L’Algérie « française »

publié le 15 juillet 2004 (modifié le 30 juillet 2019)

Des citations : Saint-Arnaud, Mgr Lavigerie, Jules Ferry, Ferhat Abbas, de Gaulle, Raymond Aron ...

Le maréchal de Bourmont.

La prise d’Alger - le 5 juillet 1830 - par une flotte française partie de Toulon marqua le début de l’occupation de l’Algérie par la France.
Le corps expéditionnaire français était commandé par le maréchal de Bourmont.





« Le même jour, 8, je poussais une reconnaissance sur les grottes ou plutôt cavernes, deux cents mètres de développement, cinq entrées. Nous sommes reçus à coups de fusil (...). Le 9, commencement des travaux de siège, blocus, mines, pétards, sommations, instances, prières de sortir et de se rendre. Réponse : injures, blasphèmes, coups de fusil... feu allumé. (...) Un Arabe sort le 11, engage ses compatriotes à sortir, ils refusent. Le 12, onze Arabes sortent, les autres tirent des coups de fusil. Alors je fais hermétiquement boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. Personne n’est descendu dans les cavernes . Personne ... que moi ne sait qu’il y a là-dessous cinq cents brigands qui n’égorgeront plus les Français. Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal, simplement, sans poésie terrible ni images ».

[Colonel Saint-Arnaud - Lettre à son frère du 15 août 1845 -
cité dans Alexis de Tocqueville De la colonie en Algérie - éd Complexe 1988]

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Le maréchal Bugeaud en 1849.

"Alger, repère de ravageurs, bagne atroce de tant de captifs innocents, demeurait un défi permanent pour l’Europe. En 1830, une nation a relevé le défi : la nôtre. Courageusement elle s’est attaquée à ces forteresses du désordre et du crime qu’on croyait imprenables (la prise d’Alger est un fait historique qui doit être reconnu de l’humanité).

Après cette noble prouesse, qui renouait entre les soldats de Bourmont et les croisés de jadis une grande et généreuse tradition, la France s’appliqua. de toute son intelligence, de toute sa ténacité à coloniser, à civiliser l’ Algérie. Il ne pouvait lui suffire de conquérir des territoires, il fallait qu’elle les fertilisât, de même qu’il était conforme à son génie, après avoir vaincu les hommes, de s’employer à leur assurer plus de bien­-être, plus de sécurité, plus de justice. [...] Dans ce pays tourmenté sous ce climat dur, notre race a inscrit pour jamais son esprit de sagesse généreuse et sa haute énergie."

[Général Azan - Bugeaud et l’Algérie - 1930]

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« Je vous quitte pour porter, si je le puis, mon concours à la grande oeuvre de civilisation chrétienne qui doit faire surgir des désordres et des ténèbres d’une antique barbarie une France nouvelle »

déclarait Mgr Lavigerie en 1867 en quittant l’évêché de Nancy pour celui d’Alger. Quelques années plus tard, archevêque d’Alger, il lançait cet Appel aux Alsaciens et Lorrains exilés (1871) :

« Chrétiennes populations de l’Alsace et de la Lorraine, en ce moment, sur les routes de la France, de la Suisse, de la Belgique, fuyant vos maisons incendiées, vos champs dévastés, l’Algérie, la France africaine, par ma voix d’évêque, vous ouvre ses portes et vous tend ses bras. Ici, vous trouverez pour vous, pour vos enfants, pour vos familles, des terres plus abondantes et plus fertiles que celles que vous avez laissées entre les mains de l’envahisseur.

Sous un ciel encore plus doux et plus beau que le vôtre, dans un climat qui passionne bientôt tous ceux qui l’ont habité, vous pourrez former des villages uniquement composés d’habitants de vos provinces, et où vous conserverez la langue, les traditions, la foi du sol natal. Vous y retrouverez, pour vous parler et pour vous instruire, des prêtres de votre pays, que nous vous donnerons pour pasteurs ; vous pourrez, comme l’ont fait des colonies sorties des provinces voisines de la vôtre, donner aux centres créés par vous les noms des villes, des bourgs, des villages qui vous sont chers parce qu’ils sont ceux de la patrie.

[...] L’État peut se procurer aisément des millions d’hectares de terres... Venez donc dans notre France nouvelle, plus riche encore que la première et qui ne demande que des bras pour développer une vie qui doublera celle de la mère­patrie. Venez, nous sommes tous prêts à vous accueillir comme des frères, à vous faciliter vos premiers travaux, à vous consoler de vos douleurs. Venez, en contribuant à établir sur ce sol encore infidèle une population laborieuse, morale, chrétienne, vous en serez les vrais apôtres, devant Dieu et devant la patrie. »

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1930 : « centenaire » de l’Algérie.

« Il est difficile de faire entendre au colon européen qu’il existe d’autres droits que les siens en pays arabe et que l’indigène n’est pas une race taillable et corvéable à merci [. ..]. Si la violence n’est pas dans les actes, elle est dans le langage et dans les sentiments. On sent qu’il gronde encore, au fond des coeurs, un flot mal apaisé de rancune, de dédain et de craintes. Bien rares sont les colons pénétrés de la mission éducatrice et civilisatrice qui appartient à la race supérieure ; plus rares encore ceux qui croient à une amélioration possible de la race vaincue. Ils la proclament à l’envi incorrigible et non éducable, sans avoir jamais rien tenté cependant, depuis trente années, pour l’arracher à sa misère morale et intellectuelle. Le cri d’indignation universel qui a accueilli, d’un bout à l’autre de la colonie, les projets d’écoles indigènes que le Parlement français a pris à coeur, est un curieux témoignage de cet état d’opinion. »

[Jules Ferry, président de la Commission sénatoriale d’enquête - 1892]

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« Dans l’ensemble impérial français tel qu’il est constitué en 1954, l’Algérie tient une place à part [. ..]. L’Algérie, les enfants français l’ont appris à l’école et au lycée, n’est qu’un prolongement de la métropole ; et il est d’ailleurs vrai que le million de « Français d’Algérie », Français d’origine, naturalisés et israélites francisés par le décret Crémieux en 1870, constituent en Algérie comme une société complète, indiscutablement française. A côté d’eux, les neuf millions de musulmans ne sont au mieux que des demi-citoyens. Entre cette société coloniale et l’État français, les relations sont extrêmement complexes. Les Français d’Algérie n’attendent guère autre chose de la métropole que le maintien pur et simple de leurs privilèges établis par la force et maintenus par des techniques policières, y compris éventuellement par la torture. « Pour l’Afrique du Nord, c’est l’heure du gendarme », écrivait l’Écho d’Alger. principal organe des colons, après le début d’insurrection du 8 mai 1945, qui fut d’ailleurs réprimée selon leurs désirs. Au besoin, dans la mesure où ils se sentent aptes à faire leur police eux-mêmes, ils se passeraient volontiers de la métropole. Certains d’entre eux, et non des moindres, ont à plusieurs reprises menacé de former un État indépendant. Cette tentation se retrouvera à la fin de la guerre d’Algérie pendant la période O. A. S. »

[Pierre Vidal-Naquet - La torture dans la République (éditions de Minuit) ]

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« La situation imposée aux Algériens au temps de la colonisation française était la suivante : devenir citoyen français, c’était remettre en question son appartenance religieuse. Ce refus de citoyenneté (qui considère pourtant la religion comme une affaire privée), cette application d’un faux modèle de la République, provoqua l’essor d’un mouvement indépendantiste, à base religieuse/communautaire, et la guerre - avec le dénouement que l’on connaît. »

[Benjamin Stora - Le transfert d’une mémoire - la Découverte 1999 (page138)

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« Quand un Algérien se disait arabe, les juristes français lui répondaient : non, tu es français. Quand il réclamait les droits des Français, les mêmes juristes lui répondaient : non, tu es arabe ! »

[Ferhat Abbas - La Nuit coloniale - Julliard 1962]

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L’histoire de l’Algérie et son statut sous la domination française forment une suite d’incertitudes et d’ambiguïtés . Alger a été prise en 1830 pour tenter de rehausser le prestige d’une monarchie à bout de souffle sous le prétexte d’une affaire d’honneur... La mainmise sur l’ensemble du pays n’est pas le résultat d’une politique à long terme. Les militaires, laissés - déjà - par Paris à leur seule logique, ne répliquent aux soulèvements que par une occupation progressive. La colonisation des meilleures terres est conduite aux dépens d’une population autochtone exclue des responsabilités politiques et économiques. Sous-administrés, sous-scolarisés, les Algériens sont les victimes d’une oligarchie coloniale qui joue des fantasmes du petit peuple européen aussi bien que de l’indifférence de la métropole

Après la révolte de Sétif, durement réprimée, en 1945, la mise en oeuvre du statut de 1947, ultime chance d’évolution sans révolution, est sabotée. Le 1er novembre 1954 commence une guerre de sept ans. L’Algérie gagne son indépendance dans le sang au prix du départ massif des Européens.

[Jean Planchais - Le Monde - Dossiers et Documents - octobre 1992]

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Kaddour Sator :
« La lutte légale aboutissait à une impasse. Une impasse que les Français ont eux-mêmes créée de façon extraordinaire. Ils nous ont eux-mêmes fait la démonstration urbi et orbi qu’on n’arriverait à rien ainsi. On a fait des élections : ils ont falsifié les élections. Il y avait des procès-verbaux : ils ont falsifié les procès-verbaux. Des hommes étaient élus. On disait le lendemain qu’ils ne l’étaient plus et on les jetait en prison. Des électeurs allaient aux urnes : ils étaient mitraillés. »

[Entretien avec Henri J. Douzon. La Guerre d’Algérie, Tome I, s/dir. de Henri Alleg. Editions Messidor, Paris, 1981]

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« Les pieds-noirs continuent à clamer Algérie française ! Comme si cette formule magique allait les sauver ! Mais l’Algérie française, ce n’est pas la solution, c’est le problème ! Ce n’est pas le remède, c’est le mal ! Comment a-t-on pu laisser croître sans contrôle cette immigration européenne au milieu d’une population radicalement différente, dans un pays hostile ? »

[Général de Gaulle - 4 mai 1962 - cité par Alain Peyrefitte : C’était de Gaulle (Fayard 1994)]

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« De tous les côtés, on justifie par des arguments rationnels des prises de position passionnelles. Le sort de l’Algérie soulève les passions des Français installés en Algérie, il soulève aussi celles des Français de la métropole. Les passions des Français d’Algérie sont compréhensibles, légitimes, elles ne sont pas nécessairement clairvoyantes [. ..]. Quant aux Français de France, leurs passions sont multiples, contradictoires. Le slogan « Algérie française » dérive de l’enseignement historique reçu dans les écoles, entretenu par la presse. L’amour-propre se crispe sur la possession de l’Algérie comme si la richesse, la grandeur, l’avenir de la France étaient en jeu. »

[Raymond Aron - La tragédie algérienne - Plon 1957]

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« Ce qui reste de la France en Algérie ? D’abord quelques faits historiques qui ont durablement marqué la conscience collective. Il y eut d’abord le choc du débarquement, en 1830, lorsque les tribus algériennes, qui sommeillaient derrière le bras fallacieusement protecteur de la Sublime Porte, durent se réveiller pour affronter l’une des plus formi­dables armées du monde, encadrée par un corps d’offi­ciers parfaitement aguerris par les campagnes napoléoniennes. On n’allait pas non plus oublier la férocité de la conquête qui dura plus de vingt ans, avec les exécutions collectives, les enfumades de réfugiés dans les grottes, les incendies des champs de blé et l’abattage systématique des troupeaux de bétail. »

[Rachid Mimouni - in L’Histoire - janvier 1991]