Histoire coloniale et postcoloniale

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Jean Cavignac

décembre 1997, par la rédaction

Le découvreur d’archives par qui l’affaire Papon a démarré.
La passion du militant politique et le sérieux de l’historien.

par José-Alain Fralon - Le Monde - 25 Décembre 1997

« Nous étions à genoux par terre, dans cette pièce sale du cinquième étage du bâtiment de la rue d’Aviau, à fouiller dans des paquets d’archives, qui avaient été mises en vrac dans des chemises orange. J’ai ouvert une première liasse. Elle concernait les rafles des juifs de juillet et août 1942. Nous avons vu la signature de Maurice Papon. ``Mais, c’est le ministre !``, a dit Cavignac... » L’historien Michel Bergès raconte ainsi sa première rencontre, en février 1981, avec les documents qui allaient constituer le « dossier Papon » et conduire, seize ans plus tard, l’ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde devant la cour d’assises de Bordeaux.

Pour lui, comme pour tous ceux qui ont engagé le procès contre Maurice Papon, le rôle joué par Jean Cavignac, ancien conservateur des archives de la Gironde, décédé en 1989, est primordial. « Au départ, il y a eu le travail de Cavignac », admettent, pour une fois d’accord, tant Michel Slitinsky que Gérard Boulanger ou Maurice-David Matisson. Dans un de ses ouvrages (Psychanalyse de la Collaboration, Hommes et perspectives, 1991), ce dernier parle, certes, du « hasard » qui a permis à Jean Cavignac de mettre la main sur ces documents. Mais, citant Alain « On n’est curieux qu’autant qu’on est instruit » , il tient à préciser qu’il avait, en fait, toutes les raisons de tomber sur cette manne.

Né en 1938 à Périssac, en Gironde, d’un père officier de gendarmerie et d’une mère professeur de lettres, Jean Cavignac était un personnage haut en couleur qui a laissé un souvenir très fort à Bordeaux. Mêlant la passion du militant politique et le sérieux de l’historien, il était, selon son ami Pierre Brana, aujourd’hui député socialiste de la Gironde, « iconoclaste chaque fois qu’il fallait l’être ». « Jean, poursuit le parlementaire, avait réussi, malgré son passage par la très respectée école des Chartes, à casser le moule universitaire classique. » « C’était avant tout un homme généreux et un chercheur remarquable », ajoute Jean Valette, son supérieur à l’office départemental des archives de la Gironde.

VOLONTAIREMENT EN RETRAIT

Marqué dans sa jeunesse par les idées d’extrême droite, Jean Cavignac milite très vite à gauche. Après avoir été un des responsables régionaux du Parti socialiste unifié (PSU), de Pierre Mendès-France et de Michel Rocard, il entre ensuite à Lutte ouvrière, la formation trotskiste, dont il est aussi un des principaux dirigeants pour la région. Grand, barbu, toujours accompagné de son chien Toupin, Jean Cavignac, après des études de lettres et son passage par l’École des chartes, soutiendra, en 1986, une thèse de doctorat en lettres sur La communauté israélite de Bordeaux aux XVIIIe et XIXe siècles. Conservateur aux archives de la Gironde depuis 1962, il multiplie les responsabilités dans la région : secrétaire général de l’académie Montesquieu, trésorier de la société des écrivains d’Aquitaine, correspondant de l’Institut du temps présent. En 1969, il fonde l’Institut aquitain d’études sociales, qui se veut le carrefour des chercheurs de différentes disciplines et étudie principalement le mouvement ouvrier en Aquitaine. « Le travail demandé aux adhérents était énorme, aussi Jean s’en chargeait-il le plus souvent », écrit Line Marié, membre du bureau de l’institut, qui insiste sur son don pour les langues. « La bibliothèque de l’Institut compte des ouvrages en allemand, anglais, espagnol, italien mais aussi en roumain. Quand il ne dominait pas la langue, il ne renonçait pas : pour le roumain et l’hébreu, il avait acheté grammaire et dictionnaire. N’oublions pas le latin de l’archiviste et l’occitan de l’Aquitain. »

Ses études sur la communauté juive de Bordeaux et d’autres travaux avaient mis Jean Cavignac sur la trace des « documents Papon ». Compte tenu des obligations de réserve découlant de sa fonction un fonctionnaire n’a pas le droit de dévoiler le contenu d’archives, il se met volontairement en retrait. Jean Valette, son supérieur hiérarchique, qui apprécie beaucoup ses qualités professionnelles, ferme les yeux. Comme Jean Favier, alors directeur des Archives nationales, qui fait comprendre à Jean Valette qu’il « connaît le coupable » mais que, bien entendu, aucune sanction ne sera prise.

En fait, tous ces historiens mettent en avant la foi de Jean Cavignac. « Il ne suffit pas d’encourager la recherche régionale, il faut que ses travaux soient utilisés, diffusés », écrivait-il en 1969. « S’il a eu tort administrativement, il a eu raison philosophiquement », conclut un acteur de l’époque. Bel hommage à un homme qui a lancé, en 1981, une aventure judiciaire sans précédent, sur laquelle il ne s’est d’ailleurs jamais prononcé.

JOSE-ALAIN FRALON