une demande croissante de vérité émane de la société civile des deux pays

L’Autre 8 mai 1945,
journée nationale de la mémoire en Algérie
et épisode dont la reconnaissance officielle
est demandée aux autorités françaises

publié le 10 mai 2021 (modifié le 17 mai 2021)

Les autorités algériennes, en faisant du 8 mai 1945 une journée nationale de la mémoire, ont souligné l’importance de cet épisode dans la prise de conscience des Algériens de la nécessité de l’indépendance du pays. Même si, comme en ont témoigné les présidents successifs de la Fondation du 8 mai 45, tels Bachir Boumaza, Mohamed El Korso et aujourd’hui Abdelhamid Salakdji, le régime instauré après 1962 a longtemps négligé les victimes de ce massacre comme tout ce qui a précédé la fondation du FLN en 1954. Ci-dessous, deux articles du quotidien El Watan et les échos des demandes en France de la reconnaissance de ce massacre par les autorités du pays. En particulier, en ce 8 mai 2021, une plaque commémorant « l’Autre 8 mai 1945 » a été inaugurée à Saint-Denis par le maire de cette ville et un rassemblement a eu lieu à Nanterre en présence de plusieurs élus.

Les massacres du 8 mai 1945 et leur reconnaissance par l’État français
Le moment n’est-il pas venu de passer des paroles aux actes ?

par Nadjia Bouzeghrane, publié dans El Watan le 8 mai 2021. Source

Un lent processus pour la reconnaissance des massacres du 8 Mai 1945 et pour sortir de l’oubli. Cette page d’histoire algérofrançaise a été enclenché ces dernières décennies en France et plus particulièrement depuis 2005. Le déclic est porté du côté de la société grâce à l’important travail accompli par des historiens, des militants des droits de l’homme, de syndicats, d’associations regroupées dans un Collectif national pour la reconnaissance des crimes commis par l’Etat français en Algérie à partir du 8 mai 1945 (Sétif, Guelma, Kherrata), qui s’élargit d’année en année. Aujourd’hui encore, ce Collectif renouvellera sa demande de reconnaissance. Du côté officiel par la déclaration de l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, le 27 février 2005 à Sétif. Le moment n’est-il pas venu pour le chef de l’Etat français de passer des paroles aux actes en reconnaissant ce crime d’Etat ?

Invité de la rédaction de Médiapart, Emmanuel Macron, deux jours avant le deuxième tour de l’élection présidentielle du 7 mai 2017, qui allait le porter à la tête de l’Etat français, avait affirmé au sujet de la reconnaissance des massacres de l’Est-algérien, le 8 mai 1945, que s’il était élu, il prendrait « des actes forts » et il porterait « des discours forts sur cette période de notre histoire ». « Ce 8 mai-là c’est mal tombé, je ne serai pas encore investi, si j’étais élu, mais, de fait, je prendrais des actes forts et je porterais des discours forts sur cette période de notre histoire. » Le moment n’est-il pas venu pour le Président français, comme il l’a fait pour la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans l’enlèvement de Maurice Audin et de l’assassinat par l’armée française d’Ali Boumendjel, de poser un acte fort sur cette page douloureuse de l’histoire algéro-française ? Et « ce n’est pas l’oubli qui efface les crimes, c’est la reconnaissance de ses torts », comme n’avait de cesse de le proclamer et de le plaider devant les tribunaux français et des instances internationales pour faire reconnaître les crimes de l’Etat français en Algérie, la défunte Nicole Dreyfus – qui avait défendu de 1956 à 1961 des dizaines, voire davantage, de militants du FLN.

Les massacres de l’Est algérien, le 8 mai 1945, ont été évoqués officiellement par un représentant de l’Etat français le 27 février 2005. En visite à Sétif, l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, évoquait « une tragédie inexcusable ». En 2008, son successeur, Bernard Bajolet, en visite à Guelma, soulignait « la très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque dans ce déchaînement de folie meurtrière » qui a fait « des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes ». « Aussi durs que soient les faits, ajoutait-il, la France n’entend pas, n’entend plus les occulter. Le temps de la dénégation est terminé. » Ces massacres sont une « insulte aux principes fondateurs de la République française » et ils ont « marqué son histoire d’une tache indélébile ».

A l’instigation du Collectif national pour la reconnaissance des crimes d’Etat commis par l’Etat français à partir du 8 mai 1945 en Algérie, Danielle Simonnet, conseillère de Paris (Parti de Gauche), a proposé un vœu dans lequel les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata sont qualifiés de « crimes de guerre » et de « crimes d’Etat », pour cette reconnaissance, qui a été approuvé à l’unanimité par le Conseil de Paris en avril 2015. Etaient également demandées l’ouverture de toutes les archives et la création d’un lieu du souvenir à la mémoire des victimes. Des vœux dans ce sens ont été adoptés par les villes de Rennes, de Nanterre et d’Ivry-sur-Seine. D’autres avancées locales sont à relever, comme, par exemple, une plaque apposée en juillet 2014 à Marseille ou l’inauguration à Givors d’un square de l’Autre 8 Mai 1945, à l’initiative d’élus de gauche. Le geste symbolique fait à Sétif en 2015 par le secrétaire d’Etat chargé des Anciens combattants et de la mémoire, J-M. Todeschini, demeure très en-deçà de la demande de vérité et de reconnaissance d’une partie de la société française.

« Un long travail de fourmi »

Le 60e anniversaire de cet « Autre 8 mai 1945 », comme il est dénommé de ce côté de la Méditerranée (pour le distinguer du jour de la victoire sur les nazis), a été commémoré en 2005 en France comme il ne l’a jamais été. A l’initiative d’associations d’enfants d’immigrés algériens comme Au Nom de la Mémoire, de la Ligue des droits de l’homme ou encore du PCF, ou encore du Centre culturel algérien, pour ne citer que les manifestations les plus saillantes. Le mur du silence s’est fissuré. Il a fallu pour cela un « long travail de fourmi », comme pour d’autres événements d’importance, à l’exemple de la manifestation du 17 Octobre 1961 à Paris et sa violente répression. Cette commémoration, qui est intervenue à près de trois mois après l’adoption de la controversée loi sur les « bienfaits » de la colonisation, a été en effet marquée par plusieurs initiatives, dont un important colloque avec la participation de Hocine Aït Ahmed, Mohammed Harbi, Henri Alleg, etc., organisé par la Ligue des droits de l’homme.

Le colloque portait un intitulé bien nommé : « Il y a soixante ans : l’Autre 8 mai 1945. Le trou de mémoire colonial et la société française d’aujourd’hui ». « A la LDH, nous avons estimé qu’il était important d’avancer dans la connaissance et dans la qualification du passé colonial de la France... Nous avons pensé que la commémoration des événements du 8 Mai 1945 est un enjeu pour la compréhension du passé et aussi pour mieux aborder ce qui, dans la société française d’aujourd’hui, peut relever de la prolongation d’un certain nombre de mentalités coloniales relatives à cette époque », nous affirmait l’historien Gilles Manceron dans El Watan du 8 mai 2005. « Les historiens ont beaucoup avancé dans leurs travaux et dans leurs publications scientifiques depuis une vingtaine d’années. Des événements sont passés dans l’opinion, comme, par exemple, le 17 Octobre 1961 qui a constitué un palier, à mon avis, de prise de conscience dans l’opinion publique française grâce à la mairie de Paris et à d’autres municipalités de la région parisienne, grâce à un certain nombre de journaux qui ont pris en compte les travaux des historiens, qui ne sont pas tous d’ailleurs des historiens professionnels, je pense à Einaudi et d’autres. La brèche dans la reconnaissance du passé colonial s’entrouvre très lentement, à l’exemple de la déclaration de l’ambassadeur de France en Algérie sur le 8 Mai 1945 », avait-il ajouté. Quant au président de Au Nom de la Mémoire Mehdi Lallaoui, traduisant un sentiment largement partagé en ce 8 mai 2005, il soulignait que « Le président de la République française vient de commémorer le génocide arménien, c’est très bien, mais la France ne s’est pas rendue coupable en Arménie, la France s’est rendue coupable en Algérie… » « Ce qu’on attend en ce mois de mai... c’est une parole forte. »

« Il faut oser la vérité »

Le propos est encore d’actualité et la « parole forte » du plus haut représentant de l’Etat français toujours attendue. En visite à Alger le 26 avril 2005, Bertrand Delanoë, pour qui « la colonisation n’est pas un fait positif », avait déclaré : « Il faut oser la vérité. » L’ambassadeur Hubert Colin de Verdière, interrogé par Europe 1 après sa déclaration à Sétif, avait affirmé que « la voie se libère » et que le pardon interviendra « au moment opportun ». « Pourquoi anticiper les étapes ? » Lorsque son homologue algérien en France, Mohamed Ghoualmi, avait remis lundi 2 mai 2005 une médaille de reconnaissance de l’Algérie à 8 militants anticolonialistes qui ont soutenu la lutte de libération nationale (Henri Alleg, Anne Preisse, Janine Cohen, Simon Blumental, Lucien Hanoune, Jules Molina, et à titre posthume
à Paul Caballero), il leur avait affirmé : « Vous donnez une image censée représenter les valeurs de la République française. Vous avez été impliqués dans une lutte au nom de valeurs que vous avez estimé être celles de votre pays. » Et après avoir noté « une remontée de néocolonialisme dans certaines franges de la société française », l’ambassadeur algérien avait souligné : « C’est un message formidable pour l’avenir de nos deux pays. » « L’Algérie vous honore non seulement pour votre passé mais aussi pour l’avenir, l’avenir des relations algéro-françaises. » Retenons cette déclaration de l’éminent historien Robert Ageron qui relevait que « les enfants ont le droit de connaître la même vérité, la même histoire scientifique, qu’ils soient d’un côté ou de l’autre de la Méditerranée. » (ndlr colloque les 23, 24 et 25 novembre 2003, qui lui rendait hommage et auquel une quarantaine d’historiens français et algériens avaient pris part).

Séminaire sur les massacres du 8 mai 1945 à Guelma
La polémique autour des archives nationales persiste

par Karim Dadci, publié dans El Watan le 8 mai 2021.
Lire le numéro d’« El Watan » du 8 mai 2021. (format pdf - 2.6 Mo - 10/05/2021)

Le séminaire organisé jeudi dernier par l’université du 8 Mai 1945 de Guelma sur les massacres perpétrés par la France coloniale, un tristement célèbre 8 mai 1945 à Sétif, Kherrata et Guelma, a eu son lot de rebondissements. Les historiens chercheurs qui y ont pris part ont répondu sans détour lors des débats, en jetant l’anathème sur les détenteurs des archives, quelles soient françaises ou nationales. « A Aix-en-Provence (France), ils nous donnent ce qu’ils veulent et chez nous aux Archives nationales, c’est la bureaucratie sans limite, sans jamais savoir si ce que nous demandons à consulter existe ou pas », a déclaré à El Watan, un chercheur universitaire en histoire contemporaine. Et de préciser : « Nos étudiants doctorants subissent le même sort. » Voilà en clair, les difficultés auxquelles sont confrontés les historiens nationaux taxés de trop se focaliser sur les archives françaises. Dans cette optique, il a été suggéré de consulter d’autres institutions étrangères. « Les services secrets américains sont au fait de ce dossier. La consultation des archives de la CIA peut apporter toute la lumière sur cette page sombre de l’histoire coloniale française en Algérie », a révélé un intervenant.

Le nombre des civils massacrés entre mai et août 1945 a été aussi sujet à questionnement. « Il est impossible de déterminer avec exactitude le nombre de personnes massacrées. Il y a certes un chiffre politique de 45 000 morts côté algérien et 1165 musulmans tués, pour la France coloniale. Mais faute d’être reconnues officiellement comme martyrs au même titre que ceux de la Guerre de Libération nationale. Ici en Algérie, les personnes qui ont été exterminées sont de parfaits anonymes ou du moins la grande majorité », a-t-on avancé lors des débats. Dans ce contexte, Mohamed Nemamcha, député et ex-recteur de l’université de Guelma, a réagi. « Le ministre des Moudjahidine a annoncé récemment que cette question sera étudiée », dira-t-il, sans apporter plus de précision. Ainsi, 76 années se sont écoulées depuis les massacres du 8 Mai 1945 et les débats s’animent toujours à chaque séminaire qu’organise, depuis des années, l’université de Guelma. « Mais le devoir de mémoire restera inébranlable, tant que l’histoire n’a pas livré tous ses secrets », selon le professeur Ellaggoune Salah, recteur de l’université 8 Mai 1945.

« Nous avons un sérieux problème avec nos archives nationales. Et d’abord avons-nous des archives ? Ont-elles étaient détruites par l’humidité, l’eau des caves et les rongeurs. Ou tout bonnement cachées des regards pour éviter de graves conséquences ? » a lancé un conférencier. Bien évidemment s’appuyant sur des archives françaises déclassées depuis très longtemps, le professeur Mohamed Chergui de l’université de Guelma donne quelques exemples de massacres perpétrés à Guelma sur des civils, à l’image de l’exécution sommaire de neuf habitants de la ville par les milices de l’époque, sous ordre du tristement sanguinaire André Achiary, sous-préfet de Guelma. La chronologie des faits, telle qu’elle est rapportée par voie orale ou transcrite à travers un procès-verbal du commissariat de police de l’époque, révèle à quelques détails près qu’il y a eu un crime contre des civils, généralement arrêtés au hasard, par les milices en furie créée par André Achiary, ancien commissaire de police, superviseur et meneur de cette même milice coloniale qu’il venait d’armer, en mai 1945, de 75 fusils puisés dans les stocks de la gendarmerie de la ville. Il mourut en chef exilé de l’OAS à Madrid en 1983. En effet, c’est le commissaire Buisson, chef de la brigade mobile à Guelma dans son rapport n°943 du 25 mai 1945 qui a adressé, au directeur de la sûreté générale d’Algérie, une correspondance dont voici le contenu :

« J’ai l’honneur de faire connaître à monsieur le directeur de la sûreté générale de l’Algérie que les excitateurs ci-après qui avaient dirigé et participé aux manifestations du 1er au 8 Mai 1945 à Guelma ont reconnu avoir déclenché “le mouvement partout” sur ordre d’Alger. Ils ont été fusillés sur ordre de M. le sous-préfet.

1- Ouartsi Mabrouk, commerçant – trésorier des Amis du manifeste.
2- Abda Smaïl, commerçant, 24 ans, secrétaire général.
3- Ouartsi Amar, étudiant, 19 ans, propagandiste.
4 – Bensouilah Abdelkrim, 32 ans, propagandiste.
5 – Chourfi Messaoud, gargotier, 22 ans, propagandiste.
6- Abda Ali, 20 ans.
7- Douaouria Hamid, négociant, 20 ans, propagandiste.
8 – Oumerzougue M’hamed, 28 ans, négociant, propagandiste.
9 – Benazzoug Smail, négociant, 24 ans, propagandiste. »


Des intervenants à ce séminaire ont souligné : « Les jours qui suivirent cette exécution sommaire, et afin de ne pas attirer l’attention du ministère de l’Intérieur de l’époque, ce sont les mêmes milices sous les ordres du sous-préfet André Achiary qui procéderont pendant 10 jours à alimenter le four à chaux vive d’Héliopolis en cadavres de personnes qui furent froidement assassinées quelques heures auparavant et parfois même déterré à la hâte des fosses communes et nombreux charniers dans la région de Guelma. »

Les chiffres de toutes les controverses

La propagande, la désinformation et les représailles coloniales françaises menées par le général Raymond Duval donnèrent les chiffres de 1165 musulmans et 102 colons tués. Des chiffres devenus officiels de ce côté de la barrière et repris en 1946 par le gouverneur général d’Algérie Yves Chataigneau. Deux années plus tard, en 1947, le journal Egalité du principal leader nationaliste algérien, Ferhat Abbas, donna les chiffres de 15 000 à 20 000 musulmans tués lors des massacres de Mai 1945 entre Sétif et Guelma. Le journal des Oulema musulmans cita 90 000 morts. L’Algérie libre et indépendante, quant à elle, retiendra officiellement 45 000 morts, ont confirmé les enseignants chercheurs à Guelma. Quoi qu’il en soit, faute de ne pouvoir pleinement exploiter les archives françaises, les archives nationales demeurent sujette à quiproquo. « Ce qui semble une évidence pour nos archives, notamment celles du MALG (ministère de l’Armement et des Liaisons générales) qui était le service de renseignement de l’ALN durant la guerre d’Algérie, ici chez nous, demeure un mystère complet. Où sont-elles entreposées ? » s’interroge-t-on.




Gilles Manceron, historien
« Un véritable travail de vérité et de reconnaissance
reste à faire en France »

Propos recueillis par Kamel Beniaiche, publié dans El Watan le 8 mai 2021. Source

Historien et vice-président de la Ligue des droits de l’homme [1], Gilles Manceron est l’auteur de nombreux ouvrages dont, avec Hassan Remaoun, D’une rive à l’autre ; La Guerre d’Algérie de la mémoire à l’histoire (avec Hassan Remaoun, Syros, 1993), Marianne et les colonies, Une introduction à l’histoire coloniale de la France (La Découverte, 2003). Il revient, dans cet entretien, sur une question mémorielle encore brûlante, relative à la reconnaissance de la France des massacres du 8 Mai 1945.


El Watan : Des membres de la société civile française, des femmes et des hommes de lettres militent depuis de longues années pour pousser l’Etat français à reconnaître les crimes commis en son nom en mai 1945 en Algérie. Que pouvez-vous nous dire à propos d’une telle action méconnue aussi bien en France qu’en Algérie ?

Lors de la répression qui s’est abattue en mai et juin 1945 sur les populations algériennes du Nord-Constantinois, les responsables politiques de l’époque, comme la majorité des Français, étaient imprégnés des stéréotypes sur les bienfaits de la colonisation et la nécessité de conserver l’empire outre-mer. Ceux qui aspiraient à l’émancipation des colonies, comme les Algériens des Amis du Manifeste et de la Liberté, ne pouvaient être que des bandits rétrogrades. Au sein de la Résistance et de la France libre, certains avaient défendu les droits des colonisés, dont les Algériens, à se libérer de ceux qui les avaient envahis par la force, tout comme les Français l’avaient fait durant la Seconde Guerre mondiale. Mais ils étaient très minoritaires, la majorité considérait comme normal que la France rétablisse son contrôle sur ses colonies. Mais la violence de la répression coloniale a provoqué l’indignation d’un nombre croissant de Français et l’issue de la Guerre d’indépendance algérienne a mis à mal cette vision du monde.

Depuis cette époque, dans la société française, le renouvellement des générations a fait qu’un nombre croissant de personnes a pensé que la colonisation était un crime contre les droits de l’homme. Mais les forces politiques nostalgiques de la colonisation sont restées actives et ont combattu cette évolution. La société française est partagée entre ces deux aspirations, mais une partie croissante est choquée par l’injustice et la violence de la colonisation. Ces dernières années, un travail important a été fait, par exemple, par des associations et aussi par des villes pour la reconnaissance de la répression de la manifestation des Algériens immigrés en France du 17 Octobre 1961. Et des rassemblements de plus en plus nombreux ont lieu pour la reconnaissance des massacres qui sont intervenus dans l’est de l’Algérie en mai et juin 1945, qui ont beaucoup compté dans la prise de conscience des Algériens de ce qu’une guerre d’indépendance nationale était inévitable.

- Selon vous, pour quelles raisons la France officielle ne veut toujours pas reconnaître les crimes commis en Algérie ?

Les institutions officielles de la France ont du mal à reconnaître le fait que la conquête coloniale et la période de la fin des colonies ont été ponctuées de massacres et de répressions barbares. Mais elles sont obligées de tenir compte de ce que, par exemple, la pratique de la torture dans les guerres coloniales a profondément choqué la conscience des Français. Certaines affaires, comme la torture et l’assassinat de Maurice Audin, un Algérien d’origine européenne qui était partisan de la guerre d’indépendance nationale, ou de l’avocat Ali Boumendjel, l’un des chefs du parti qui avait lancé le Manifeste algérien, l’UDMA, et avait rejoint le FLN, ont particulièrement indigné une partie grandissante de la population française. D’où le fait que certains présidents de la République ont fait des gestes en faveur de leur combat et de leur sort.

La droite française s’était fracturée sur la question de la reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie à partir du tournant, amorcé en septembre 1959 par le général de Gaulle sur l’avenir de l’Algérie, tout comme elle s’était profondément partagée sous l’occupation allemande entre pétainistes et partisans de la Résistance. Les jusqu’au-boutistes de l’Algérie française, les partisans du putsch de 1961 puis du terrorisme de l’OAS ont été accueillis dans la droite. Dans ces conditions, la fraction la plus colonialiste de la droite, marginalisée au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, a repris de l’importance. Et elle s’est affirmée encore plus ouvertement dans les années 1980 et 1990 avec l’émergence du Front national. La gauche française a aussi du mal à aborder ce passé car une grande partie d’entre elle a été colonialiste ou a eu du mal à reconnaître l’indépendance de l’Algérie. Tout cela explique ce « retard français ». Mais un mouvement est à l’œuvre dans la société française et il ne s’arrêtera pas.

- Malgré les bonnes intentions, l’accès aux archives demeure un frein pour les chercheurs et historiens. Que pouvez-vous dire à ce sujet ?

C’est une question centrale, car il faut que les faits qui ont marqué la conquête coloniale et la répression de la guerre d’indépendance soient connus et, de ce point de vue, l’accès aux archives est fondamental.

De plus en plus de chercheurs et d’historiens réclament le droit de consulter les archives, y compris celles que l’armée française à l’époque avait frappées du sceau « secret ».

A l’opposé des promesses faites par Emmanuel Macron en 2018, une fermeture accrue des archives s’est produite ensuite. Une application stricte d’un texte réglementaire, qui exige l’interdiction de la communication de documents frappés de tampons « secret », même quand la loi dispose qu’en fonction de leur date ils sont consultables « de plein droit », a été exigée.

Un lourd processus de « déclassification préalable » a été imposé. Ce qui a entraîné les démarches de l’Association des archivistes de France, de celle des historiens et chercheurs de l’université et de l’Association Josette et Maurice Audin pour demander qu’il soit mis fin à cette situation absurde.

Ils appellent à l’ouverture de l’ensemble des archives de la guerre d’Algérie, puisque la loi dit que les archives de plus de 50 ans — c’est-à-dire, en 2021, celles antérieures à 1971 — sont consultables « de plein droit » à tous ceux qui veulent accéder à des documents sur cette histoire, quelle que soit leur nationalité. Seule leur ouverture générale aidera à documenter les disparitions des nombreux civils algériens qui en ont été victimes lors de la Bataille d’Alger de 1957 et tout au long de la guerre. C’est l’objet du site internet 1000autres.org que d’y contribuer. Les archives sont un patrimoine qui doit être entièrement partagé entre les deux pays.

- Pour l’apaisement des mémoires, ne pensez-vous pas que la France officielle devrait engager un véritable travail de vérité et de reconnaissance ?

C’est indispensable, et cela pour deux raisons. Pour les relations entre la France et l’Algérie, comme avec l’ensemble de ses anciennes colonies, qui ne pourront être apaisées qu’à la condition que ce véritable travail de vérité et de reconnaissance soit effectué. Et pour la société française elle-même, dans laquelle le racisme anti-arabe et l’islamophobie persisteront au niveau élevé qu’ils connaissent actuellement tant que ce travail ne sera pas fait. Tant que les habitants de ce pays n’entendront pas de la part des plus hautes autorités de l’Etat que l’image, en particulier, qui a été donnée de la lutte d’indépendance algérienne était une image mensongère et faussée. Tant qu’ils n’entendront pas de la part de leurs autorités d’aujourd’hui que les militants du FLN n’étaient pas, comme on le leur a dit à l’époque, des « hors-la-loi » et des « bandits », mais des patriotes et des résistants qui venaient de tous les milieux et de toutes les sensibilités politiques du peuple algérien, et qui ont mis fin à l’injustice du système colonial.

C’est important pour ceux de nos concitoyens d’aujourd’hui dont l’histoire familiale les rattache à l’Algérie ou à l’histoire de la colonisation, qui aspirent à ce que la France officielle cesse de mentir sur ce passé, mais c’est important aussi pour tous les autres, pour tous ceux, les plus nombreux, qui n’ont pas d’origine familiale algérienne ou relative à d’autres anciennes colonies et dont beaucoup, en particulier les plus jeunes, veulent connaître la vérité sur l’histoire de leur pays. Une histoire de la France dont de nombreux moments ont été riches et féconds, mais une histoire dont la page coloniale a été marquée par des crimes et des massacres en contradiction avec les idéaux des droits de l’homme qui se sont pourtant progressivement imposés dans le pays. C’est cette page coloniale de l’histoire de la France qu’il faut que ce pays regarde en face et que les plus hautes autorités de l’Etat reconnaissent pour ce qu’elle a été, c’est-à-dire une suite d’injustices et de crimes. C’est en ce sens qu’un véritable travail de vérité et de reconnaissance reste à faire en France. Ce travail est indispensable et devra forcément être fait un jour. Le plus tôt sera le mieux.

- Le rapport de Benjamin Stora a ouvert des brèches, non ?

Oui, c’est ma conviction. Il a suscité beaucoup de réactions en France et en Algérie, dont certaines lui reprochent de ne pas avoir parlé de ceci ou de cela, mais c’est le travail d’un historien qui a été marqué dans son histoire familiale et personnelle par cette page de la grande histoire, et qui a voulu toute sa vie la comprendre, en parler avec des Algériens et l’expliquer aux Français. L’important, ce n’est pas telle ou telle insuffisance dans ce travail rédigé par un homme seul pendant une durée de trois mois, mais ce vers quoi il peut ouvrir. Ce qui peut être repris, ou ajouté par les citoyens des deux pays. En France, une partie de l’opinion en a assez des mensonges officiels sur les bienfaits de la colonisation et demande un langage de vérité. Cette demande ne fait pas l’unanimité, car les mythes et les stéréotypes diffusés depuis cette époque se sont sédimentés dans la société, et les forces politiques qui continuent à les entretenir s’en servent encore dans des buts électoraux.

Mais il faut combattre cette vision fausse de ce passé et dire la vérité aux Français. Le rapport de Benjamin Stora peut être un instrument à partir duquel ce travail pourra être mené. Il contient des préconisations, dont certaines sont à reprendre. La reconnaissance de la torture et des disparitions forcées pratiquées par l’armée française durant la guerre d’indépendance algérienne doit être faite en se saisissant de ce rapport. Elle a à peine commencé avec celle de l’assassinat de Maurice Audin par les militaires français qui le détenaient et celui de Ali Boumendjel, un grand avocat dont le parti, l’Union démocratique du manifeste algérien, avait rejoint le FLN et qui est l’un des hommes de valeurs qui ont manqué à l’Algérie indépendante. C’est un début. Cela « ouvre des brèches », mais il faut que les autorités de la France officielle aillent beaucoup plus loin, et que cette histoire puisse être librement écrite par les historiens, qui doivent pouvoir accéder librement aux archives dans les deux pays.

- La question de la reconnaissance des crimes commis en Algérie durant 130 ans de colonisation sera-t-elle présente durant la prochaine élection présidentielle française ?

Oui, ce thème sera présent, parmi d’autres, dont celui des injustices sociales qui ont été aggravées par les conséquences de la pandémie.

L’extrême droite s’enracine dans le vieux terreau qui est celui du racisme colonial. Une bonne partie de la droite a tendance à vouloir s’allier avec elle. Et la gauche a du mal à faire un travail de vérité sur ce passé car les mythes coloniaux font aussi partie de son histoire. Certaines de ses forces ont été anticolonialistes, mais souvent de manière intermittente et inconséquente, d’autres ont été majoritairement complices de cette politique funeste. Le travail de vérité nécessaire oblige aussi la gauche française à remettre en cause une partie de son passé.

Cela demande à ses responsables d’aujourd’hui du courage et de la lucidité. Vont-ils en faire preuve ? Vont-ils rompre avec les discours réactionnaires et xénophobes qui se déguisent sous l’apparence de références à une laïcité, que certains utilisent en la déformant et en la trahissant, et à un discours républicain abstrait qui leur sert de paravent ou de masque ?

La campagne de l’élection présidentielle de 2022, qui se profile à l’horizon, va répondre à cette question. Elle va coïncider avec le soixantenaire de l’indépendance de l’Algérie. Si les hommes et les femmes politiques de France ont le courage de choisir le travail de vérité qui est nécessaire au pays et auquel invite le rapport de Benjamin Stora, en s’emparant de la question de la reconnaissance des crimes commis en Algérie durant 130 ans de colonisation, cela pourrait constituer une étape importante dans les relations extérieures de la France et dans l’évolution apaisée de la société de ce pays.



Saint-Denis a inauguré une plaque commémorant
« l’Autre 8 mai 1945 »


Le maire de Saint-Denis, Mathieu Hanotin, a inauguré le 8 mai 2021, sur la place du 8 mai 1945, une plaque commémorant la répression perpétrée en Algérie.

« Il y a soixante-seize ans, le jour même de la capitulation de l’Allemagne nazie en Europe, alors que prenait fin le conflit le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité, une répression sanglante menée par l’armée française s’est abattue sur une partie de la population algérienne. Le 8 mai 1945 à Sétif, à Guelma et à Kherrata, des Algériens ont été massacrés alors qu’ils manifestaient pacifiquement pour leur liberté et leurs droits de citoyens. Cette folie meurtrière a fait des milliers de victimes innocentes, arrêtées, torturées et exécutées sommairement », a écrit Mathieu Hanotin sur son compte Facebook, avec plusieurs photos de la cérémonie. Il a appelé à « regarder ce moment avec courage, lucidité et objectivité, en examinant les faits avérés ».

Une intervention de Benjamin Stora a été projetée, expliquant le contexte et le déroulement de ce massacre qui a été occulté par les autorités françaises.




Rassemblement sur le Parvis des droits de l’homme à Nanterre
à l’initiative de l’association Les Oranges
pour demander aux autorités du pays
la reconnaissance du massacre de mai-juin 1945

























Une émission de radio qui donne la parole à M’hamed Kaki, de l’association Les Oranges, Jean-Pierre Bellier, maire adjoint de Nanterre chargé de l’éducation, Julien Bayou, de Europe Ecologie Les Verts, et Aïssa Terchi, de la France insoumise.


Par ailleurs, le 8 mai 1945, l’ambassadeur de France en Algérie, François Gouyette, a déposé, à Sétif, une gerbe de fleurs à la mémoire des victimes de cette tragédie. Il a écrit sur son compte Twitter : « En ce 8 mai, jour de commémoration des massacres de mai et juin 1945 à Sétif et dans le Nord Constantinois, l’Ambassadeur de France, François Gouyette, est venu déposer, au nom du Président de la République française, une gerbe de fleurs en hommage aux victimes ». Il s’est notamment prosterné devant la tombe du premier martyr des massacres du 8 mai 1945, Saal Bouzid, qui a été tué parce qu’il portait le drapeau algérien.

Mais il s’agit de la part des autorités françaises, encore une fois, d’un geste « pour l’exportation », sur lequel l’Elysée n’a absolument pas communiqué. Alors que la nécessité de dire la vérité sur cet événement concerne la société algérienne mais aussi la société française.

[1Gilles Manceron a été vice-président de la Ligue des droits de l’homme de 2005 à 2006 et de 2009 à 2011 et il est en 2021 membre de son Comité central et son co-délégué Mémoire, histoire, archives (note d’histoirecoloniale.net).