La France de la Vème République n’est pas un pays antisémite

publié le 2002 (modifié le 13 septembre 2006)

Elie Barnavi , né à Bucarest en 1946, vient de quitter son poste d’ambassadeur d’Israel en France. Cet historien, spécialiste du XVIe siècle français et de l’histoire contemporaine des juifs et d’Israël, est un sioniste convaincu et militant de la gauche israélienne. Il analyse la récente vague d’actes antisémites.

[extraits de « Lettre ouverte aux juifs de France » © Stock, 2002]




L’antisémitisme sévit en France, c’est un fait. De l’injure haineuse en passant par l’agression physique et jusqu’à l’incendie des synagogues, vous avez eu droit à toute la gamme de ce que peut offrir le crétinisme antijuif. Plus sournois, soigneusement caché sous un antisionisme qui ne fait plus illusion à aucun observateur de bonne foi, il se manifeste dans les tribunes et prises de position des « progressistes » de tout poil. Ce sont les mêmes qui, défilant à la tête de cortèges où des abrutis hurlent « mort aux juifs ! », font semblant de ne rien entendre. [...]

La France est-elle pour autant antisémite? C’est une question très différente, même si j’ai eu beaucoup de mal à en convaincre mes compatriotes. Je me souviens qu’en désespoir de cause j’ai tenté d’expliquer à la ministre de l’Education, de passage à Paris, que ce n’est pas parce qu’il pleut en Israël qu’Israël est un pays pluvieux. Mais peut-être aurais-je dû lui expliquer d’abord ce qu’est une métaphore...

Un pays antisémite est un pays où l’antisémitisme constitue une force politique et morale significative. Je considère que la France de la IIIe République, celle de Barrès, de Maurras et de l’affaire Dreyfus, était un pays antisémite. La France de la Ve République ne l’est pas, ni dans ses élites ni dans ses masses. Toutes les études depuis la guerre le prouvent d’abondance : quel que soit le critère abordé, le préjugé antisémite classique est en perte de vitesse. [...] Où est le problème donc? Il faut appeler un chat un chat : même si la contribution de l’antisionisme rabique des « progressistes » n’est pas négligeable, la violence antisémite qui a déferlé sur ce pays est essentiellement d’origine arabo-musulmane. Les sophismes du genre : nous sommes tous sémites, donc nous ne saurions être antisémites, n’impressionnent que les ignares et les simples d’esprit. L’antisémitisme n’est pas la haine de je ne sais quels « sémites ». L’antisémitisme, c’est la haine des seuls juifs . C’est pour eux que le mot a été inventé en 1879 par un certain Wilhelm Marr, un plumitif allemand, antisémite précisément. [...] C’est cet antisémitisme racial d’origine européenne, qui, en perte de vitesse en Occident, connaît une nouvelle jeunesse dans le monde arabe. [...]

C’est ce même état d’esprit qui sévit dans les banlieues françaises. Entretenu par la frustration sociale, alimenté par la propagande anti-israélienne de certains milieux associatifs et des mouvements d’extrême-gauche, et porté à incandescence par les images quotidiennes de l’Intifada, c’est cet état d’esprit qui a allumé la violence antijuive de ces deux dernières années.
Que faire? D’abord diagnostiquer correctement le mal, faute de quoi il est impossible de le combattre. Diagnostiquer correctement le mal, c’est avant tout éviter de tomber dans deux écueils également pernicieux. L’un consiste à nier tout bonnement la maladie.[...] L’autre consiste dans la confusion des genres et des époques. Non, la France de Jacques Chirac n’a rien à voir avec l’Allemagne de Hindenburg et de Hitler, ni la violence des banlieues avec la nuit de Cristal, on est presque gêné d’avoir à le rappeler.

Il est vrai que, sur ce plan, vous n’avez pas été vraiment aidés. Votre gouvernement a buté sur le premier écueil, vos amis lointains, israéliens et américains, se sont précipités tête baissée dans le second. Je me suis démené comme un beau diable entre les deux en essayant désespérément de les convaincre que la vérité n’était ni dans le déni ni dans l’hyperbole. J’ai été écouté mais pas entendu. Que ce fût par peur d’aggraver une situation déjà explosive, par le complexe colonial classique de la gauche, par cette timidité qui lui est inhérente face aux débordements des laissés-pour-compte, ou, ce qui est probable, par une combinaison de tous ces facteurs, le gouvernement de Lionel Jospin s’est abstenu du moindre geste de solidarité, de la moindre parole de fermeté, confortant ainsi les juifs et les pogromistes dans l’idée désastreuse que la République est incapable de défendre ses valeurs comme de protéger ses fils. Quant aux Israéliens et aux juifs américains, tout cela ne faisait que confirmer ce dont ils étaient de toute manière persuadés depuis belle lurette : que la France était un pays définitivement, irrémédiablement, antisémite. En Israël, comme aux Etats-Unis, une vague de francophobie sans précédent depuis la guerre du Golfe a déferlé sur les opinions publiques. Des organisations juives américaines ont appelé à boycotter la France. Le gouvernement Sharon a invité les juifs de France à quitter un pays où ils étaient en danger et à venir rejoindre leurs frères en Israël. Et, joignant le geste à la parole, il a augmenté à leur bénéfice le pécule offert à tout candidat à l’immigration, alignant ainsi les ressortissants de la quatrième puissance industrielle de la planète sur ceux d’Afrique du Sud et d’Argentine.

A mon gouvernement, j’ai expliqué que ces excès étaient non seulement une offense à la vérité, mais qu’ils travaillaient contre vos intérêts et les nôtres. Aux délégations des organisations juives américaines qui se sont succédé dans mon bureau, j’ai fait valoir que selon les chiffres publiés par l’Anti-Defamation League elle-même, l’antisémitisme sévit aux Etats-Unis autant sinon plus qu’en France, et que, s’il convient de dire aux Français tout le mal que l’on pense des violences antisémites qui défigurent leur pays et d’exiger d’eux des mesures énergiques pour les enrayer, rien n’est plus inutilement blessant et contre-productif que de les accuser du péché collectif d’antisémitisme.

Elie Barnavi