Japon, Chine, Russie ... le négationnisme continue à prospérer

publié le 14 mai 2005 (modifié le 28 septembre 2019)

Alors que le débat se développe en France sur le « négationnisme colonial » [1],
des articles récents attirent l’attention sur quelques autres exemples de « négationnisme historique ».

[Page mise à jour le 15 mai 2005]

Japon : des auteurs de mangas aux universitaires, le néorévisionnisme séduit [2]

Couverture de L’Histoire des Japonais de Saji Yoshihiko dans lequel on peut lire, par exemple : « Libérons-nous de l’Histoire masochiste qui lèche les bottes de la Corée et de la Chine en s’appuyant sur l’historiographie européenne ».





La honte. « Quelle honte ? », interrogent les révisionnistes nippons. Auteur à succès, le dessinateur Yoshinori Kobayashi en est l’un des plus ardents. Dans son manga De Taiwan, il fait l’éloge de la colonisation de Taiwan par le Japon (1895-1945). Avec humour, ses BD inculquent à un grand nombre de jeunes lecteurs les bienfaits de la « guerre de libération du Grand Japon » dans les années 1930 et 1940. Il y a peu, l’éditeur Shueisha a dû supprimer les pages controversées d’un manga intitulé le Pays brûle, qui dépeignait avec réalisme le sac de Nankin. « Le manque de prudence dans la sélection et la vérification d’éléments utilisés pour la BD a causé de l’incompréhension parmi les lecteurs », s’est excusé son auteur, Hiroshi Motomiya.

Occasionnellement, le révisionnisme sévit aussi au cinéma. Produit par les studios Toei, sorti en 1998 dans 145 salles au Japon, le film nippon Pride dépeint le général et criminel de guerre Hideki Tojo en héros qui a « libéré l’Asie du joug de la domination occidentale ». Thèse que continue de défendre le Parti libéral démocrate (PLD) au pouvoir. En 1995, sa Commission pour le réexamen de l’histoire a conclu dans un rapport que « la guerre de la Grande Asie orientale n’était pas une guerre d’invasion mais une guerre d’autodéfense et de libération de l’Asie ». Depuis, révisionnisme et négationnisme dans les manuels d’école sont défendus par le Comité de réforme des manuels scolaires, un groupe d’universitaires néonationalistes... épaulé par le Centre d’études pour une vision libérale de l’histoire, fondé en 1995, qui a nettoyé le contenu de manuels qui selon lui ôtaient aux jeunes « tout sentiment de fierté vis-à-vis de leur nation ». [3]

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Chine : le régime communiste oublie ses victimes [4]

Place Tien An Men, le 4 juin 1989

« Seul un pays qui respecte l’Histoire, assume sa responsabilité devant l’Histoire et reçoit la confiance des peuples peut prendre des responsabilités plus importantes dans la communauté internationale. » Cette phrase qui mérite d’être gravée a été prononcée, début avril 2005, par Wen Jiabao, premier ministre de la République populaire de Chine, à l’intention du Japon.

Pour ce qui le concerne, le pouvoir de Pékin n’a pas renié le passé de souffrances qu’il a infligées à son propre peuple depuis sa fondation. Il n’a présenté aucune excuse sérieuse à la mémoire des dizaines (centaines ?) de millions de victimes des purges et violences qui ont marqué son histoire.

Pour l’heure, la « contrition » du régime de Pékin se borne à un document datant de 1981, la « Résolution sur l’histoire du Parti communiste chinois ». Ce texte officiel exonère le régime de bien des tragédies dont les historiens reconnaissent la réalité : purge des toutes premières années du régime, famine du grand bond en avant (1960-1962), révolution culturelle (1966-1969)...

Sa colonisation du Tibet demeure, officiellement, une « libération ». Hors des frontières, le pouvoir chinois n’a pas non plus exprimé beaucoup de regrets pour son soutien passé aux auteurs khmers rouges du génocide cambodgien des années 1975-1979.


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Russie : une vision soviétique de l’Histoire [5]


Ruines d’un goulag en Yakoutie (Sibérie orientale) © Marc Garanger



Les festivités moscovites du 9 mai dernier cherchaient à occulter tout un pan de l’Histoire. Non pas, bien sûr, le rôle déterminant des peuples alors soviétiques dans la chute du nazisme pour laquelle ils ont sacrifié vingt-sept millions des leurs, mais la nature du régime stalinien. Une nature totalitaire, criminelle et expansionniste qu’a choisi de récuser Vladimir Poutine lorsqu’il a déclaré récemment que « la chute de l’Union soviétique est la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ».

D’où son refus de condamner solennellement le pacte germano-soviétique conclu par Staline avec Hitler pour se partager la Pologne [6] et asservir les trois pays baltes et la Bessarabie. D’où sa négation de l’évidence, à savoir que la défaite nazie n’a pas été une libération pour les peuples d’Europe centrale et orientale mais une nouvelle occupation, avec son cortège de déportations et de massacres.

A commencer par l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie, qui ont perdu entre 15 et 30 % de leurs populations pendant la grande tourmente 39-45. D’abord occupées par l’armée Rouge, elles ont été envahies par les armées allemandes en 41 avant d’être « re-libérées » par les Soviétiques et livrées à une colonisation de peuplement [7]. Il est vrai que beaucoup de Baltes servirent les nazis. Beaucoup également (parfois les mêmes) les Soviétiques. Mais il est aussi établi que les déportations de masse ordonnées par Staline après 1945 visèrent tout autant les nationalistes démocrates que les collaborateurs. [8]

[1Lire, par exemple, l’article d’Edwy Plenel : cette loi déshonore la République.

[2D’après un article de Michel Temmam publié dans Libération, samedi 23 avril 2005.

[3Sur le révisionnisme japonais, on pourra consulter

[4D’après un article de Francis Deron publié dans Le Monde du 26 avril 2005.

[5Des extraits de l’article Dangereuses amnésies historiques de Jacques Amalric, paru dans Libération le jeudi 12 mai 2005.

[6Lire également sur ce site Katyn, crime de guerre et mensonge d’État.

[7Pour les Pays baltes, la véritable « libération », n’est intervenue qu’au début des années 1990, avec la reconquête de leur indépendance.

[8Concernant la Russie, on complétera ces remarques bien sommaires par la lecture de deux articles publiés dans Le Monde diplomatique :