoire pour la faire se conformer à leurs attentes. Mais existent aussi des espérances idéologiques telles que le fantasme du mélange des mémoires à même d’asseoir un vivre ensemble apaisé. Un chapitre fouillé étudie les conditions judiciaires de ce contexte, des amnisties aux procès d’acteurs, rattrapés et interpellés par des victimes, et la manière souvent ambiguë selon laquelle les historiens viennent à y être impliqués.

Sont aussi longuement étudiées les possibilités - ou les difficultés - d’accès aux archives. Les plus importantes d’entre elles restent les militaires, lesquelles ne renferment pas d’ailleurs que des documents proprement militaires. Sur ce point, en France, tant que les règles d’accès aux archives moyennant des dérogations, accordées de façon forcément inéquitable vu la procédure, n’auront pas été modifiées, les historiens ne pourront être satisfaits. Cela même si, en effet, des progrès ont été un temps enregistrés et que, souhaitons le, d’autres sont à espérer. Ceci dit, sur ce point, les conditions de recherche restent à tout prendre bien meilleures en France qu’elles ne le sont outre-Méditerranée : raison pour laquelle tant de chercheurs algériens viennent s’alimenter en France, font des thèses en France, publient en France.

Raphaëlle Branche montre toutefois que l’archive classique, où s’entassent rapports et bilans écrits, ne constitue pas le seul « grenier à faits » (Lucien Febvre). Pour leurs bilans chiffrés, des démographes utilisent des données démographiques. Les mémoires se muent en documents historiques - devraient-elles être autre chose pour les historiens ? - ; la convocation des témoins se généralise - cela non sans difficultés épistémologiques et méthodologiques.

Enfin l’auteure tente un bilan historiographique de la guerre. Résolument, depuis deux décennies, l’histoire, un temps éclipsée par la chaleur de l’événement, redevient la discipline phare. Et dès lors que l’urgence de l’engagement à chaud s’estompe, l’histoire tend à gagner en sérénité, chez les Français comme chez les Algériens. Sur ces derniers, pèse encore le poids de bien des mobilisations officielles de l’histoire, excitées symétriquement par telles injonctions électoralistes comme celle de l’article 4 de la loi française du 23 février 2005, enjoignant aux enseignants et aux chercheurs de souligner le côté positif de l’œuvre coloniale française. Les historiens non français et non algériens - anglais, allemands, américains... - sont salutairement et intelligemment répertoriés dans le livre, eux qui sont si souvent absents des vues nombrilistes communément algéro-françaises de l’histoire.

Le dernier chapitre traite synthétiquement des « mots » consacrés de la guerre ; il s’interroge sur leur validité et leur devenir, côté français (guerre d’Algérie, bataille d’Alger, rebelles, fellaghas, harkis), comme côté algérien (guerre de libération, jihâd et mujâhid, révolution, voire cette paysannerie révolutionnaire sortie de l’imagination de l’idéologue Frantz Fanon).

In fine, une éclairante chronologie de l’écriture de l’histoire de la guerre (France et Algérie) de 1962 à 2005 et une substantielle orientation bibliographique rangée par ordre alphabétique des auteurs - d’aucuns auraient préféré une bibliographie thématique. Au total, un livre serein et mesuré d’une vraie historienne, qui soulève posément de vraies questions, même s’il ne peut bien sûr répondre à toutes, et même si on l’aurait aimé ici et là un peu plus incisif. Il devra en tout cas être lu par tous ceux qui veulent s’informer et réfléchir à la guerre franco-algérienne de 1954-1962.

Gilbert Meynier

 

« Toutes les discriminations ne peuvent pas être rattachées à cette histoire »

Propos recueillis par Jean Birnbaum, Le Monde, 23 septembre 2005.

Maître de conférences à l’université Paris-I, auteur d’une thèse publiée chez Gallimard sous le titre La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962 (2001), l’historienne Raphaëlle Branche appartient à la jeune génération de chercheurs qui a profité de l’ouverture des archives publiques concernant cette période, depuis 1992. Elle signe aujourd’hui un remarquable ouvrage analysant l’évolution des débats publics et historiographiques sur le sujet. [3]

  • Jean Birnbaum - La guerre d’Algérie passe pour un épisode occulté, une sorte de trou noir dans l’espace mémoriel français. Explorer cette période, ce serait affronter les « tabous ». A vous lire, pourtant, on se dit que les choses ont évolué…

Raphaëlle Branche - L’image de la guerre d’Algérie en France souffre de nombreux non-dits, en particulier politiques (qu’on pense aux anciens combattants qui n’obtinrent le droit à une carte d’ancien combattant qu’en 1974 ou aux difficultés à arrêter une date de commémoration). Cette difficulté politique à dire la guerre peut expliquer la concurrence des mémoires désireuses de faire triompher leur version du passé sans qu’un récit collectif, national, puisse s’imposer. En revanche, les historiens travaillent depuis longtemps maintenant sur la guerre, et s’ils ont pu, dans les années 1960, être inhibés par la proximité de l’événement, ils ont, depuis, largement décrit et analysé ces années d’affrontements. A côté de ses aspects politiques, l’évolution des dénonciations de l’« occultation » ou des « tabous » doit aussi être renvoyée à la réception des travaux des historiens et aux attentes que notre société place, peut-être de plus en plus, en eux.

  • Dans le passé, la question de l’accès aux sources a donné lieu à plus d’une polémique. Tout en déplorant la « perversité » de l’actuel système dérogatoire, vous n’en prenez pas moins vos distances avec le « lieu commun des archives fermées de la guerre d’Algérie ».

Ces polémiques ne sont pas nées de rien. Cependant, au-delà de cas particuliers, cette question doit être rattachée au degré d’interprétation que la loi de 1979 permet aux administrations versantes. Pour la guerre d’Algérie, si les archives publiques sont accessibles depuis 1992, de nombreux documents dépendent en réalité d’un délai de soixante ans, repoussant donc à 2022 leur ouverture. De fait, les administrations décident du délai et autorisent ou non la consultation au cas où celui-ci excède trente ans : ce système dérogatoire constitue souvent une protection légitime pour les personnes citées dans les archives, mais il peut aussi alimenter les fantasmes. Si les généralisations sur les archives fermées sont une contre-vérité, le système dérogatoire pourrait pourtant connaître un certain assouplissement. C’est d’ailleurs ce que Guy Braibant avait recommandé dans un rapport au premier ministre en 1996 ! Une refonte de la loi de 1979 est depuis régulièrement ajournée.

En outre, et à côté des conditions d’accès aux salles de travail dans les centres d’archives, qui, dans la région parisienne, se sont beaucoup détériorées ces derniers temps, il reste des questions matérielles (versement des archives, classement et inventaire des fonds) qui continuent à rendre l’accès à certains documents complexe, voire impossible.

  • Certains envisagent les discriminations dont sont victimes les jeunes issus de l’immigration aujourd’hui comme des prolongements directs du système colonial. Qu’en pensez-vous ?

Comment nier en effet qu’il y ait des liens entre le système colonial et les discriminations qui marquent notre société ? Rappeler aux Français qu’une part de leur histoire nationale a été coloniale est essentiel pour comprendre notre société et, plus largement, le rapport de la France au monde. Cependant, toutes les discriminations dont sont victimes les « jeunes issus de l’immigration » ne peuvent pas être rattachées à cette histoire : l’immigration en France n’est pas ­ — loin de là — exclusivement issue des pays de l’ex-empire colonial, et, au sein de ceux-ci, tous ne subissent pas les mêmes discriminations. Si l’histoire coloniale peut être considérée comme une des causes de ces discriminations, ne voir qu’elle installe aussi les individus concernés dans une position exclusivement passive, sans prise sur leur vie, sans interaction avec la société qui se construit en France aujourd’hui, y compris, bien sûr, en produisant des discriminations.

  • « Assumer la part coloniale de l’histoire nationale est encore un chantier politique à construire », écrivez-vous. Quelle peut être la contribution des historiens à ce chantier ?

Les historiens réfléchissent aux liens qui unissent le passé et le présent. En éclairant les continuités, les évolutions ou les éventuelles ruptures entre la France coloniale et la France contemporaine, ils peuvent proposer à la société dans laquelle ils travaillent des pistes pour dépasser des questionnements parfois trop exclusivement collés à l’actualité. Plus largement, leurs travaux peuvent permettre de retrouver l’épaisseur temporelle de ces questions, une épaisseur qui peut être un poids mort si elle est ignorée, mais qui peut devenir une source de sens si elle est plus justement mesurée. Si le rôle des historiens n’est pas d’assumer une part du passé ­ — ce qui me paraît davantage la tâche éventuelle des acteurs politiques ­—, il leur revient, en revanche, de continuer à éclairer les ambiguïtés de l’entreprise coloniale française et les modalités du contact entretenues par la France avec une grande diversité de populations et de territoires, tout en promouvant une réflexion sur les legs de la France coloniale, par exemple à notre droit ou à notre langue, et, plus largement, à notre culture et à notre identité.

[1Compte-rendu dans la revue « Confluences Méditerranée ».

[2La Torture et l’Armée pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), Paris, Gallimard, 2001, 474 p.

[3Le livre de Raphaëlle Branche La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée? paraît directement en poche (Seuil, « Points histoire », « L’histoire en débats », 450 p., 11 €).