Jean-Jacques Jordi : “Le vote pied-noir n’existe pas”

publié le 3 mars 2012 (modifié le 4 mars 2019)

Pour l’historien Jean-Jacques Jordi, spécialiste des pieds-noirs, les rapatriés d’Algérie n’ont voté « comme un seul homme » que pour faire battre le général De Gaulle. Ils sont aujourd’hui répartis sur tout l’échiquier politique et leur poids électoral est limité. L’historien l’affirme : « Le vote pied-noir n’existe pas », mais les politiques le savent-ils ? On peut en douter si l’on en juge par les consultations qui se déroulent en haut de l’État.

Ces propos sont extraits d’entretiens avec Jean-Jacques Jordi [1]
rapportés par Pascal Charrier dans un dossier publié dans l’édition électronique du 2 mars 2012 du quotidien La Croix.

Jean-Jacques Jordi : « Le vote pied-noir n’existe pas »

[Transcription des propos tenus par Jean-Jacques Jordi [2].]


  • Existe-t-il un vote pied-noir spécifique ?
    Le vote pied-noir n’existe pas. Il n’a pas existé sauf quand il s’agissait de battre de Gaulle. C’est la seule fois où les pieds-noirs ont voté comme un seul homme. Mais cela ne veut pas dire voter pour quelqu’un, c’est voter contre quelqu’un. En 1965, quand il y a eu l’élection présidentielle, des pieds-noirs ont voté Tixier-Vignancourt au premier tour et Mitterrand au deuxième, cela ne leur posait pas de problème. Ils auraient pu voter pour n’importe qui, le but c’était d’abattre de Gaulle
    jusqu’à ce que de Gaulle parte : cela a été l’obsession de ceux qui pouvaient voter. Il y a eu un vote pied-noir qui était un vote de circonstance contre de Gaulle
    et après il y a eu éparpillement de ces pied-noirs sur l’ensemble de l’échiquier politique français.
  • Combien pèse l’électorat pied-noir ?
    Si on admet que les pieds-noirs sont ceux qui sont nés en Algérie et leurs enfants, le nombre le plus important de votants pieds-noirs a été atteint entre 1980 et 1985, c’était à peu près 600 000 votants, pas plus ! Donc, quand on dit qu’il y a 4 millions de pieds-noirs, il faut les trouver ! Les enfants je veux bien, les petits-enfants, les femmes, les hommes que les femmes pieds-noires ont épousés... Je veux bien qu’on ramène tout le monde, mais même en les ramenant, cela ne fait pas 4 millions.
    Et deuxièmement, qu’est ce qui nous prouve que ces 4 millions votent comme un seul homme ? C’est faux ! Les enfants ne votent pas comme leurs parents. Bien sûr, les associations ont tout intérêt, pour faire avancer leur pions et leurs revendications, de dire : « Nous, on a derrière nous 4 millions de personnes. » Le plus terrible, c’est que souvent les politiques, les hommes politiques, ne réfléchissent même pas ! Il n’ y a pas de force politique pied-noire, cela n’existe pas.
  • Les pieds-noirs sont-ils particulièrement proches du Front national ?
    Dans les années 1980, effectivement, la montée de l’étoile du Front national a fait qu’il lançait un peu ses sirènes contre l’immigration, contre l’islam, etc. Cela a fait résonance à un moment donné chez une certaine catégorie de pieds-noirs : certains ont dit oui on vote pour Jean-Marie Le Pen. Mais cela a été aussi une circonstance, le vote pied-noir... En fait, derrière ce qu’on appelle le vote pied-noir pour le Front national, on masque une capacité à se dire quels sont les autres qui votent pour le Front national. Cela évite de se poser la question de ceux qui votent Front national.

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Jean-Jacques Jordi : « Etre pied-noir devient une origine plus qu’une identité » [3]



  • Les pieds-noirs forment-ils une communauté ?

En Algérie, il n’y avait pas de communauté pied-noire. Il n’y avait même pas de communauté des Français d’Algérie. Il y avait ceux qui étaient d’Oran et ceux d’Alger, les juifs et les chrétiens, des gens français depuis « x » générations, mais qui restaient des Espagnols, des Italiens, des Maltais… Il y a eu un début de cristallisation à la fin de la guerre autour de l’Algérie française.

Ensuite l’exode et l’exil ont fait que ces personnes ont joué du lien communautaire, dans l’adversité. Être pied-noir, c’est quoi ? C’est être né en Algérie et avoir vécu 1962, l’arrachement à la terre natale, le déracinement, le mauvais accueil et l’éparpillement en France. Ces éléments ont fait que des personnes se sont senti des affinités et se sont reconnues entre elles.

À partir de là, s’est constituée une identité qui n’est pas assez forte pour créer une communauté, mais suffisante pour former une pseudo-communauté. Parler de culture pied-noir, par exemple, est un bien grand mot. C’est un brassage d’éléments qui viennent un peu de partout.

  • Dans ce contexte, qu’ont pu transmettre les pieds-noirs à leurs enfants nés de ce côté de la Méditerranée ?

Face à l’adversité et au mauvais accueil, les gens se sont repliés sur leur famille et ont demandé à leurs enfants de poursuivre la revanche sur les métropolitains. Cela signifie, notamment, montrer ce que l’on vaut et se dépasser. Le côté pionnier, qui s’était perdu en Algérie, a également été ravivé par le rapatriement, et un même message a été répété à la génération suivante : il faut aller de l’avant, rien n’est jamais acquis.

Enfin, toute une série de pratiques quotidiennes s’est transmise, comme le barbecue et la kémia. Mais cette transmission a pu être conflictuelle pour des enfants scolarisés en France, qui ont été ballottés entre ce qu’ils ont appris à l’école de la guerre d’Algérie et de la présence française en Algérie et ce que leur en disaient leurs parents. D’un côté, on diabolise ; de l’autre, on magnifie. Cela crée des ruptures, surtout que l’éveil politique de cette génération scolarisée en France s’est fait dans les années 1970, en pleine effervescence de la gauche.

À l’opposé, certains peuvent aussi porter la douleur de leurs parents, et même considérer que c’est leur propre douleur, et se battre dans des structures politiques plutôt marquées à l’extrême droite. Mais la grande majorité, même si elle a conscience que ses parents ont souffert, a d’abord envie d’en savoir plus et de sortir du manichéisme. On s’en aperçoit dans les bibliothèques. Chez des parents, on trouve des livres de mémoire et de photos. Chez les plus jeunes, des livres d’histoire. Ce qu’ils veulent, c’est comprendre. Avec le recul et la distance, les discussions sont plus apaisées dans les familles.

  • Comment cette identité peut-elle survivre à la disparition progressive de ceux qui ont connu l’Algérie française ?

Il y a quinze ans, je disais que tout allait disparaître avec le temps. Aujourd’hui, je pense qu’il y a une réappropriation de ce passé, avec une tendance non pas à magnifier le côté pied-noir, mais à en faire plus une origine qu’une identité. Ce n’est plus univoque et cela peut perdurer.

On ne dit plus « je suis fils de pied-noir, point final ». On se demande aussi ce qu’on était avant. On était espagnol, ou italien, ou maltais, ou alsacien, ou provençal… Au-delà de la France et de l’Algérie, d’autres territoires surgissent, et l’Algérie française apparaît comme un passage dans un parcours généalogique. Dans le meilleur des cas, cela a duré cent trente ans. En général, plutôt quatre-vingt-dix ans.

Les gens se rendent compte qu’ils sont aussi issus d’immigrants. Ils vont chercher plus loin, alors que pour leurs parents et leurs grands-parents, l’Algérie, c’était tout. Il y a ainsi de plus en plus de pèlerinages, dans telle ville d’Alsace ou d’Espagne, organisés par des associations qui jouent leur rôle en faisant comprendre aux gens que l’Algérie a été une étape. Ce n’est plus la terre mythique.


Propos recueillis par Pascal Charrier


[1Derniers ouvrages parus : Les Disparus civils européens de la guerre d’Algérie – Un silence d’État, Soteca, 200 p., 25 € ; Les Pieds-Noirs, Le Cavalier Bleu, 181 p., 20 €.

[2Référence : La Croix du 2 mars 2012.