en face du Palais du Festival de Cannes, 200 tombes gardent le souvenir d’un lieu de détention coloniale

L’île Sainte-Marguerite,
au centre de l’archipel carcéral
de l’empire colonial français

publié le 29 juillet 2022

La fonction de lieu de détention de l’île Sainte Marguerite, en face de Cannes, a déjà été évoquée par notre site avec la reprise de l’article de Sylvie Thénault issu de son livre Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale. Camps, internements, assignations à résidence (2012). L’historien irlandais Dónal Hassett, après avoir visité les lieux, apporte ses propres réflexions dans l’article ci-dessous, traduit de l’anglais par nos soins, en particulier sur les peintures murales réalisées en 1992 au Fort Royal par un artiste contemporain en souvenir de ces détenus dont beaucoup y ont laissé la vie. Il souligne qu’il reste à la recherche historique encore un travail important à faire pour éclairer le sort des personnes incarcérées par l’État colonial français, notamment en Méditerranée, en Kanaky-Nouvelle Calédonie et en Guyanne.

L’île Sainte Marguerite :
Géographies de la répression et de l’incarcération
dans la Méditerranée coloniale

Par Dónal Hassett, publié en anglais par People In Motion le 19 juillet 2022.
Source


Dónal Hassett, originaire de Dublin, est un historien de l’Empire colonial français avec un intérêt particulier pour l’Afrique du Nord. Maître de conférences au département de français de l’University College Cork (Université nationale d’Irlande), il est également responsable de la communication scientifique pour l’action COST PIMo. Il travaille actuellement à un projet de recherche sur l’échec d’un programme de colonisation de paysans irlandais dans l’est de l’Algérie à la fin du XIXe siècle. Ses publications.

Le faible chant des cigales se combine au doux clapotis de la mer pour couvrir tous les autres bruits. La canopée des pins d’Alep offre une ombre bien utile par une chaude journée de juin. La plupart des vacanciers qui sont montés sur le ferry avec moi ce matin-là à Cannes prennent maintenant le soleil dans l’une des criques qui parsèment la rive sud de l’île Sainte Marguerite. Certains ont peut-être visité brièvement le Fort Royal de l’île, surtout connu comme le lieu d’incarcération du mystérieux Homme au masque de fer immortalisé par Alexandre Dumas. Peu d’entre eux, si tant est qu’il y en ait, se seront rendus là où je me trouve maintenant. Le vendeur de billets au Fort était perplexe à ma demande d’itinéraire et Google Maps ne fonctionne pratiquement pas ici sur l’île. Peu importe. C’est un endroit qu’il vaut mieux découvrir dans une solitude tranquille.

Vue partielle des tombes à Sainte Marguerite

Au milieu de la végétation envahissante, je peux clairement voir les lignes de pierres soigneusement disposées, chacune marquant le lieu de repos d’un Nord-Africain emprisonné sur l’île pour sa résistance à la domination coloniale française. Ici, au cœur de la Côte d’Azur, ces tombes, au nombre de plus de 200, constituent un rappel inattendu et émouvant des géographies de la répression et de l’incarcération qui ont marqué la Méditerranée coloniale.

Devenue un lieu touristique populaire, l’île Saint-Marguerite se trouvait autrefois au centre de l’archipel carcéral, métaphorique et parfois même littéral, de l’État impérial français naissant. Le Fort Royal avait servi de prison sous l’Ancien Régime, notamment pour l’incarcération des protestants après la révocation de l’Édit de Nantes. À la suite de l’invasion française de l’Algérie en 1830, la vocation de l’île comme lieu d’incarcération est renouvelée, cette fois avec une dimension spécifiquement coloniale. La brutale campagne de conquête militaire menée par les Français en Algérie se heurte à la résistance farouche de larges pans de la population algérienne. À l’ouest du territoire, le charismatique émir ’Abd Al-Qādir s’est imposé comme le chef d’un contre-État qui a lutté et cherché à négocier avec les militaires français. À l’est, Ahmed Bey, gouverneur ottoman de la province de Constantine, mène une campagne concertée de résistance aux empiètements français sur son territoire. Les premiers prisonniers nord-africains incarcérés sur l’île Sainte-Marguerite sont issus des rangs de ces mouvements de résistance.

Une déportation d’Algériens à partir de 1836

Si les autorités françaises ont commencé à déporter des Algériens vers la métropole pour les incarcérer dès 1836, c’est en 1841 que cette politique est officiellement instituée et que l’île Sainte-Marguerite est désignée à cet effet. Les premiers prisonniers arrivent cette année-là, dont l’ancien général et administrateur principal d’Ahmed Bey, Ali Ben Aïssa, figure de proue de la défaite des Français lors du premier siège de Constantine en 1836. Ben Aïssa avait ensuite prêté allégeance aux Français mais, lorsqu’il a été accusé de frapper des pièces pour soutenir la campagne de résistance d’Ahmed Bey, il a été reconnu coupable de contrefaçon et condamné à 20 ans de travaux forcés et à la déportation en métropole. Le cas de Ben Aïssa montre à quel point les personnes emprisonnées sur l’île, qu’elles soient accusées de crimes explicitement politiques (trahison, sédition, etc.) ou condamnées pour des délits ordinaires (vol, contrefaçon, agression), étaient avant tout perçues comme une menace pour l’ordre colonial naissant en Algérie.

« L’Illustration, journal universel »,
n° 70, 18 juin 1844.

Le nombre de prisonniers détenus sur l’île a considérablement augmenté à la suite de la défaite des forces de ’Abd Al-Qādir à la bataille de la Smala en mai 1843. Plus de 300 hommes, femmes et enfants capturés dans le camp de l’émir furent déportés et détenus sur l’île. Cette augmentation de la population carcérale a entraîné une forte dégradation des conditions de détention, les détenus nord-africains souffrant des conséquences de la surpopulation et d’une mauvaise alimentation. Des efforts sont faits pour améliorer les conditions des prisonniers, notamment à la suite de la visite d’inspection du célèbre réformateur colonial et converti à l’islam Ismaÿl Urbain en 1846-1847. Les prisonniers sont finalement autorisés à quitter les limites du fort pendant la journée et à utiliser le reste de l’espace limité de l’île. Ils étaient autorisés à préparer leur propre nourriture, à se mêler relativement librement et, si nécessaire, à enterrer leurs propres morts.

Le nombre de personnes incarcérées sur l’île Sainte-Marguerite a fluctué pendant le reste de la période de la conquête. L’historien Michel Renard estime que le pic de la population carcérale a été atteint en avril 1847, lorsque 843 Nord-Africains y ont été détenus pour une série de crimes liés à leur résistance au pouvoir colonial. Même après la « pacification » officielle de la colonie en 1847, l’île a continué à servir de lieu de détention pour ceux dont les actions étaient considérées comme une menace pour l’ordre colonial. Les chefs tribaux qui résistaient à l’empiètement et à l’expropriation par l’État colonial en expansion étaient rejoints dans la prison par des « bandits » dont les vols de biens appartenant aux colons et/ou aux militaires étaient considérés comme des actes de résistance par les autorités coloniales elles-mêmes. L’île a continué à fonctionner comme un lieu de détention pour les Nord-Africains jusqu’en 1884.

L’avant-poste d’un ensemble de lieux de détention

L’île Sainte-Marguerite n’était qu’un avant-poste d’un réseau beaucoup plus vaste et en constante expansion de structures pénitentiaires développées par l’État colonial naissant à cette époque. L’historienne Sylvie Thénault a montré comment les forteresses de la côte méditerranéenne française, y compris l’île de Corse, ont été de plus en plus utilisées pour l’incarcération des prisonniers coloniaux d’Algérie, puis de Tunisie, à la fin du XIXe siècle. À la suite du soulèvement massif contre la domination française dans la région de Kabylie en Algérie en 1871, appelé la révolte des Mokrani, un contingent important de prisonniers (environ 250) a été dirigé vers le Fort Royal de l’île Saint-Marguerite. D’autres ont été envoyés bien plus loin, dans des colonies pénitentiaires en Guyane française et, surtout, sur l’île de Nouvelle-Calédonie/Kanaky, où leurs descendants sont les témoins vivants de la portée étendue et durable de la coercition de l’État colonial carcéral de la fin du XIXe siècle et de la résistance qu’elle a provoquée.

La politique coloniale française coercitive continuera à utiliser une combinaison de détention et de déportation pour réprimer la résistance nationaliste en Algérie tout au long du XXe siècle. Le fondateur et premier dirigeant du mouvement nationaliste algérien Messali Hadj a passé une grande partie de sa vie derrière les barreaux d’une prison française ou dans une forme d’exil forcé, que ce soit dans des régions reculées de l’Algérie, dans de petites villes de province françaises, dans une forteresse sur une île française de l’Atlantique ou même dans un camp de travail dans la colonie française du Congo. De nombreux autres militants du mouvement nationaliste ont été emprisonnés loin de leurs familles, soit dans des camps de travail dans les conditions difficiles au Sahara, soit dans les prisons de la France métropolitaine. La restriction de la liberté de mouvement et le déplacement forcé dans et au-delà de l’espace méditerranéen ont été des outils coercitifs clés déployés par les Français et les autres puissances impériales de la région.

La communauté de prisonniers établie sur l’île Sainte-Marguerite constituait une micro-société, bien que profondément façonnée et limitée par l’omniprésence de l’État colonial coercitif. Contrairement à l’émir ’Abd al-Qādir et à son importante suite, qui étaient emprisonnés dans les châteaux de Pau puis d’Amboise sur le continent français, les prisonniers de l’île Sainte-Marguerite avaient des contacts limités avec les Français locaux, mais vivaient aux côtés d’une importante population de soldats stationnés dans le fort. Les archives coloniales sont largement indifférentes à la manière dont ces hommes, femmes et enfants se sont construits une vie, ont entretenu des relations au sein et en dehors de leurs communautés et ont vécu leurs expériences à travers leurs propres structures culturelles et religieuses. Le travail révolutionnaire de Fanny Colonna sur les prisonniers nord-africains en Corse à cette époque montre le potentiel d’une recherche historique approfondie pour éclairer d’un jour nouveau la vie des personnes incarcérées par l’État colonial français en Méditerranée, mais nous n’avons pas encore vu une étude aussi détaillée pour l’île Sainte-Marguerite.

Au lieu de cela, l’autonomie de ces prisonniers a été niée et ils nous apparaissent aujourd’hui objets d’exposition comme sujets du pouvoir impérial, à travers les prismes fortement médiatisés de la peinture et de la photographie. Incarcérés au plus fort de l’engouement pour l’orientalisme, une tendance qui reflétait et renforçait les processus d’altérité qui sous-tendaient l’expansion coloniale, les prisonniers de l’île Sainte-Marguerite ont rapidement attiré l’attention d’éminents artistes français. Ernest Buttura, un peintre parisien qui passait l’été à Cannes, a réalisé la représentation la plus connue des prisonniers. Sa composition juxtapose le paysage familier de la côte provençale à une image à la fois aseptisée et exotique de la vie quotidienne des personnes incarcérées sur l’île.

Ernest Battura, « Prisonniers musulmans à l’île Sainte-Marguerite »,
Musée de la Castre, Le Suquet, Cannes.

Le travail des peintres orientalistes comme Battura se reflète en quelque sorte dans la production massive d’images photographiques des détenus d’Afrique du Nord. Les multiples cartes postales représentant les prisonniers de l’île sont un point d’intersection entre le marché croissant de la photographie de personnes et de lieux « exotiques » dans l’Empire à l’époque et l’utilisation croissante de la photographie comme outil de lisibilité et de discipline pour l’État colonial coercitif. L’altérité et la captivité des Nord-Africains ont été mises en avant pour souligner le pouvoir de la politique impériale française transméditerranéenne émergente.

Carte postale de prisonniers tunisiens sur l’île Sainte Marguerite, 1881,
photographe Jean Gilletta,
Archives municipales de Cannes.

L’hommage ambigu d’un artiste contemporain

Ce même regard objectivant est reproduit dans la principale forme de commémoration des prisonniers nord-africains sur l’île aujourd’hui. En 1992, l’artiste français Jean Le Gac a été chargé de réaliser une série de peintures murales sur les murs des cellules dans lesquelles étaient détenus les prisonniers algériens. Bien qu’elles soient incontestablement saisissantes, les peintures murales de Le Gac restent fermement ancrées dans un registre orientaliste. Les administrateurs coloniaux kiplingesques, la fantaisie bédouine, l’inexplicable femme africaine aux seins nus et la « danseuse du ventre » nord-africaine à moitié nue, sont bien plus le reflet de l’imaginaire colonial racialisé et sexué de l’artiste que des expériences des hommes et des femmes nord-africains qui y ont été emprisonnés. Ironiquement, cette intervention artistique expose involontairement la persistance d’un discours objectivant et aseptisant qui, même ici sur un site d’incarcération, minimise la nature violente de l’État colonial et déshumanise les victimes de l’oppression coloniale.

Peintures murales réalisées par Jean Le Gac dans les cellules de la prison du Fort Royal,
photo prise par l’auteur.

Et pourtant, le cimetière, un espace largement abandonné en marge du circuit touristique officiel de l’île, témoigne de la dignité et de l’humanité de ceux qui ont vécu et sont morts loin de leur terre natale, à la fois victimes et résistants à la domination coloniale française. Ce sont les prisonniers qui ont veillé à ce que leurs morts soient enterrés conformément à leurs traditions religieuses, ce sont eux qui ont créé cet espace sacré pour que leur communauté honore ceux dont la vie a été écourtée par la violence de l’État colonial.

Les rangées soignées de pierres marquant le lieu de repos des personnes déplacées de force à travers la Méditerranée rappellent de manière poignante que la mobilité dans la Mare Nostrum a longtemps été façonnée par les logiques coercitives du colonialisme. Alors que je me tiens en silence près de ces tombes non entretenues, je ne peux m’empêcher de penser aux descendants de ces hommes et de ces femmes qui ont trouvé leur propre tombeau au fond de la Méditerranée, victimes de l’appareil coercitif en constante évolution des régimes frontaliers qui sont, au moins partiellement, fondés sur ces mêmes logiques durables. Les déplacements à l’intérieur, à travers et entre les espaces méditerranéens restent limités par les géographies de l’incarcération et de la répression et en sont le reflet.

Bibliographie


  • Amiri, Linda, « Exil pénal et circulations forcées dans l’Empire colonial français », L’Année du Maghreb, 20, (2019), 59-76.
  • André, Marc et Slyomovics, Susan, « L’inévitable prison. Éléments introductifs à une étude du système carcéral en Algérie de la conquête coloniale à la gestion de son héritage aujourd’hui », L’Année du Maghreb, 20, (2019), 9-31.
  • Colonna, Fanny, La vie ailleurs : Des « Arabes » en Corse à la fin du XIXe siècle, (Actes Sud, Paris, 2015)
  • Yacono Xavier, « Les Prisonniers de la smala d’Abd el-Kader », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n°15-16, (1973), 415-434.

Voir également sur notre site :
Sylvie Thénault, Les résistants algériens du XIXe siècle internés en France où leurs tombes sont oubliées.