Quand un pladoyer hasardeux cherche à valider le concept d’« islamo-gauchisme »

« Islamo-gauchisme » : quand “Le Monde” recadre “Le Monde” ?

publié le 6 décembre 2020 (modifié le 19 décembre 2020)

L’article intitulé « La gauche et l’Islamisme : retour sur un péché d’orgueil », de Jean Birnbaum, paru dans Le Monde du 25 novembre 2020, s’en prend à la prétendue naïveté de la gauche tiers-mondiste d’hier et au supposé « islamo-gauchisme » de celle d’aujourd’hui. Attaque d’autant plus surprenante qu’elle contredit le long interview de Fabien Truong sur l’islam et les jeunes de banlieue paru la veille dans le même quotidien, titré : « Le drame de Conflans-Sainte-Honorine nous rappelle qu’une salle de classe n’est pas une arène politique publique ». Que le journal présentait ainsi : « Dans un entretien au Monde, le sociologue Fabien Truong, auteur d’enquêtes ethnographiques sur la jeunesse des quartiers populaires, explique les ressorts du passage de la délinquance à l’attentat terroriste ». L’analyse de ce sociologue allait à l’encontre des considérations idéologiques de Jean Birnbaum qui visent à justifier le concept d’« islamo-gauchisme ».

Quand Le Monde recadre Le Monde ?

par Nils Andersson, éditeur de La Question (1958), et Jacques Bidet, universitaire, paru dans Mediapart, le 5 décembre 2020. Source

Une réplique vengeresse à son confrère du service des « Idées » par un responsable du service des « Livres » sous forme d’une épître fustigeant la naïveté historique, sans cesse résurgente, de la gauche, altermondialiste et autre, à l’égard de l’islamisme. Un « péché d’orgueil », titre l’auteur, qui appelle à l’humilité devant l’évidence du dogme occidental.

L’article de Jean Birnbaum, « La gauche et l’Islamisme : retour sur un péché d’orgueil », paru dans Le Monde du 25 novembre dernier, n’a pas manqué d’apparaître à certains lecteurs comme une réplique au long interview de Fabien Truong paru la veille, sur l’islam et les jeunes de banlieue, recueilli par Nicolas Truong…

Une réponse conforme aux règles du billard, qui en s’en prend à la naïveté supposée de la gauche tiers-mondiste d’hier pour frapper un islamo-gauchisme supposé d’aujourd’hui, « quelque chose de solide », précise-t-il. La cible en dernière instance est clairement désignée. Il s’agit, dit le texte, de « beaucoup de gens à gauche » : tout à la fois de la « gauche antiraciste », de la « gauche altermondialiste » ou de la « gauche propalestinienne », accusées d’avoir accepté dans tel ou tel de leurs forums ou défilés des figures de l’intégrisme musulman, mais aussi de « la masse des militants et des intellectuels de gauche », qui ont si longtemps « manifesté, à son égard, une forme d’indulgence ».

Mais le choc direct est asséné sur un fragment de mémoire que l’on aimerait voir disparaître aux poubelles de l’histoire : le « tiers-mondisme » du siècle dernier, dont les « pieds rouges », ces militants venus à l’aide de l’Algérie nouvelle au lendemain de l’indépendance, sont pris comme le symbole. Les voilà précurseurs du « péché d’orgueil » qui reparaît dangereusement aujourd’hui : cette tentation euro-centrique de penser que la révolte religieuse va dans « le sens de l’histoire », parce qu’elle porterait en elle les prémices d’une révolte sociale.

Plutôt que d’orgueil, parlons ici de mépris, ou de méprise

Ce texte est méprisant à l’égard du tiers-mondisme, qui a certes rencontré soutien et solidarité en France et en Europe, mais qui fut d’abord un implacable affrontement entre les puissances coloniales et les peuples colonisés. Guevara, Cabral, Lumumba, Ben Barka, Malcolm X, cités dans l’article, furent assassinés parce qu’ils représentaient le tiers-monde. Si le tiers-mondisme « n’existe plus », comme dit le texte, c’est qu’il se trouve enfoui dans les cimetières et fosses communes d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Et c’est là du reste un propos hasardeux quand tant de nouvelles rebellions se font aujourd’hui entendre en divers lieux de la planète.

L’auteur se méprend sur l’engagement du peuple algérien. On ne peut ramener « El Moudjahid », titre de l’organe du FLN, à « combattant de la foi », comme le dit l’article. Le mot d’ordre du Cheikh Ben Badis : « L’Algérie est ma patrie, l’islam est ma religion, l’arabe est ma langue », est au fondement de la lutte de libération. Par là les Algériens ont affirmé leur histoire et leur identité, ce qui les unissait dans une cause commune pour mettre fin au colonialisme. Il mobilisait, contre la torture généralisée et l’internement massif des populations en camps de regroupement, un vécu multiple, que partageaient, avec le grand nombre des musulmans, des non-pratiquants et des non-croyants. Sur la place à son nom, le pouvoir algérien a rendu à Maurice Audin et ses compagnons l’hommage qu’il leur devait.

Marche contre l’islamophobie à Paris, le 10 novembre 2019. Geoffroy Van der Hasselt/AFP

Il est insultant à l’égard des « pieds rouges ». On trouvera bien sûr dans ce contexte des propos enflammés, comme ceux cités dans l’article, sur l’imminence de la révolution tiers-mondiste. Mais, sur le terrain, on rencontre surtout des personnes compétentes et réalistes. Le FLN du reste ne leur avait pas menti : ni l’appel du 1er Novembre 1954, ni le Congrès de la Soummam (1956) n’annoncent une Algérie socialiste. La solidarité avec la lutte des algériens a pris des formes multiples : on y trouve les membres des réseaux de soutien, les soldats du refus, les insoumis ou déserteurs, des chrétiens et pacifistes, les signataires du Manifeste des 121, les communistes, massivement engagés, etc. Dans ce grand moment de libérations nationales, les nouvelles élites dirigeantes, souvent issues des couches intellectuelles et administratives, affichaient, un peu partout dans le monde, le « socialisme ». Le contexte néolibéral leur permit par la suite de se retrouver au mieux, en Algérie comme ailleurs, dans le business international. L’auteur y voit le fait d’un régime qui « islamisait le pays à marche forcée ». La main de l’islam. Et il conclut : « l’islamisme a écrasé la gauche ». De quel côté est la naïveté ?

Quelle méprise aussi que ce « credo durable » attribué à « une partie de la gauche européenne » : « quand les dominés se soulèvent au nom de Dieu, il ne faut pas juger le détour qu’ils empruntent, car tôt ou tard ils délaisseront les chimères de la religion pour la vérité de l’émancipation ». Il faut ne rien connaître à cette histoire pour s’imaginer qu’une telle crédulité fut aussi répandue, quand la matrice générale du mouvement relevait plutôt d’une culture marxiste qui n’y prêtait guère. À cet égard, particulièrement misérable est la référence à la « théologie de la libération », du christianisme révolutionnaire d’Amérique latine – « la rose et le réséda » –, qui, bizarrement, aurait inspiré des complaisances à l’égard de l’islamisme.

Et quelle audace de dire que les « années noires », celles de la décennie qui suit les événements de 1988, ont enfin « ouvert les yeux » sur ce qu’est le terrorisme ! Certes, le tournant pris à ce moment-là tient à une dérive qui résulte des politiques menées en Algérie depuis 1962. Mais rien de tout cela n’était pas écrit d’avance. Ne vaudrait-il pas mieux se rappeler la faiblesse des pouvoirs français et européens devant l’ascension du FIS (Front islamique du salut), qui faillit tourner à la victoire du terrorisme, et s’interroger sur les rapports ambigus qu’ils ont entretenus avec l’oligarchie corrompue qui gouverne depuis longtemps l’Algérie ?

Le « péché d’orgueil », sur lequel titre religieusement l’article, ne serait-il pas plutôt dans cette vieille superbe, aujourd’hui de retour, qui pousse à lire l’histoire mondiale par le petit bout, occidental, de la lorgnette ?