disparu le 8 avril 2020 après d’importants travaux sur les colonisations

Jacques Thobie, historien pionnier de l’histoire coloniale, par Catherine Coquery-Vidrovitch

publié le 22 avril 2020 (modifié le 25 avril 2020)

Spécialiste de l’histoire coloniale de l’Afrique subsaharienne, Catherine Coquery-Vidrovitch a eu l’occasion de travailler avec l’historien Jacques Thobie, mort le 8 avril 2020. Tous deux étaient alors communistes et partageaient le même intérêt pour une histoire contemporaine qui ne se limite pas aux frontières de l’Europe. Elle évoque pour notre site leurs collaborations dans un moment où l’intérêt pour l’histoire coloniale a commencé à émerger dans l’université et la société françaises. Mais de manière provisoire, puisqu’il est rapidement retombé et qu’il faudra attendre, au XXIe siècle, une nouvelle génération de chercheurs pour que ce domaine commence à être reconnu. Tout en continuant à susciter de vives oppositions. Nous reprenons aussi l’évocation de ses travaux par Faruk Bilici.

Jacques Thobie, l’un des précurseurs de l’historiographie
des empires coloniaux

par Catherine Coquery-Vidrovitch, écrit le 20 avril 2020 pour histoirecoloniale.net

J’avais rencontré Jacques Thobie grâce à Jean Bouvier, le grand historien économiste. Il était mon aîné, pas de beaucoup d’années, mais suffisamment pour que je l’admire, puisque en somme j’avais commencé mes études supérieures quand lui venait de les terminer, bref à quelques années près j’étais d’une autre génération. Mais nos opinions politiques communes, il était alors communiste, nous donnaient des affinités, de même que nos champs de recherche hors de France, ce qui était relativement rare à l’époque en histoire.

Notre première collaboration eut donc lieu grâce à Jean Bouvier. Celui-ci avait repris quelques articles antérieurs dans un ouvrage un peu oublié, L’Impérialisme français d’avant 1914 [1] ; c’est dommage, car il était en son genre novateur, en comparant les différents impérialismes coloniaux européens de la période : français, autrichien, allemand, russe, britannique, ottoman, etc. À ce volume collaborèrent les disciples de Jean Bouvier, parmi lesquels René Girault (Russie), Jacques Thobie (Empire ottoman), et moi-même (Afrique subsaharienne).

On pourrait schématiser l’hypothèse de la façon suivante : oui, les relations bilatérales entre chaque métropole et ses colonies avaient été médiocres et dans l’ensemble décevantes. C’est que l’impérialisme s’était développé en Europe entre nations européennes devenues, dans le dernier tiers du XIXe siècle, concurrentes puisqu’elles avaient rattrapé le développement britannique auparavant inégalé. Ce sont les compétitions économiques internes à l’Europe qui avaient incité les puissances à s’entendre pour, entre autres, achever de dépecer l’Afrique (Conférence internationale de Berlin, 1885). Des solutions diplomatiques et politiques avaient évité de se faire la guerre pour des territoires qui, en soi, n’en valaient pas la peine.

Plus tard, nous avons à nouveau travaillé ensemble à l’histoire collective de la colonisation française en deux volumes publiée aux Presses universitaires de France en 1991, écrite par Charles-Robert Ageron, Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilbert Meynier et Jacques Thobie [2].

Les années 1956-1975 avaient été, notamment pour l’Afrique presque tout entière, celles de la décolonisation et de l’indépendance (Namibie et colonies portugaises incluses). La colonisation française (au sens juridique du terme) ne prit fin en Afrique qu’avec l’indépendance de Djibouti en 1977. L’Afrique étant, avec l’Indochine, le cœur du domaine colonial français, ces événements auraient pu mettre notre histoire coloniale à l’ordre du jour. Or cette histoire coloniale, héritée, fut oubliée, comme effacée par la décolonisation. C’est que les positions politiques sur l’épisode colonial étaient (comme elles le sont restées) tranchées. Ce fut un déni. Néanmoins, quelques chercheurs n’abandonnèrent pas ; ils savaient la nécessité d’une révision du savoir colonial. C’est ce que notre petite équipe entendait faire.

En histoire, pour la génération précédente, il s’était agi d’abord d’universitaires à la fois hostiles à la colonisation et réticents au marxisme. Ils ouvrirent les perspectives d’une histoire coloniale non instrumentale, qui fut poursuivie et complexifiée sur des bases théoriques, marxistes ou non, au cours des années 1960. La nouveauté était l’interrogation économique et sociale du phénomène colonial. Car l’importance politique du processus primait alors : étaient parus, sur l’impérialisme colonial français et sur l’impérialisme britannique, deux ouvrages qui firent immédiatement autorité : en 1960, Henri Brunschwig expliquait l’impérialisme colonial français par des raisons politiques, nationalistes et culturelles [3] : l’humiliation de la défaite de 1870 à Sedan exigeait de venger l’honneur national à bon compte ; la Marine nationale cherchait sa revanche : on exploita les exhortations de quelques aventuriers visionnaires, à l’image de Savorgnan de Brazza au Congo, qui plaidaient à contre raison l’avenir économique de ces terres à découvrir.

Quant aux historiens Ronald Robinson et John Gallagher, ils niaient, sur l’exemple égyptien, considéré comme une des clés de l’Empire britannique parce que situé sur la route des Indes, la rentabilité du système colonial [4]. Autrement dit, s’ils n’avaient pas été en butte à la concurrence européenne, les Britanniques se seraient volontiers dispensés de coloniser : pragmatiques, ils auraient trouvé moins coûteux d’exploiter économiquement des territoires dont ils n’auraient pas eu à assumer les charges administratives et sociales [5].

Pour nous, jeunes historiens de tous bords soucieux de relater un passé colonial en passe d’être révolu, nous étions d’accord avec ces thèses pour les relations bilatérales entre chaque métropole et ses colonies, mais nous replacions les enjeux économiques sur le plan international concurrentiel. Il nous fallait à notre tour dresser le tableau le plus complet, le plus novateur mais aussi le plus objectif possible, en tenant compte de tous ces nouveaux apports. Cette Histoire de la France coloniale parut dans une espèce de désert d’intérêt provisoire pour la question. L’idée avait été lancée par Jacques Marseille qui se situait à l’époque encore plutôt à gauche et l’avait mise en chantier puis y renonça car il changeait de maison d’édition et ne voulait pas faire entrer en concurrence ses deux employeurs successifs.

L’idée fut donc reprise au vol par les Éditions Colin, sous une forme intégralement collective. L’ouvrage était nouveau, il intéressa, et connut plusieurs éditions ; Jacques Thobie en fut l’un des moteurs.


Hommage à Jacques Thobie (1929-2020)

par Faruk Bilici, professeur émérite à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO).

Historien de relations internationales et spécialiste d’histoire économique et financière du Moyen-Orient, Jacques Thobie vient de nous quitter à l’âge de 91 ans, après avoir accompli une œuvre scientifique monumentale et formé un grand nombre d’étudiants et chercheurs. Reconnu et respecté par le monde scientifique, Jacques Thobie était élève à l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé d’histoire et titulaire de deux thèses fondamentales dans le sillage de Pierre Renouvin et de Jean-Baptiste Duroselle, eux-mêmes : la première (3e cycle) sur les phares ottomans, publiée en 2004 sous le titre, L’administration générale des phares de l’Empire ottoman et la société Collas et Michel (1860-1960) – Un siècle de coopération économique et financière entre la France, l’Empire ottoman et les États successeurs (Paris, L’Harmattan). Le premier volume de sa thèse d’Etat, Intérêts et impérialisme français dans l’Empire ottoman (1895-1914), a été publiée en 1977 aux Publications de la Sorbonne. Après la soutenance de celle-ci en 1973, Jacques Thobie est élu professeur à l’Université Rennes II, où il enseigna durant quinze ans avant d’être élu professeur d’histoire des relations économiques internationales contemporaines à l’Université Paris VIII, de laquelle il était professeur émérite.

Directeur de l’Institut français d’études anatoliennes à Istanbul (1991-1994), puis, professeur à l’Université de Galatasaray, Jacques Thobie était également l’un des fondateurs avec J.-B. Duroselle de la revue Relations Internationales en 1974. Grand connaisseur des sources financières économiques internationales et notamment moyen-orientales, émanant des archives publiques, mais aussi des grandes banques (le Crédit Lyonnais, la Banque de l’Union parisienne, la Banque de Paris et des Pays-Bas, la Société générale), Jacques Thobie était également un « dénicheur » de fonds d’archives méconnus, comme les archives de la Banque impériale ottomane (devenue Banque ottomane en 1925). C’est en grande partie, grâce à son énergie indéfectible que l’ancien siège de la Banque ottomane à Istanbul est devenu un centre de recherche incontournable (SALT).

A défaut de pouvoir utiliser les archives ottomanes, Thobie a très largement mis à contribution des sources jusqu’à maintenant considérées comme « secondaires » pour l’analyse des relations internationales. Ainsi le mérite fondamental de Jacques Thobie est d’avoir placé au cœur des relations internationales, non pas la diplomatie, mais les « forces profondes », telles que l’économie, la finance, le culturel et le cultuel.

Son dernier ouvrage, paru en 2009, sous le titre Les Intérêts culturels français dans l’Empire ottoman finissant, l’enseignement laïque et en partenariat (Peeters, Leuven) venait précisément couronner cette vision de l’histoire globale. Dans cet ouvrage, l’action éducative de la France est examinée sous le prisme des établissements français et étrangers protégés et souvent subventionnés par la France. Naturellement la langue française est un puissant moteur pour accompagner les intérêts économiques et financiers, issus des capitulations et du protectorat catholique. A partir des grandes réformes (Tanzimat), le français joue le rôle de langue de communication dans l’Empire, parfois au-devant du turc ottoman en tout cas dans la diplomatie et l’économie. Dans ses travaux, naturellement J. Thobie s’interroge longuement sur la neutralité de la langue. Du même coup, le contrôle des établissements francophones laïques et des écoles congrégationnisites devient un enjeu, source de tension au même titre qu’en France.

Le grand regret de Thobie serait certainement de ne pas avoir vu le second volet de cette dimension « culturelle », l’enseignement congrégationniste d’origine européenne et plus particulièrement française dans l’Empire ottoman, en tant qu’instrument de l’impérialisme. Sa participation active à l’ouvrage collectif, Histoire de la France coloniale (2 vol. Paris, A. Colin, 1991), dénote, si besoin est, cette préoccupation constante du chercheur de l’histoire coloniale et de son héritage dans le monde contemporain. Si l’Empire ottoman n’est pas transformé dans sa totalité, à une colonie, tout au moins, jusqu’à son découpage en zone d’influence en 1918, certaines régions l’ont été, notamment l’Algérie, l’Egypte et la Tunisie. La chronologie des travaux de J. Thobie n’est pas limitée la Première Guerre mondiale et l’espace étudié va bien au-delà de la partie asiatique de l’Empire ottoman et de la Turquie contemporaine. Ses activités scientifiques au travers les différents colloques et ouvrages collectifs sur le thème d’industrialisation en Turquie en Méditerranée orientale tendent à ouvrir de nouveaux champs dans les recherches « post-coloniales » pour les générations futures.

[1Jean Bouvier et René Girault (dir.), L’Impérialisme français d’avant 1914, Mouton, 1976.

[2Ch.-R. Ageron, C. Coquery-Vidrovitch, G. Meynier et J. Thobie, Histoire de la France coloniale, Paris, Colin, T. II, 1991.

[3Henri Brunschwig, Mythes et réalités de l’impérialisme colonial français, 1871-1914, Colin, 1960.

[4Ronald Robinson et John Gallagher, Africa and the Victorians, the official mind of imperialism, Macmillan, Londres, 1967.

[5Lire John S. Galbraith, The Reluctant Empire : British policy on the South African frontier, 1834-1854, University of California Press, Berkeley, 1963.