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Engagée dans un long combat encore inachevé

Josette Audin
a été l’objet
de multiples hommages

mardi 5 février 2019

Les réactions ont été nombreuses suite à la mort, le 2 février 2019, de Josette Audin. Militante du Parti communiste algérien (PCA) comme son mari, Maurice Audin. Elle avait vécu, à Alger, le 11 juin 1957, l’enlèvement de celui-ci par des parachutistes français, et, quand, peu après, ils lui ont annoncé son évasion, elle a compris qu’ils l’avaient assassiné. Pendant soixante-deux ans, elle a combattu pour connaître la vérité sur son sort. Ci-dessous les articles publiés par "l’Humanité" et "El Watan", ainsi que d’autres réactions à sa disparition.

Disparition. Josette Audin, une vie à rendre justice

par Maud Vergnol, dans l’Humanité du 4 février 2019 Source

Elle avait consacré son existence à ce que la vérité soit faite sur l’assassinat de son mari et la pratique de la torture pendant la guerre d’Algérie. Josette Audin est décédée samedi matin à l’âge de 87 ans.

Une grande dame s’est éteinte. Josette Audin est décédée samedi à l’âge de 87 ans, emportant avec elle l’histoire intime de la grande Histoire, celle qu’elle aura contribué à écrire par sa persévérance et son courage. Nous n’oublierons pas son merveilleux sourire, le 13 septembre dernier, lorsque le président de la République est venu chez elle lui demander pardon, « au nom de la République ». Josette aura vécu ce moment avant de s’en aller. Cette reconnaissance officielle de l’assassinat de Maurice Audin par l’armée française, elle y a travaillé plus de soixante ans, affrontant les lâchetés politiques et les mensonges de la Grande Muette. Par amour. Mais aussi pour tous les Algériens victimes de la torture. Car si sa vie a été indissociablement liée au nom de son mari, Josette Audin était une militante communiste, anticolonialiste, dont l’engagement ne s’est jamais affadi. Ces derniers mois, en dépit de la maladie, elle trouvait la force d’être là où son combat devait la mener. Le 12  décembre, elle était au premier rang de l’amphithéâtre de l’Institut Poincaré, pour la cérémonie de remise du prix de mathématiques Maurice-Audin. Le 14 septembre, elle avait tenu à venir à la Fête de l’Humanité, pour partager avec les siens la formidable victoire politique de la reconnaissance, la veille, du crime d’État par Emmanuel Macron. Le public de la Fête le lui avait bien rendu, par un de ces instants magiques où l’émotion n’a plus besoin de mots. À l’Agora, sa frêle silhouette avait soulevé l’admiration et le respect d’un public qui a partagé son engagement pendant toutes ces années. Celui qui a permis que le nom de Maurice Audin ne tombe pas dans l’oubli.

Le 11  juin 1957, un commando de parachutistes l’arrache au bonheur

Sa vie a basculé en 1957. Josette a 25 ans. Militante du Parti communiste algérien (PCA), elle a rencontré Maurice Audin cinq ans plus tôt, à la faculté d’Alger. Ils partagent l’amour des mathématiques, de l’Algérie et de son peuple. Un pays où elle est née et a grandi, dans le quartier de Bab El Oued. « On était conscient des risques qu’on prenait, expliquait Josette Audin, mais nous étions révoltés par le colonialisme. On ne supportait pas de voir des gosses algériens cirer les chaussures dans les rues, au lieu d’aller à l’école. Au marché, si le vendeur était arabe, tout le monde le tutoyait. Nous ne l’acceptions pas ». Au mois de juin  1957, l’un des plus meurtriers de la bataille d’Alger, le jeune couple héberge des militants clandestins dans son appartement de la rue Flaubert, dans le quartier du Champ-de-Manœuvre. C’est ici que, vers 23  heures, le 11  juin 1957, des parachutistes tambourinent à leur porte, derrière laquelle dorment leurs trois enfants : Michèle, 3 ans, Louis, 18 mois, et Pierre, un mois. « Quand est-ce qu’il va revenir ? » demande Josette Audin, alors que son mari est enlevé par l’armée. « S’il est raisonnable, il sera de retour dans une heure », lui répond un capitaine. « Occupe-toi des enfants », a le temps de lui lancer Maurice Audin. Ce seront les derniers mots qu’elle entendra de lui, qui n’est jamais revenu. Et Josette n’a jamais cru à la thèse de l’évasion avancée par les autorités. « Jamais », assurait-elle. « Il aurait tout fait pour prendre contact avec moi . » Depuis ce jour où un commando de parachutistes l’a arrachée au bonheur, Josette ne s’est jamais résignée.

Josette Audin n’a jamais renoncé, ne s’est jamais résignée

« Mon mari s’appelait Maurice Audin. Pour moi il s’appelle toujours ainsi, au présent, puisqu’il reste entre la vie et la mort qui ne m’a jamais été signifiée », écrivait-elle en 2007 dans un courrier adressé à Nicolas Sarkozy, publié dans nos colonnes, resté lettre morte. Inflexible, pendant plus de soixante ans, Josette n’a jamais renoncé à sa quête de vérité. Dès le 4 juillet 1957, elle porte plainte contre X pour homicide volontaire. La famille de Maurice Audin est la seule à l’épauler dans ces semaines pénibles, où les soutiens se font rares. Les collègues de la faculté ne se précipitent pas pour l’aider. Quant aux camarades, « c’était trop dangereux pour eux de me contacter ». L’instruction de l’affaire, commencée en juillet 1957 à Alger, est transférée à Rennes en 1960. Deux ans plus tard, un premier non-lieu sera prononcé pour « insuffisance de charges ». Mais Josette Audin ne baisse pas les bras. C’est une battante, une militante. Elle décide de rester vivre en Algérie et, après l’indépendance, elle fait le choix de devenir fonctionnaire algérienne, quitte à perdre beaucoup de salaire. Ce n’est qu’à l’été 1966, après le coup d’État de Boumédiène, qu’elle se résout à partir en France, pour protéger sa famille. « On a annoncé à tout le monde, aux voisins, qu’on allait passer l’été dans le sud de l’Algérie. Ma mère avait tout organisé. On a atterri pour une autre vie à Étampes », raconte Pierre Audin, son plus jeune fils, lui aussi mathématicien. « Pas de chance, le proviseur du lycée où ma mère enseignait était au FN. Donc on est partis vivre à Argenteuil… » Quelques semaines après son arrivée en France, en décembre 1966, la Cour de cassation déclare l’affaire « éteinte ». Mais les plaies sont toujours ouvertes. « Ma mère n’en parlait jamais. C’était son jardin secret, et on l’a respecté, confie Pierre Audin. Il y avait son portrait partout, je me doutais que c’était un héros, mais je ne savais pas pourquoi. Un jour, je suis tombé sur un livre dans la bibliothèque, intitulé l’Affaire Audin… »

La reconnaissance par Macron, une victoire personnelle et politique

Les années passent, et chaque nouvelle étape de l’affaire replonge Josette Audin dans ce deuil impossible. Elle ne s’est jamais remariée. Au début des années 2000, alors que les tortionnaires soulagent leur conscience dans la presse française, Josette remonte au front et dépose une nouvelle plainte contre X pour séquestration, qui aboutira encore à un non-lieu. Elle refuse de rencontrer en privé la famille des assassins de son mari : « Si la vérité doit advenir, explique-t-elle, il faut que cela soit devant tout le monde, devant la justice de la République. » L’espoir, la lassitude, la colère… En janvier dernier, à l’Assemblée nationale, à 87 ans, elle était venue redire, avec une incroyable dignité, qu’elle espérait toujours que « la France, pays des droits de l’homme, condamne la torture, ceux qui l’ont utilisée, et ceux qui l’ont autorisée ». Ce jour-là, le mathématicien Cédric Villani est à ses côtés. Le député LaREM en est convaincu : Emmanuel Macron doit reconnaître ce crime d’État. Simultanément, l’Humanité publie des témoignages d’appelés qui racontent l’horreur de la torture et remettent dans le débat public les pratiques de l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Une lettre ouverte adressée au président de la République, signée par de nombreuses personnalités, est également publiée dans nos colonnes. « Des deux côtés de la Méditerranée, les mémoires algérienne et française resteront hantées par les horreurs qui ont marqué cette guerre, tant que la vérité n’aura pas été dite et reconnue », affirme le texte. Trois mois plus tard, grâce au geste historique du chef de l’État, la France regarde en face l’une des pages les plus sombres de la colonisation. Car le sort d’un homme révéla tout un système : celui de la pratique généralisée de la torture pendant la guerre d’Algérie.


Le 13  septembre dernier, dans le salon de Josette, où Maurice Audin est partout, éternel jeune homme de 25 ans immortalisé par des clichés posés sur les étagères du salon, une page d’histoire s’est écrite. Un dialogue entre Emmanuel Macron et Josette Audin en dit long : « Je vous remercie sincèrement », lui dit-elle. « C’est à moi de vous demander pardon, donc vous ne me dites rien. On restaure un peu de ce qui devait être fait », répond Emmanuel Macron. « Oui, enfin, je vous remercie quand même ! » lui rétorque Josette Audin d’un air malicieux. Le président : « Je vois que l’indiscipline continue »… L’insoumission, l’indocilité plutôt. Le combat de Josette Audin, exemplaire, lui survivra. Nous y veillerons. Pendant soixante ans, nos colonnes ont tenté de l’accompagner dans son juste combat. C’est dire si les équipes de l’Humanité ont du chagrin aujourd’hui. À ses enfants, Michèle et Pierre, ses petits-enfants, et toute sa famille, elle adresse ses condoléances les plus chaleureuses.



Née en Algérie dans une famille qui y vivait depuis plusieurs générations, Josette Audin se considérait, au moment de la guerre d’indépendance, comme une citoyenne algérienne, au même titre que tous les Algériens qui se dressaient alors pour la liberté. Après 1962, elle est restée naturellement vivre dans son pays, devenant, à l’indépendance, enseignante fonctionnaire, avant d’être obligée, pour des raisons politiques, d’émigrer en France à l’été 1966. Sa mort a suscité de nombreux témoignages de sympathie en Algérie, dont cet article d’El Watan, qui rend hommage à cette combattante de la guerre d’indépendance.

Décès de Josette Audin : Le repos d’une guerrière

par Samir Ghezlaoui, dans El Watan du 4 février 2019 Source

Josette Audin, veuve du mathématicien et militant indépendantiste algérien Maurice Audin, est décédée, avant-hier à Paris, à l’âge de 87 ans. Cinq mois après la reconnaissance historique par le président français, Emmanuel Macron, du caractère de « crime d’État » dans l’affaire de la disparition, la torture et l’assassinat de son époux en 1957, elle part ainsi le rejoindre avec le sentiment du devoir accompli.

C’est donc un repos bien mérité pour une « guerrière » qui a consacré plus de 61 ans de sa vie à la lutte pour la vérité et la justice, non seulement en faveur du père de ses enfants, mais aussi de tous les Algériens et amis français de la Révolution algérienne, victimes de l’inique système colonial et de ses institutions répressives.

Selon l’entourage de la famille Audin, les obsèques de la défunte auront lieu au cours de la semaine dans « l’intimité familiale », ainsi que le souhaitent ses enfants, Michèle et Pierre. Néanmoins, un hommage public lui sera rendu plus tard, à l’occasion de l’inauguration du cénotaphe Maurice Audin en juin prochain au cimetière du Père Lachaise (Paris).

Parmi eux, Pierre Mansat, président de l’association Maurice Audin, qui a signifié à El Watan son « amertume » et sa « tristesse ». « Nous sommes bouleversés par la disparition de Josette Audin, surtout qu’elle intervient cinq mois après la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans l’assassinat de Maurice Audin et dans le système de la torture.

Josette était une personnalité lumineuse qui a dû affronter les mensonges et lâchetés politiques. Son courage, avec 60 années de combat, est un exemple et une source d’espoir. Pour elle et ses enfants, nous continuerons notre combat pour la vérité sur les crimes de la France », nous a-t-il déclaré. De son côté, Cédric Villani, a rendu un vibrant hommage à la regrettée, de laquelle il était très proche, notamment après avoir œuvré et joué de son influence de député de la République en marche et d’ami d’Emmanuel Macron pour arracher la reconnaissance du crime d’Etat. « Je retiens d’elle une personnalité forte, qui ne renonce et ne recule devant rien. Sa vie est en soi une leçon de courage. Je l’ai revue en décembre dernier et malgré son souhait de mieux connaître les conditions de la mort de son mari, elle était sereine, apaisée et soulagée que l’Etat français reconnaisse sa responsabilité dans ce crime », a-t-il souligné à El Watan par téléphone.

Auparavant, il a tweeté : « Indignée ou confiante, meurtrie ou sereine, apaisée enfin : je garde en moi le souvenir vif de chacune de mes rencontres avec Josette Audin, forte de 60 ans de combat pour la vérité, inspiration pour une vie entière », a-t-il écrit sur Twitter.

Pour rappel, le 13 septembre dernier, elle a reçu chez elle, un modeste appartement à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), le président Macron venant lui remettre personnellement un document qui reconnaissait officiellement l’implication de la France dans la mort de Maurice Audin. Le locataire de l’Élysée lui a également demandé « pardon » au nom de la République française.


Parmi les autres réactions

Canal Algérie a diffusé le 4 février un interview de Pierre Audin


Sur FrancetvInfo, le 3 février, Pierre Mansat, président de l’Association Maurice Audin, a déclaré : « Nous allons continuer le combat, à la fois pour poursuivre les exigences de vérité sur les conditions de l’assassinat de Maurice Audin, mais aussi l’action sur tous les disparus de la guerre d’Algérie ».

La Ligue des droits de l’homme lui a rendu hommage dans un communiqué publié le 4 février, où elle dit que son combat n’est pas terminé et rappelle le travail du site 1000autres.org.

Le Mrap a publié également un communiqué le 4 février.

Nathalie Funès a publié un beau texte sur le site de L’OBS.

RFI a diffusé notamment un interview de Fabrice Riceputi, l’un des animateurs du site 1000autres.org.

L’historienne Sylvie Thénault a évoqué, dans l’émission du 4 février « la Fabrique de l’histoire » sur France culture, le combat pour parvenir à la déclaration du président de la République, Emmanuel Macron, du 13 septembre 2018, et exprimé toute son émotion personnelle.

La rédaction de Mediapart a renvoyé le 3 février au site de l’Humanité après que celui-ci eut mis en ligne son article annonçant la mort de Josette Audin : « La mort de Josette Audin : une vie à rendre justice ». et a rappelé les articles que Mediapart a consacrés à l’affaire Audin.


Voici la déclaration d’Emmanuel Macron publiée le 3 février 2019
sur le site de l’Elysée

Communiqué de la Présidence de la République

Josette Audin était la veuve de Maurice Audin, un jeune assistant de mathématiques à la Faculté d’Alger qui militait pour l’indépendance algérienne. Arrêté à son domicile par des militaires français le 11 juin 1957, Maurice Audin ne revint jamais. Il avait été torturé puis exécuté ou torturé à mort par ceux qui l’avaient arrêté. Josette Audin, restée seule avec leurs trois jeunes enfants, fit tout pour le retrouver. On lui livra alors ce qui allait rester pour des décennies la version officielle : son mari s’était évadé. La plainte pour enlèvement et séquestration que Josette Audin déposa alors achoppa, comme d’autres, sur le silence ou le mensonge des témoins-clés. L’enquête fut définitivement close en 1962 par un non-lieu, en raison des décrets d’amnistie pris à la fin de la guerre d’Algérie, qui mirent fin à toute possibilité de poursuite.

Déplaçant alors son combat pour la justice sur le terrain de l’établissement et de la reconnaissance de la vérité, des faits historiques et des responsabilités politiques, Josette Audin continua à se battre avec une détermination inébranlable pour savoir ce qui était arrivé à son époux, puis pour que cette histoire soit connue, et, plus généralement, pour que l’histoire complexe et douloureuse de la guerre d’Algérie soit regardée avec courage et lucidité.

Durant plus de soixante ans, avec ses enfants, avec l’Association Maurice Audin, avec le soutien d’historiens comme Pierre Vidal-Naquet, de mathématiciens et de journalistes, Josette Audin s’est inlassablement mobilisée pour que jamais le souvenir de Maurice Audin et la mémoire de son sort ne s’éteignent. Mais aussi pour que l’Etat reconnaisse la responsabilité des gouvernements français qui, durant la guerre d’Algérie, échouèrent à prévenir et à punir le recours à la torture, faillirent à cette mission fondamentale qui incombe à toute autorité démocratique d’assurer la sauvegarde des droits humains et, en premier lieu, l’intégrité physique de celles et de ceux qui sont détenus sous leur souveraineté.

L’année dernière, à 87 ans, Josette Audin se battait encore, toujours. Le 13 septembre 2018, la République française a reconnu le rôle de la France dans l’assassinat de son mari et la pratique de la torture durant la guerre d’Algérie.

Le Président de la République salue le courage immense d’une femme qui, par amour et par conviction, ne cessa jamais de se battre pour la justice et la vérité. Il adresse ses plus sincères condoléances à ses enfants, Michèle et Pierre, ses petits-enfants, et tous ceux qui l’ont accompagnée et soutenue dans son engagement.

La vie de Madame Audin fut une vie d’amour et de combat pour son mari et pour la vérité. C’est son viatique et la source de notre profond respect.


Voir la page facebook de l’Association Maurice Audin.